la fin, les débuts, et tête-bêche {10}

Toutes les bonnes choses ont une fin, qu’ils disent… Et il semblerait que ce soit maintenant celle de ce joli projet d’écriture tête-bêche. On s’était dit avec Mathilde, « faisons-en dix », pour ne pas aller jusqu’à l’usure, pour s’arrêter au bon moment, pas quand on en a plus qu’assez et qu’on n’y trouve plus de plaisir. Non, arrêtons-nous là où c’est chouette.

En écrivant ça, je repense à une fort vieille conversation, à un tout aussi fort vieil article de blog d’une autre vie (coucou la Slovénie), quand je pensais à partir.

En décembre, un vieil ami me demandait ce que ça avait d’excitant de partir au moment où tout allait bien : ici, il y a des lieux que j’aime, un boulot qui me plaît, et surtout des gens – mais c’est bien le problème, ou c’est bien ce qui ne l’est pas, il y a des gens partout ; partout incroyables, partout inoubliables, partout infiniment précieux. Alors d’ « excitant », je ne sais pas, ce n’est pas le mot, et ce sentiment de fin, je ne me l’explique pas vraiment. Je sens simplement – simplement ? – qu’il est là.

C’est drôle d’y repenser là, alors que j’ai la fin bruxelloise derrière moi et que je suis plutôt en plein dans les débuts. Les petits vertiges de l’écriture, des cycles, des cercles.

Des cercles, parlons-en ! Quand j’ai dû choisir une phrase à offrir à Mathilde au mois de décembre, folle période, j’ai choisi d’ouvrir un livre dont le titre était à peu près ma seule certitude de l’instant : Le monde est rond, de Gertrude Stein. Je vous en reparlerai puisque j’ai décidé de reprendre mes petites chroniques de lecture et que ce livre se savoure comme un bonbon. Mais donc, ouvert au hasard, ç’a donné : « J’aimerais tant, dit-elle, j’aimerais tant savoir / Pourquoi les bêtes sauvages sont sauvages. » Mathilde, elle, m’a offert une phrase de Wajdi Mouawad (<3), extraite de Littoral, Le sang des promesses 1 : « C’est en désespoir de cause, monsieur le juge, que j’ai couru jusqu’ici pour venir vous voir. »

Nous n’avions plus qu’à écrire nos milieux.

Merci, Mathilde, pour cette belle proposition qui a rajouté plein de livres à ma PÀL (pile à lire), qui a constitué un bel entraînement d’écriture, et qui a contribué à animer cet espace de façon plus ou moins régulière ces derniers mois :)

Je vous laisse découvrir nos mots ci-dessous… Une belle lecture à vous, et à bientôt pour d’autres projets et d’autres aventures !

Le texte de Mathilde

« J’aimerais tant, dit-elle, j’aimerais tant savoir
Pourquoi les bêtes sauvages sont sauvages. »

Annabelle s’arrêta de parler. Elle avait tout tenté : les yeux un peu mouillés, la mèche rebelle qui tombe au milieu du front, la tirade enjouée et même l’envolée lyrique sur la fin.
Mais son auditoire ne manifestait pas une once d’émotion.
Dans ce bureau aux dominantes brunes et cuir, à la lumière douce et aux nombreux diplômes sur les murs, il était là. Assis dans son large fauteuil en cuir.
Il avait gardé la même position pendant tout le long de son flot de paroles : les doigts entrelacés, le menton posé sur ses mains.
Quand elle s’était déplacée dans la pièce, ponctuant son discours alarmé de quelques « Vous ne vous rendez pas compte de l’urgence de la situation ! C’est de l’ordre du vital ! », il l’avait suivie du regard sans même bouger la tête.

En désespoir de cause, elle tenta sa dernière carte : « Monsieur le juge, vous ne saisissez pas les conséquences de cette affaire. Il en va de la vie d’honnêtes citoyens. Je vous prie de me croire et d’agir en conséquences. Votre vie, celle de vos enfants, de votre femme, de votre chien est en danger autant que la mienne ! »

Cette dernière phrase capta l’attention de l’homme, qui s’enfonça dans son siège et la regardait maintenant avec un mélange de perplexité et de méfiance.
Annabelle sourit, et enchaîna : « Le meurtre qui a eu lieu dans le quartier n’est que le début d’une grande série. Le meurtrier est une personne haut placée et intouchable. »
– Et comment pouvez-vous avancer une telle affirmation ?
Annabelle sourit de toutes ses dents : combien de fois s’était-elle heurtée à la porte fermée de ce bureau ? Il lui avait fallu tant d’efforts pour arriver jusqu’à lui, puis pour capter son attention, que sa question n’était que le premier pas vers la victoire (et vers l’ouverture d’une affaire digne des plus grands polars).

Tandis qu’elle déroulait ses arguments et hypothèses à grand renfort de preuves sous scellés, le juge sortit un papier. Annabelle jubilait : elle était sûre à présent de pouvoir enquêter librement, ce mandat de perquisition lui ouvrira toutes les portes du bâtiment à l’angle de la 5e.

Le juge se tint silencieux quelques instants. Il la regardait par-dessus ses petites lunettes rondes à montures fines. Si ce regard le rendait encore plus autoritaire, ce n’était dû qu’à un manque de correction correcte (fichues lunettes progressives).
– Annabelle. Si vous êtes d’accord, on va augmenter le nombre de séances. Je peux également vous prescrire un médicament pour vous relaxer.

Annabelle le regarda, décontenancée. L’homme ne devait pas être sain d’esprit pour confondre ainsi ses missions. Il enchaîna : « Annabelle, je vous prie de me regarder et de regarder autour de vous. »

Elle obéit : le bureau brun, les diplômes, lui assis. La colère lui monta au nez : ce malotru essayait d’étouffer l’affaire ! Elle avait déjà vécu ça les semaines précédentes, avec l’avocat véreux et le flic ripoux. Elle se mit à hurler : « Mais enfin, vous n’avez pas l’air de comprendre ! C’est en désespoir de cause, monsieur le juge, que j’ai couru jusqu’ici pour venir vous voir. »

*

Pour découvrir mon texte, rendez-vous sur le blog de Mathilde !

Tous les textes du projet sont à retrouver en cliquant sur tête-bêche.

Et vous, que vous inspirent ces deux phrases ?

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