la contrainte : une nécessité dans l’écriture & tête-bêche {05}

Quand un été, j’ai débarqué au festival d’écriture oulipienne Pirouésie, j’avais quelques expériences d’ateliers mais pas tant. Pour faire bref, l’OuLiPo est un mouvement littéraire qui a été créé dans les années 60, et qui considère que la contrainte formelle/stylistique permet de libérer la créativité. Soit. Jusque là, je ne savais pas trop dans quoi je m’embarquais.

J’avais ensuite passé la semaine à me demander ce que je faisais là, et à m’arracher les cheveux quand on me demandait d’écrire des trucs tordus (des textes sans la lettre E ou avec seulement des mots d’une syllabe ou des poèmes dont le mot à la rime est à chaque fois imposé, etc.) mais, je dois l’avouer, à beaucoup aimer ça.

 

J’ai découvert dans l’écriture oulipienne un formidable laboratoire, un endroit où expérimenter sans crainte avec les mots, un espace où j’étais tellement prise par la consigne à respecter que le sens du texte que j’écrivais pouvait parfois m’échapper avant de m’assommer. Ces formulations nouvelles, qui me faisaient sortir de ma zone de confort, c’était donc moi qui les écrivais aussi ! Chouette !

Quand j’anime des ateliers d’écriture, je fais à la fois des propositions oulipiennes, et des propositions plus ouvertes, qui permettent de creuser ce qu’on a exploré plus tôt. Et presque à chaque fois, il y a une personne qui panique un petit peu et qui réclame une consigne – une contrainte ! – plus fermée/formelle (vivent les propositions à plusieurs niveaux, du coup ! On pioche ce qu’on veut, ce qui nous fait écrire).

Avec Mathilde et notre projet tête-bêche, la proposition est simple : une phrase qu’on s’offre piochée dans une lecture, et qui doit commencer le texte qu’on écrit, alors que la phrase qu’on a soi-même choisie doit le terminer. Quand on s’est rendu compte que les phrases qu’on s’envoyait se répondaient un peu trop – peut-être qu’inconsciemment, on choisissait un peu celle qui « fonctionnait » sur la page du livre ouvert au hasard, on a eu peur de tomber dans la facilité, et on s’est donc mises à s’envoyer les phrases en blanc sur fond blanc, à ne regarder que lorsqu’on a déjà choisi sa propre « offrande ».

Minuscule contrainte rajoutée pour toujours plus de liberté.

*

Les phrases de cet épisode sont extraites du livre Le Traité des cinq roues, de Miyamoto Musashi :  « Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer » ; et de La ferme africaine, de Karen Blixen : « Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges ».

Et pour découvrir tous les textes du projet tête-bêche, c’est par ici !

*

Le texte de Mathilde

« Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges », lui dis-je en pointant l’être aux mille yeux de mon petit doigt.
– T’arrives à faire de la poésie dans un moment pareil ? Allez Baudelaire, prends ton sac à la con et on bouge de ce grenier de malheur !
Quel rustre. Oui les araignées me tétanisent autant qu’elles me donnent des envies d’envolées lyriques. C’est idiot, mais ça me calme.
« Bon alors, t’as trouvé  ? Je retourne pas là-dedans, c’est une vraie animalerie sponsorisée par Halloween. »
Mon regard se dirige vers la sacoche en vieux cuir craquelé. C’est fou qu’il ne l’ait pas vue : la sacoche est dans ma main, son volume et le cuir noir sont une extension qu’il est difficile de ne pas prendre en compte.
« T’es vraiment pas une bavarde. T’es comme l’auteur là, qui se faisait payer au mot. Ou à la ligne ? Zola ? Rousseau ? Bref, peu importe : je m’emporte toujours quand il s’agit d’auteurs du vieux siècle. T’as regardé dedans ? Qu’on ait pas avalé tous ces kilomètres pour rien.
– C’est Balzac, par ailleurs c’est une légende urbaine. Et non, pas encore. »
Sans attendre la réflexion suivante, je pose le sac au sol. La poussière qui s’échappe des lattes du parquet me fait sourire. Décidément, Pépé n’était pas un as du nettoyage.
Clic du sac, ouverture.
J’admets que je suis un peu déçue. Dans toutes les histoires sont écrites des tartines sur l’odeur du vieux cuir, des vieilles maisons et des vieux papiers qui sentent le caramel. Là-dedans ça ne sent que le chien mouillé et l’odeur du tabac froid.
La sacoche est remplie de papiers en tous genres. Mes yeux sont brouillés par la fatigue, les kilomètres et l’émotion de la maison retrouvée : mes gestes sont lents et imprécis.
« Qu’est-ce que tu cherches, déjà ?
– La carte de cheminot, les papiers de résistance. Ce genre de choses.
– Vide la sacoche et partage en deux piles, sinon on y est encore demain. »
Je sors les papiers délicatement, fais plusieurs piles en alternant : droite pour lui, gauche pour moi.
Je n’ai pas fini de vider la sacoche qu’il est déjà au travail : « La carte d’identité, ça t’intéresse ? »

