Le poème fondu contre le syndrome de la page blanche

Un jour, Claire m’a écrit :

Quelle merveilleuse idée, qui balaie d’un coup le syndrome de la page blanche, la frayeur de commencer ! ! !

Wahou ! Mais quelle est donc cette idée si merveilleuse (et pas de moi, hein) qu’elle efface la page blanche (ou du coup, la remplit) et mérite trois points d’exclamation ? Eh bien, il s’agit du poème fondu, une forme d’écriture ludique et accessible à tou·te·s. Une invention de Michelle Grangaud, une des rares autrices de l’OuLiPo, l’Ouvroir de Littérature Potentielle.

Le poème fondu, qu’est-ce que c’est ?

Sur le site de l’OuLiPo, la définition commence comme ça :

Le poème fondu consiste à tirer, d’un poème donné, un autre poème plus court, par exemple d’un sonnet, un haïku. On ne doit pas employer dans le haïku d’autres mots que ceux qui sont dans le sonnet, et on ne doit pas les employer plus souvent qu’ils ne le sont dans le sonnet.

Ça, c’est la version originale, mais comme la proposition d’écriture n’est que prétexte, je résume le poème fondu ainsi :

  • Vous prenez un texte A (la double-page d’un livre, par exemple – contrairement aux caviardages, pas besoin de le déchirer, ouf !). Vous n’avez le droit qu’aux mots de cette double-page pour écrire un texte B.
  • NORMALEMENT, vous n’avez pas le droit d’utiliser les mots plus de fois qu’ils ne sont dans le texte. Imaginez que vous découpez votre double-page, vous devriez pouvoir faire un collage de votre poème, sans que rien ne manque.
  • Mais bon, si vraiment vous voulez utiliser un mot plusieurs fois… allez-y !
  • NORMALEMENT, vous devez garder les mots du texte-souche absolument tels quels.
  • Mais parfois, un masculin serait ‘achement mieux au féminin, et un singulier aurait besoin d’un -nt à la fin pour servir votre texte… allez-y aussi !
  • NORMALEMENT, les mots de votre poème doivent TOUS être dans le texte.
  • Mais il arrive que vous ayez mal lu, ou qu’un mot ressemble à un autre à s’y méprendre, et oups, le voilà utilisé dans votre poème… et c’est ok !

Parce qu’après tout, l’essentiel, c’est d’écrire, n’est-ce pas ? À vous de voir ensuite le degré de contrainte que vous vous imposez !

Un poème fondu par jour pendant un an

À l’origine de ma redécouverte du poème fondu (forme que j’avais déjà expérimentée une fois ou l’autre en atelier), il y a mon amie Floriane Durey, qui en juin dernier, décide de se remettre un peu à l’écriture en écrivant un poème fondu par jour pendant l’été. Je lis avec plaisir ses poèmes sur le réseau bleu, et quelques semaines plus tard, alors que nous passons du temps ensemble, je la rejoins dans l’exercice. Ce que je pensais n’être qu’un exercice d’écriture de quelques jours devient un projet un peu plus ambitieux : très envie d’écrire un poème fondu par jour pendant un an (jusqu’au 26 juillet 2019 !) (oui bonjour je suis accro). Je voulais faire un bilan à 6 mois de poèmes fondus quotidiens mais devinez… la page blanche ;-)

Bref, le projet a évolué, l’été est fini, Floriane a vogué vers d’autres textes, un groupe FB est né, d’autres se sont joint·e·s, avec des poèmes postés en commentaires ou gardés pour elles et eux, des textes tous les jours ou sporadiquement, des périodes creuses et d’autres fastes, la vie quoi. Un texte-souche (les pages 30 et 31 (choix aléatoire) de n’importe quel texte) y est posté chaque jour (un grand merci à Anne-Lise, fournisseuse efficace de pages-souches aux voix diverses et variées), et qui veut peut prendre la parole en commentaire, le jour même ou plus tard, quand c’est le moment.

Un grand merci à tou·te·s les participant·e·s, ponctuel·le·s ou régulier·e·s, c’est un plaisir de faire ça avec vous !

Mais donc, un poème fondu, ça ressemble à quoi concrètement ?

Pour vous donner une idée, je ne vais non pas vous montrer UN poème fondu, mais CINQ poèmes fondus d’un coup, à partir du même texte-souche. Car c’est bien ça, le supplément de bonheur à l’exercice : découvrir les poèmes d’autres à partir des mêmes mots d’origine.

La folle rencontre de Flora et Max, Martin Page et Coline Pierré

Ces pages-souches sont les pages 30 et 31 de La folle rencontre de Flora et Max, de Martin Page et Coline Pierré, à L’école des loisirs.

poème fondu Alexia
poème fondu Sophie
poème fondu Muriel poème fondu Pascaline poème fondu Amélie

Cette variété des voix, je trouve ça réjouissant !

Le poème fondu : par où on commence ?

Et comme il y a autant de poèmes que de personnes, il y aussi différentes techniques pour écrire son poème fondu. Parfois, elles évoluent au fil des semaines, parfois pas, on a trouvé sa façon de faire et on la garde.

Delphine commence par classer par colonnes noms, adjectifs, adverbes, verbes.

Sophie, quant à elle, « attrape des noms, des verbes, des adjectifs et adverbes [qu’elle] associe pour composer [s]on poème. »

Claude lit dans le désordre : « dans la non chronologie, je promène mon regard dans les mots de l’auteur de façon chaotique, anarchique, parfois je ne lis pas tout, j’abandonne les phrases un peu floues sur la photo. […] J’essaie de choper un mot, une sonorité, un mot-pulsion qui conviendrait à mon humeur floue du matin et c’est parti. Assemblage, désossage, délire, dans un premier temps je cherche, en disant à voix haute, une émotion venue juste de la juxtaposition, des sonorités, de la fluidité ou des ruptures, des répétitivités ou des télescopages. »

Anne-Lise, elle, voit « le texte d’origine comme une ossature dont [elle s’]autorise à parfois emprunter une cote ou un vertèbre pour peu [qu’elle s’]en écarte ensuite ».

On peut essayer « dans la mesure du possible de garder quelque chose de l’univers de l’auteur« , dit Marie-Laure, tout en affirmant sa propre voix, texte après texte : comment faire, d’un texte à chaque fois différent, un poème qui à chaque fois nous ressemble, ou du moins ressemble à une partie de nous ?

Quelles que soient les façons d’écrire, on se retrouve quand même, je crois, sur l’idée de « magie ». En d’autres mots, le poème fondu, c’est un moment pour cultiver l’étonnement, le jeu, la poésie.

Ce que cela m’apporte pour mon écriture même, c’est une ouverture, un grain de folie qui aide à mieux se connaître. (Marie-Laure)

Bonheur, étonnement de l’apparition d’une nouvelle agrégation de mots. Se laisser imprégner par ce texte imposé et l’imagination, avec jubilation, tisse un poème au fur et à mesure que l’intention apparaît ! (Sophie)

Pour le défi aussi. Et le plaisir de découvrir d’autres textes et auteur·rice·s, y compris les participant·e·s.

Je trouve que c’est vraiment une fonction importante, on découvre de nouveaux livres, de nouveaux auteurs, qu’on a envie de mieux connaître. (Marie-Laure)

Ce qui me plaît, c’est de découvrir de nouveaux auteurs et d’avoir envie de lire leur livre, d’être surprise et de sourire quand le texte de base sort de l’ordinaire (programme de spectacle, livre de botanique, etc), de tomber sur des mots que je connais pas, de les chercher dans le dictionnaire et de me donner le défi de les utiliser dans le poème. (Delphine)

Je rajouterais  : mine de rien, à coup de poèmes quotidiens, on accumule de la matière. Petit à petit, sans exactement s’en rendre compte. Et puis tout à coup, ça remplit des pages de document texte et on peut relire tout ça, voir des axes se dégager, des poèmes venir nourrir (ou pas) d’autres projets personnels. On peut remélanger, classer, en faire des petits recueils, des lectures, ou des cartes postales (grâce au graphisme de Nirine Arnold).

poème fondu_énigme_Amélie CharcossetEnvie d’en voir plus ? Rendez-vous sur les cartes postales fondues.

Envie d’expérimenter le poème fondu ?

Deux moyens pour cela :

– Envoyez-moi (contact @ ameliecharcosset . com) une photo de la couverture du livre de votre choix, et une photo de ses pages 30-31, ainsi que les références (titre, auteur·rice, édition) : on se fera un plaisir de l’utiliser en texte-souche dans les prochains jours.

– Rejoignez-nous sur le groupe Facebook Fondu·e·s de fondus pour lire les poèmes fondus des autres et en écrire à votre tour !

Et pour terminer, je laisse à nouveau la parole à Claire :

Après tout, les mots étaient déjà là : dans la double-page. Je pouvais prendre la matière, et modeler les mots comme de la terre. J’ai eu envie de jouer. Et sincèrement, c’est juste fabuleux car l’écriture était devenu un sujet de torture pour moi. Cette fois, l’envie et le plaisir sont devenus beaucoup plus forts que la peur de mal faire ou l’envie de bien faire.

Alors, vous venez ?

Mise en voix des textes d’atelier d’écriture : pourquoi et comment ?

Aujourd’hui, on parle valorisation de textes écrits en atelier d’écriture, notamment par la mise en voix. Et on peut même directement aller au cas pratique.

« L’écriture, ça sert à rien. »

Il m’est déjà arrivé de donner des ateliers en collège, où, à la fin de l’heure, quand la cloche sonne, les élèves s’égayent dans les couloirs en donnant de la voix, et restent, tristes sur les tables, quelques feuilles chiffonnées, pleines des mots qu’iels viennent d’écrire mais qu’iels n’ont pas jugé bon d’emporter avec eux. C’est que, vous comprenez, « madame, l’écriture, ça sert à rien. » J’ai, quand ça arrive, un pincement au cœur, le sentiment de ne pas avoir tout à fait réussi à leur montrer à quel point ce qu’iels avaient à dire comptait.

Comment faire, alors, pour qu’iels découvrent concrètement ce que l’écriture permet, ce à quoi elle peut donner naissance, pour qu’iels puissent se rendre compte, a posteriori, de l’importance qu’elle avait, et s’en souvenir pour la prochaine fois ?

Valoriser les textes d’atelier d’écriture

Il y a, après l’écriture, mille choses à inventer. C’est pour ça que j’aime les projets qui prennent plus de temps, qui peuvent s’ancrer dans le quotidien, qui se déploient. Et les projets qui vont au-delà du premier jet. Parce qu’ils aident à donner toute son importance à l’écriture en la faisant passer à une autre étape, en lui proposant une autre forme.

On peut transformer le contenu des ateliers d’écriture en…

    • – un livre(t),
    • – une exposition,
    • – une création plastique à base des textes qui les rend illisibles, juste pour signifier que l’écriture a eu lieu, comme sur cette photo, faite à l’issue d’un atelier d’écriture avec des femmes en reprise de formation,
Sculpture avec des textes d'ateliers d'écriture

Mise en voix

Tout peut s’imaginer, se concevoir et se fabriquer, en fonction des envies, des intentions, du public (et du budget ;))…

Mais ne croyez pas que ce besoin de valorisation n’existe que pour les enfants, les ados et les gens pas (encore) très à l’aise avec la langue, que nenni ! Tout le monde logé à la même enseigne ! Tout le monde persuadé que son texte ne vaut rien, et que même si valorisation d’une façon ou d’une autre il y a, « on n’est pas obligé de mettre mes mots dedans parce que moi, vraiment, je n’avais pas bien compris la consigne » ! (En vrai, on s’en fiche, en atelier d’écriture, la consigne n’est pas là pour être respectée.)

Les textes d’ateliers d’écriture… sur la bonne voiX !

La mise en voix  (ou lecture ou spectacle ou…) est une de mes réalisations préférées.

Si jamais vous vous posiez la question, OUI, lire ses textes en atelier d’écriture est un exercice difficile. On est intimidé.e, on se demande si on a bien fait ce qu’il fallait faire (même si la consigne n’est pas là pour… etc. ;)), on peut être tout à coup submergé.e par une émotion qu’on n’avait pas prévue… Parfois, on balbutie un peu, ou on bute sur un mot, on n’arrive pas à se relire. Et pour les plus jeunes qui n’ont pas toujours l’habitude de lire, le résultat peut être monocorde : très concentré.e.s sur leur déchiffrage, iels en oublient le sens.

Si on se lance dans une mise en voix des textes, on travaille sur tout ça, avec des tas d’exercices de respiration, de diction, d’improvisation, de jeu théâtral… pour finir par créer une lecture ou un petit spectacle rythmé(e), qui mettra en valeur et en avant les textes produits. C’est ce qu’on avait fait par exemple pour le projet Acier refroidi, avec d’anciens ouvriers en sidérurgie.

Séance de préparation à la mise en voix du projet Acier refroidi

On se prépare pour la mise en voix du projet Acier refroidi…

Mais on peut aussi faire le choix de transmettre les textes à des professionnel.le.s qui s’en empareront. Là, les participant.e.s redécouvrent en spectacteur.rice.s des textes qu’iels ont écrits plus tôt. Et c’est un beau cadeau ! Alors oui, ça peut être un cadeau qui bouscule un peu (« mais il dit ça en riant alors que dans ma tête, ce n’était pas drôle du tout ! ») mais qui fait expérimenter aussi ce par quoi chaque personne qui publie (un livre ou autre) passe aussi : le fait de laisser vivre le texte, de voir les lecteur.rice.s s’y plonger et en faire leur propre interprétation.

Mise en voix

À la fin de la mise en voix de Ceci n’est pas un poème II, avec les participant.e.s aux ateliers sur scène…

Cas pratique : Cap ou pas cap ?

Au printemps dernier, ma collègue Laure m’a contactée au sujet de Cap sur l’ouest, la fête du district de l’ouest lausannois, district qui a dix ans cette année. La vidéo ci-dessous résume très bien la chose :)

L’idée était de proposer un texte qui serait déclamé par un comédien et qui retracerait un peu la vie du district. On s’est dit que le plus pertinent serait de faire écrire le texte en question par les habitant.e.s elleux-mêmes, vu que c’étaient quand même les premières personnes concernées !

J’ai donc animé, avant l’été, deux ateliers avec des participant.e.s pour les faire écrire sur leur commune, leur territoire, et le fait d’habiter dans la région.

1ère étape : les ateliers d’écriture

Tou.te.s sont arrivé.e.s un peu forcé.e.s (on n’avait pas eu beaucoup de temps pour faire la publicité des ateliers d’écriture), sans trop savoir ce qui les attendait, sans tellement avoir envie d’être avec moi à ce moment-là. Vous vous souvenez d’ailleurs peut-être d’Yvette, qui avait annoncé tout de go qu’elle aurait préféré être en train de vendre des légumes sur le marché et qu’elle avait rêvé (ou cauchemardé, plutôt) de l’atelier toute la nuit. Finalement, les ateliers se sont (très) bien passés, même si j’ai bien entendu une ou deux fois : « ah ben je ne sais pas ce que vous allez bien pouvoir en faire, de tout ça ! »… À ce moment-là, à vrai dire, avec notre pile de feuilles de toutes les tailles, on ne savait pas non plus !

2ème étape : la compilation des textes

Et puis on tape les textes, on les relit avec Laure, on les relit encore pour voir ce qui les lie, justement. On trouve une accroche, on tire sur un fil, on déroule et on voit où ça nous embarque : cap ou pas cap ? On découpe, on fait des flèches et des rajouts. On ne dénature pas les textes, surtout pas. Simplement, on les assemble. Je m’essaie à une intro, je galère, et finalement, je trouve quelque chose qui pourrait fonctionner. Quelques transitions au milieu, quelques indications scéniques sur ce qu’on imagine. Quelques allers-retours, et finalement, voilà, quelque chose qui nous plaît.

3ème étape : la mise en voix

Ciao ciao petit texte, bon vent à toi, on t’envoie aux comédiens – eh oui, car ils sont même deux, c’est-à-dire deux fois plus que ce qui était prévu au départ : chouette ! C’est à leur tour de s’approprier notre proposition. Du monologue qu’on avait imaginé, ils font un dialogue, et un mercredi après-midi, à la préfecture, une petite démonstration du travail en cours.

C’est émouvant, de voir le résultat. Dans quelques semaines, ils joueront Dom Juan de Molière, mais là, pour l’instant, ils jouent « les habitant.e.s du district qui ne savaient pas quoi écrire », sauf que ça ne ressemble pas du tout (du tout) à ça. Dans leurs mots, j’entends le garçon qui raconte le virage de l’église difficile à prendre en luge, j’entends les souvenirs des fêtes où il fallait attendre une heure à la buvette, j’entends les regrets à cause de la ville qui grignote le vert si vite, j’entends les envies pour l’avenir.

J’entends aussi leur grain de sel à eux, ce qu’ils ont rajouté – et c’était bien le but. Leurs indications scéniques décuplées (chacun son boulot ! !). Leurs changements de voix, leurs clins d’œil, leurs déplacements… Ce qui fait de tous ces textes écrits individuellement une œuvre collective.

4ème étape : le spectacle

Pour qu’il n’y ait pas de jaloux.ses, les comédiens se déplaceront (en vélo cargo  électrique !) dans les huit communes du district pour huit représentations. Ils donneront à voir et à entendre cette mise en voix d’ateliers, et comment les mots s’y sont mêlés.

Je mets ma main à couper (mais la droite, pour pouvoir continuer à écrire, au cas où) qu’on entendra, ici et là, dans le public, des « ah ben moi, j’aurais pas pu faire ça ». J’espère bien qu’il y aura alors un.e participant.e pour les détromper.

Ah, ça, le jour de la fête, j’espère vraiment qu’elle sera là, Yvette.
Et vous aussi ? C’est le 23 septembre prochain, c’est gratuit, et vous trouverez tout le programme ici.

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Vous voudriez organiser un atelier d’écriture dans votre école, votre structure, votre institution ? Parlons-en !

 

 

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Atelier d’écriture : celle qui aurait voulu être ailleurs

À l’atelier d’écriture de ce matin, j’ai rencontré Yvette. Et Yvette, elle aurait aimé être ailleurs.

Yvette débarque en disant, « on m’a dit de venir là mais si j’avais pu faire autre chose, j’aurais préféré vendre des légumes sur le marché ».
Yvette dit aussi, « mais moi je ne me souviens d’aucune date, faut pas me demander des histoires avec des dates, je les sais plus. »
Yvette dit enfin, « j’en ai pas dormi de la nuit, de votre truc, moi j’étais nulle à l’école, l’instit, elle nous faisait mettre nos doigts en pince, comme ça, et avec la règle, vlan ! »

Yvette, j’essaie de l’apaiser.
« Ça tombe bien », je dis, « je n’ai rien prévu autour des dates ! Et j’ai pas de règle avec moi. Et puis d’ailleurs on n’est pas à l’école. Et je suis désolée d’apprendre que vous n’avez pas dormi, j’espère que votre matinée sera quand même plus sympa que votre nuit ! »

Yvette lit en disant, « ah mais moi c’est très terre à terre hein. »
Yvette lit en faisant des commentaires.
Yvette écrit en demandant, « il faut un d à puits ? J’ai pas été au collège, moi. »
Yvette s’exclame, « oh non j’ai oublié le truc des ratons laveurs, là (coucou Prévert), ça se fait de rajouter des trucs au milieu alors qu’on a fini ? »
Yvette dit, « j’en ai plein des anecdotes, moi, mais votre phrase, elle me bloque » (c’était du Perec).
Yvette écrit quand même. « Là où bien je tourne le page ? »

Comme vous voulez, Yvette, tout est possible.

Yvette a des expressions fabuleuses que je note dans la marge de mon carnet, « mais vous allez corriger nos textes avant hein, ce serait mieux parce que moi j’écris pas dans un français qui s’écrit. »
Pourtant, je les vois, la salle de classe, le crâne du pasteur comme « une patinoire à mouches », les champs quand son mari et elle étaient paysans, et les amis qui partent avant soi-même et ce que ça fait dans le corps.

À la fin, Yvette me souffle, « vous m’avez réconciliée avec l’écriture », et moi qui déteste tant le conflit, je tremblote dedans.
À la fin, Yvette attrape un Post-it encore vierge et y écrit son adresse : « j’ai une salle dans mon oasis de verdure, c’est très beau, très calme, 3 ou 4 voitures peuvent se parquer, je peux vous la prêter pour des ateliers. »
Touchée.
Et vous écrirez avec nous Yvette ?
« Ah ça, on verra. »

J’ai ma petite idée.

*

-> le prochain atelier d’écriture pour celles et ceux qui rêvent d’être ailleurs et qui viennent quand même (ou pour vous ?)

« Parfois, il faut lutter pour se mettre en écriture. »

Hier, la salle réservée l’avait été par quelqu’un d’autre, pour faire passer des oraux de maths. Bien moins fun qu’un atelier d’écriture, si vous voulez mon avis. Nous avons donc déménagé, cherché une autre salle, redéplacé tables et chaises. J’ai dit, « voilà ce que ça nous montre, que parfois, il faut lutter pour se mettre en écriture ».

Et puis nous avons commencé. Ils et elles avaient 15 ans et l’envie d’être là un vendredi après-midi. Ils et elles écrivent seulement pour l’école ou presque tous les jours : des fan fictions, des scénarii, des journaux intimes, « un début de roman pourri ».

On a parlé inspiration, page blanche, réécriture.

On a lu Baricco, Cendrars, Ito Naga.

On a évoqué les trains (notre thème), ceux qui les conduisaient et ceux qui ne les prenaient pas. Bagages, gares, retards. Le sentiment de vertige quand le wagon sur l’autre voie se met en mouvement et nous laisse là, immobiles mais pas tout à fait.

On a écrit, post-it, feuilles quadrillées, blanches ou bleues.

On a partagé, envie de disparaitre sous la table, tremblements de voix, souffle court pour mots trop rapides.

Et puis on s’est dit merci, parce que c’était une belle après-midi.

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Traduction de langues inventées : 5 pensées post-atelier d’écriture

Arriver dans un nouveau pays, c’est se frotter les mains en pensant à tous ces nouveaux ateliers d’écriture à explorer : qui sont les gens qui ont le même métier que moi et comment l’exercent-ils ? Qu’est-ce qui les anime, justement ? Quelles sont leurs références, les œuvres qu’ils/qui les travaillent ? J’adore ces moments de partage et de rencontre, de découvertes d’autres façons de faire.

© Denny Hohmann

Dans le programme du printemps de la poésie, l’intitulé très séduisant : « Traduire des langues inventées » a très bien fonctionné sur moi. En cliquant dessus, je me suis rendu compte qu’il était donné par la seule traductrice suissesse que je connaissais pour de vrai (il n’y a pas de hasard, tout ça tout ça), puisqu’il s’agissait de Camille Luscher, rencontrée il y a environ plusieurs vies au festival de poésie, Pirouésie, dont je parle tout le temps ici. Il ne m’en fallait pas plus pour m’inscrire.

J’ai vraiment beaucoup aimé l’atelier de Camille, elle pétille quand elle raconte, elle est passionnée et passionnante, elle connaît très très bien son domaine, et c’est génial de l’écouter : plein de choses pour me nourrir, fouiller, alimenter ma propre pratique des ateliers d’écriture. Une journée à parler d’esperanto, de glossolalie, d’Orwell, de Queneau, de langue elfique, et de Klingon (ce qui m’a immédiatement donné envie de revoir Garden State).

Une collègue de FLE, Sophie, que j’aime beaucoup lire, partageait récemment ses retours suite à une formation Conte & FLE : comme j’ai trouvé ça intéressant, j’ai eu envie de faire la même chose à propos de cet atelier d’écriture. (Merci Sophie !)

Voici donc cinq pensées qui m’ont traversée dans les jours post-atelier d’écriture.

1) Il faut aller chercher le public qu’on veut toucher

Très souvent, je suis la plus jeune aux ateliers auxquels je participe. Aux ateliers que j’anime aussi, d’ailleurs (sauf quand je vais en maternelle, évidemment). Je me doute bien que ça va changer avec le temps (logique implacable), et je me demande souvent pourquoi, POURQUOI, les ateliers d’écriture n’attirent pas plus de jeunes. À l’atelier d’écriture de traduction de langues inventées, il y avait trois étudiant.e.s. Par quel miracle ? L’atelier se déroulait à la Grange de Dorigny, un (très beau) théâtre qui se trouve… sur le campus de l’université. Quand on veut toucher un public spécifique, il faut d’abord… le côtoyer. Alors dit comme ça, ça paraît évident, mais j’ai l’impression que c’est souvent omis dans nos pratiques… à garder en tête, donc.

2) Tout est matière à l’écriture

Camille Luscher, traductrice de l’allemand vers le français, nous l’a dit d’entrée de jeu : ici, la traduction est prétexte à l’écriture. Il ne s’agit pas de vraiment traduire (puisqu’il s’agit de langue inventée), mais d’aborder l’écriture par le prisme de la traduction. Passionnante plongée dans ce monde que je suis d’un peu loin (voilà un métier que j’aimerais faire, dans une autre vie !), approche des questionnements traversés, des choix à faire, des angles à adopter.
On peut écrire à partir de tout, et s’inventer ses propres règles. Il ne s’agit que de trouver des prétextes, de fabriquer de la matière (ou de la laisser se fabriquer elle-même), pour expérimenter avec les mots.

© Antranias

3) Il existe un Dictionnaire des langues imaginaires

traduction langues imaginaires
Et je me dis que c’est un formidable pied de nez à la start-up nation et à tou.te.s celleux qui ne jurent que par l’utile. Que des gens inventent des langues – avec parfois des syntaxes complètes, des déclinaisons, des univers entiers derrière -, soit, mais que d’autres gens fassent un travail extrêmement minutieux pour regrouper et classer toutes ces langues inventées, je trouve ça tout simplement merveilleux. Ce livre rejoint donc directement ma liste de futures acquisitions.

4) L’écriture est un muscle

En termes d’écriture, j’ai eu l’impression de débloquer quelque chose dans le dernier exercice proposé. Les cordonniers étant les plus mal chaussés, j’ai en effet mis du temps à me sentir « à la hauteur ». En effet, il y avait plein de traducteur.rice.s et étudiant.e.s en traduction dans les participant.e.s. Bon, concrètement, ça ne les avançait pas à grand-chose puisque, je le répète, il s’agissait de langues inventées… Mais allez dire ça à mon cerveau quand il panique : pas moyen ! Comme le temps d’écriture proposé était un temps long (1h15) (après un temps d’écriture tou.te.s ensemble), j’ai eu un peu trop le temps de cogiter.
J’adore ces temps longs d’écriture, mais plutôt lorsque je suis déjà échauffée, que j’ai déjà fait quelques tours de terrain. Là, j’ai été juste un peu prise au dépourvu, à hésiter entre mille possibilités et propositions (tant toutes étaient alléchantes) avant de me lancer pour de bon parce que l’heure tournait.
Je me rends compte que j’applique dans mes ateliers ce qui fonctionne POUR MOI : peu de temps d’écriture (en tout cas au début) et avec de la contrainte assez forte, comme ça, on n’a pas le temps de réfléchir à autre chose qu’à ce qu’on doit écrire et on y va ! ;-) Intéressant donc, de se confronter à d’autres pratiques pour réaffirmer, questionner et faire évoluer les siennes !

© skeeze

5) L’atelier d’écriture comme terrain de rencontre

Je suis rentrée en train avec M. et A.
M. m’a raconté un peu son parcours jusque là, les petits et grands virages de la vie. Je l’écoutais les yeux grand ouverts et la bouche presque bée.
Je me suis dit (et redit et reredit) que c’était bien là une excellente raison de participer/d’animer des ateliers : les gens.