Je ne l’écoute qu’à moitié : au creux de ma main, une petite carte. Elle semblait être importante, car elle est dans une pochette transparente, de celles vendues avec le portefeuille.
En découvrant la carte, les deux petits mots, je me glace d’effroi.
Je le savais politisé, le Pépé, mais je le pensais plus communiste que nationaliste. Toutes les histoires rapportées, la résistance, ce Pépé-partage que tous aimaient ici.
« Bon, tu te grouilles ? On va pas y passer la nuit : c’est pas le tout, mais je m’emmerde à crever dans ce trou. T’as trouvé ce que tu veux ? »
Tout s’embrouille un peu dans ma tête. Le passé, la vision du passé, le présent : moi, ici, dans la vieille maison, à chercher des informations qui ne sont qu’un mythe.
Et lui, grand cornichon pataud, si facilitant, à m’aider dans mes recherches sur des gens qu’il ne connaît même pas, et pénible à en hurler avec ses réflexions à deux francs. Je suis souvent silencieuse face aux commentaires : ce n’est pas de la force ou de la hauteur d’âme, c’est souvent méprisant (malheureusement). Mais là, l’ascenseur émotionnel est trop fort. Je glisse la carte dans ma poche, puis me tourne :
« Dis donc malappris, tu peux fermer ta grande bouche cinq secondes ? C’est dur ce qu’il se passe ici. On va rouler de nuit, t’as vu de grosses araignées, t’es peut-être le héros du jour : pour sûr, je te ferai un diplôme. En attendant, on remue l’histoire du passé familial, mais même ça, t’as de trop gros sabots pour t’en rendre compte, que je suis en vrac et que j’ai le cerveau en pagaille. Donc garde tes réflexions trente secondes, juste le temps de me laisser cuver. »
Nous échangeons un regard. Il me regarde, désabusé : généralement silencieuse, il n’avait pas l’habitude de tant de colère… et de tant de mots en une seule fois.
Les coins de sa bouche se tordent un peu, ses yeux s’accrochent là au plafond, là à l’interrupteur de l’entrée. Je le connais jusqu’au bout des doigts : la réponse qu’il va me donner va être salée. Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer.

*

Le texte d’Amélie

« Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer. »

3h57. La voix du documentaire animalier en fond attrape quelque chose dans mon ventre. Feignez d’attaquer… Ne pas attaquer tout à fait, juste faire semblant. Est-ce que ça marche, ça, dans la vie ? Est-ce que ça suffit, d’être sur le point de, au rebord ? De formuler mais sans passer à l’acte ? De montrer juste l’intention ? Est-ce que c’est assez, pour résoudre les choses ?

J’aimerais bien.

J’ai essayé en vain de me rendormir. Changé de position à de nombreuses reprises. Cherchant le corps d’Arnaud et m’en éloignant juste après, l’apaisement de sa main sur mon ventre puis tout l’espace entre nos corps. À un moment, je me suis levée, ne voulant pas gêner sa respiration paisible.

Ne pas gêner.

Devant l’écran, mes yeux picotent mais à chaque fois que je me sens plonger, une angoisse me saisit. Un sursaut. Un empêchement.

Demain 9h, bureau du directeur, je feindrai d’attaquer. Est-ce que ça suffira ? Avant la loi de l’année dernière, peut-être, mais maintenant ? Des coups de poing dans le vide. Entretien de pré-licenciement. Feindre d’attaquer – qui ? Les patrons, les syndicats qui lâchent, le gouvernement, le système ?

Je pense aux collègues. À Muriel, Saïda, Joachim, Alfred, Reinaldo. Au pot qu’on ira boire ensemble, pour se dire au revoir. Aux textos qui suivront, et puis qui s’espaceront, certainement. Aux présences côtoyées chaque jour pendant des années et puis d’un coup plus.

Je pense au jour de mon arrivée, il y a vingt ans de ça. Ils étaient tous déjà là, sauf Saïda. J’avais suivi le directeur dans les escaliers, il m’avait désigné l’atelier, sous nos pieds : « Voilà les bêtes ». Avec tout le bruit, je n’étais pas sûre d’avoir bien entendu. J’avais un boulot, je ne voulais pas entendre. C’était plus confortable. Et puis sans doute qu’il parlait des machines, en réalité.

J’avais suivi son geste du regard. En bas, tous s’activaient. Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *