tête-bêche {08}

La semaine dernière, j’ai eu la chance d’aller écrire quelque part au bord de l’océan, en douce compagnie.

Comme j’avais terminé la relecture de mon roman quelques jours plus tôt, me lancer dans quelque chose de neuf était au-dessus de mes forces. Heureusement, on s’était fixé un nouvel épisode de tête-bêche à écrire avec Mathilde.

Tête-bêche, en rappel, c’est un projet d’écriture à quatre mains, autour de phrases que l’on s’offre. La phrase de Mathilde commence mon texte, la mienne le termine, et inversement pour elle. J’ai pioché mes mots dans un bouquin de Martin Winckler (que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Bruxelles il y a peu de temps), Abraham et fils, « Un soir, un gamin à vélo vient frapper à ma porte pour me demander d’aller très vite chez les Moreno ». Mathilde m’a offert une phrase de L’homme de l’hiver, de Peter Geye (que j’ai maintenant envie de lire) : « Ces humeurs duraient une minute ou une heure, mais elle était délicieuse alors ».

Ouf, de quoi me remettre en écriture sans (trop) paniquer, donc, même si en vrai, la phrase de Peter Geye m’a plongée dans des abîmes de réflexion : je n’avais aucune idée de ce qui se cachait derrière ce « elle », bien difficile à apprivoiser…

Mais les grandes balades au bord de l’eau ont finalement fait émerger une idée. J’ai tendance à oublier cette évidence qui est pourtant d’une aide immense : quand tu n’as plus d’idée, pars marcher.

Bonne lecture !

Le texte de Mathilde

Un soir, un gamin à vélo vient frapper à ma porte pour me demander d’aller très vite chez les Moreno.

Ni une ni deux, j’attrape mon ciré et mes clés et je claque la porte de la maison. Le regard stupéfait du môme me fait sourire, j’ai presque envie de lui dire « Tu verras, quand tu seras vieux comme moi je suis vieille, tu seras organisé comme un frigo de militaire. Tout à sa place, rien ne dépasse ».

Mais je ne dis rien car l’instant ne dure pas : le minot a vraiment l’air inquiet, il me devance de deux pas et se retourne souvent. Ma lenteur ne le dérange pas, elle lui rajoute juste du souci.

La maison des Moreno est au bout de la rue. Si le trajet est court et familier, aujourd’hui il dure.

À l’arrivée, la porte est restée entrouverte. Le môme pose son vélo dans le jardin puis se tourne vers moi : « Vous devriez entrer ».

Trois marches sur le seuil, attention à la briquette ébréchée. Je saisis la poignée, bien froide en cette journée presque hivernale.

Malgré moi, je soupire, de ces souffles qui nous donnent du courage avant une épreuve.

À l’intérieur, la maison est silencieuse.

Comme endormie.

Je pénètre dans la cuisine. Marc est assis à la table en formica rose, une tasse de café à la main. Vu d’ici, on dirait un poète en quête d’inspiration : ses yeux gris regardent le cahin-caha des branchages.

Alors que je m’assieds à ses côtés, il pousse une tasse vers moi tandis que je saisis la cafetière. Lui et moi sommes des complices de toujours et nos gestes s’en ressentent.

Je me sers en silence et je le regarde. Il continue d’observer le mouvement des feuilles, dehors, mais je sens que son attention se dirige progressivement vers moi.

J’encercle la tasse des mains. La chaleur du café réchauffe mes doigts engourdis. J’attends patiemment : Marc a toujours eu un temps de chauffe avant de parler.

Les coins de sa bouche commencent à s’agiter, son front à se plisser : il cuve ses mots. Cela n’augure rien de bon.

« Elle est partie, ça y est. »

Les mots me tombent dessus comme une claque sur la nuque.

Je m’embourbe à mon tour dans le silence et fixe mon auriculaire dans la anse de la tasse.

« Elle est là, dans le salon. Je sais ce que je dois faire, mais je n’y arrive pas. »

Je lui saisis la main par réflexe, et son pouce masse doucement mes jointures.

Comment imaginer cette maison sans Clémentine ? Comment imaginer le quartier sans elle ?

Ces derniers temps, la situation avait salement dégénéré. Clémentine perdait le fil du temps, elle confondait maintenant et jadis.

Le jour où elle a quitté le domicile pour aller au marché en laissant le lait sur la gazinière, Marc a fait une valise minimaliste et a emménagé avec elle. Nous reprenions une vie adolescente, lui chez sa mère et moi rendant visite.

Cette dernière semaine avait été éprouvantable, les pertes de mémoire s’intensifiaient. Malgré celles-ci, il y avait toujours quelques moments de lucidité. Dans ces brefs instants, Clémentine se mettait à ses activités d’antan, ici le crochet, là la confection de petits biscuits. Pendant ces courtes périodes, son regard brillait de mille feux, elle nous disait de sa voix éraillée : « allez les gamins, tenons-nous compagnie ! » et nous discutions en buvant le thé. Ces humeurs duraient une minute ou une heure, mais elle était délicieuse alors.

*

Et comme le blog de Mathilde est revenu (chouette alors !), vous trouverez mon texte chez elle.

Tous les textes du projet sont à retrouver en cliquant sur tête-bêche.

Et vous, comment auriez-vous interprété ces deux phrases ?

brève d’atelier {06} : cueillette de murs sauvages

Le week-end dernier, j’ai animé le stage Cueillette de murs sauvages, un atelier d’écriture qui me tenait beaucoup à cœur et qui germait dans mon esprit depuis plus d’un an. Vous pouvez en découvrir l’intitulé ici.

Mais avant de vous le raconter, je dois quand même dire que je suis très fière de cet intitulé. Moi quand j’ai eu l’idée du titre :

Bon ok, c’est bien mignon, les jeux de mots, mais il faut quand même que ça serve un propos. Donc, pourquoi cet atelier ?

Je voulais qu’on parle de l’individu dans l’espace public, de l’appropriation du territoire (un de mes thèmes de prédilection), de la colonisation des lieux par la publicité, de l’inscription de l’écrit dans la ville, de la place et des rôles du mur. Pfiou. Conclusion post-week-end : il faudrait un ou deux jours de plus !

Je voulais aussi qu’on y expérimente des choses : nous sommes sorties (pas encore tout à fait assez à mon goût), avec pour objectifs de lire la ville, de l’écouter, de relever ses empreintes. Nous avons réfléchi à des choses à y inscrire. Bien que toutes nos pratiques soient restées légales (coucou la Maison du Livre qui hébergeait l’atelier !), elles ont provoqué un certain nombre de regards étonnés ou amusés, et d’interrogations directes ou dissimulées. Parfait pour alimenter ma joie de provoquer le lien !

Je voulais enfin y faire (re)découvir – parce que c’est quand même bien une des raisons pour lesquelles j’anime des ateliers –  plein de textes aimés. J’ai donc pioché, entre autre, chez Guillevic, Lola Lafon, Georges Perec, Régine Robin, Nâzim Hikmet, et Olivier Salon.

Pour le plaisir de prolonger ce week-end d’atelier, je vous en partage trois petites bribes

1) Nourritures terrestres

L’idée était délicieuse, sa réalisation aussi : un participant a apporté de la confiture de mûres sauvages maison pour l’occasion. Quand les participantes à la fin des deux jours ont dit qu’elles étaient nourries, soyez certain.e.s que ce n’était pas qu’au sens figuré !

2) Murs de briques

Pour se mettre en jambes, nous avons d’abord réfléchi à la question : entre quoi et quoi est-ce que le mur se met ? (la liberté et l’enfermement, le chaud de l’intérieur, le froid de l’extérieur, etc.) Puis, chacune a créé un jeu de Bristols, à la manière de Frédéric Forte, sur un des deux pôles choisis.

En bref, les Bristols sont un jeu de cartes avec des mots et expressions autour d’un même thème (c’est un peu plus contraint que ça mais je vous passe les détails). Le jeu de cartes pouvant être battu et rebattu, et la succession des cartes jamais la même, il y a donc un nombre de poèmes possibles très important. Nous avons ensuite lu les Bristols opposés en alternance, pour faire un blitz-bristol.

Nous avons enfin créé un mur en imaginant que chaque bristol était une brique. Il s’agissait de choisir où nous posions chaque brique, pour qu’elle aille avec celles autour.

Moment joyeux et à forte densité d’étincelles poétiques.

Le lendemain, les briques nous ont aussi permis d’imaginer des slogans à écrire sur les murs.

3) Caviardages pour espace public

Ma passion pour Trends (magazine d’économie et finances) n’étant pas encore épuisée, j’avais apporté deux numéros intacts pour qu’on puisse s’amuser un peu.

Consigne : créer des messages à afficher dans l’espace public.

Il n’y a rien à expliquer. Vous marchez. L’expérience permet d’envisager sous un nouveau jour, à 360°, le reste.

À Bruxelles, appel à soutien au logement. Résistance. Le 1 novembre, on sort sensiblement du capital.

(C’était un appel pour le rassemblement contre la loi anti-squat.)

Et voilà pour les bribes ! C’était dense et riche, avec une belle écoute et un groupe qui n’a pas peur de s’embarquer.

Vivement le prochain !

*

Merci à Charlotte D. pour les photos !

 

Caviardages, ou comment transformer un magazine d’économie en un chouette cadeau d’anniversaire poétique

Vous cherchez une idée de cadeau d’anniversaire originale, alliant récup, poésie, créativité, et zéro budget ? Je vous parle aujourd’hui des caviardages, renommés pour l’occasion : caviard’âges !

Une certaine idée de la poésie

J’ai découvert il y a quelques jours l’émission radio Le matin du départ, grâce au garçon qui partage les miens (de matins de départ). J’y ai entendu Jean-Pierre Siméon (auteur de La vitamine P m’avait enthousiasmée) dire que la poésie était d’abord une affaire de regard. C’est une attention particulière aux choses – pas un don, mais « une compétence que tout le monde a mais qui est très dévastée aujourd’hui ». Il encourageait à « ne pas se satisfaire de la première vue. »

J’étais donc là debout dans la cuisine en train de couper mes poireaux et, en entendant Siméon, j’ai immédiatement repensé aux magazines que je trouvais dans ma boîte aux lettres depuis deux semaines, et qui trônaient sur le bord du canapé, sous leur film en plastique intouché. Le STOP PUB n’avait apparemment pas servi à grand-chose sur ce coup-là et je me retrouvais à recevoir Trends, un magazine belge sous-titré « économie et finances ». Avec des unes comme « Le fisc va matraquer : faites-vous partie de ses cibles ? » ou « Wall Street : après les records, bientôt le krach ? » Bref, un truc TOUT PILE dans mes centres d’intérêt.

Alors j’ai décidé d’écouter Jean-Pierre Siméon et de travailler ma compétence dévastée : j’ai commencé par ouvrir les magazines, d’abord moyennement convaincue.

J’ai laissé mes yeux errer au hasard, j’ai lu : « réaffectation non économique », « les start-up qui lancent leur ICO », « l’épine dorsale de notre innovation », « la tranche d’imposition inférieure ». Ouch, il en a, des idées, Siméon, franchement.

Un cadeau de mots

Et puis finalement, je me suis mise à faire un caviardage d’anniversaire (un caviard’âge, donc…) pour le même garçon qui partage mes matins.

Les caviardages, qui que qu’est-ce ? J’ai écrit tout un article proposant des exploitations pédagogiques de la chose en FLE mais pour faire court, c’est un jeu d’écriture qui consiste à biffer dans un texte les mots qui « ne nous intéressent pas » (dans Trends et en ce qui me concerne : BEAUCOUP) pour garder les autres et les transformer en un nouveau message.

J’ai donc mis les poireaux à cuire et j’ai sorti mes marqueurs. Puis j’ai refermé le magazine et l’ai réouvert au hasard pour en arracher une page. L’article s’intitulait « Prêt pour une nouvelle phase de croissance », ce qui m’a paru pas mal, comme formule d’anniversaire.

caviardages

Prêt pour une nouvelle phase croissance
du bon temps
en bouteilles
le printemps
en Suisse

Je me suis bien amusée.

Je commençais à voir ce qu’il voulait dire, le poète…

Pour aller plus loin :)

En fait, je me suis même si bien amusée qu’on a proposé un bref atelier d’écriture aux invité.e.s de la soirée de fête du garçon de mes matins : plutôt qu’une carte que tout le monde signerait, pourquoi ne pas faire de petits caviardages d’anniversaire, de joyeux messages d’espoir et d’amitié, transparaissant à la surface des articles, laissant de côté les pourcentages de taux d’action, la compétitivité et autres hausses des valeurs ?

Voici quelques images des poèmes retrouvés dans le salon une fois la fête terminée.

caviardages

Votre plus belle expérience ?
C’est toujours la même,
un rayon de soleil,
me balader.

caviardages

Avenir vivant,
générosité,
solidarité,
une vie qui vous tient à cœur !

caviardages

Chocolat et bières
se complètent
pour renforcer l’été

caviardages

Nous aimons. Ces liens indispensables pour tisser notre avenir !

caviardages

À peine 21 ans, et génie de la biotech !

(Et ceux qui connaissent savent.)

Merci donc à Jean-Pierre Siméon, au garçon de mes matins, aux ami.e.s qui jouent le jeu et nous suivent toujours dans nos idées farfelues, et à… oui oui, à Trends. J’attends les deux prochains numéros avec impatience… (ben quoi, je peux le lire gratuitement pendant 4 semaines !)

Et voilà ! Vous cherchiez un cadeau original ? Ça vous donne des idées ?

tête-bêche {07}

Notre projet tête-bêche avec Mathilde poursuit son bonhomme de chemin, et nous voilà déjà au 7ème épisode ! En rappel, nous nous offrons chacune une phrase extraite de nos lectures, et ces deux phrases commencent et clôturent nos textes respectifs…

Mathilde m’a donc offert un extrait de Syngué sabour, d’Atiq Rahimi, un livre que j’ai depuis des années dans ma bibliothèque mais que je n’ai toujours pas lu – voici qui me donne envie de m’y mettre : « La vieille voisine tousse toujours et chantonne encore ». J’ai quant à moi plongé dans une de mes lectures du moment, Une histoire des loups, d’Emily Fridlund : « Cela me fit plaisir, quelle qu’en soit la raison. » (mais moi, j’ai toujours un peu de mal à respecter la concordance des temps, alors je triche un peu).

Je vous laisse découvrir le résultat, j’espère que vous y trouverez autant de plaisir que j’en ai eu à lire le très émouvant texte de Mathilde, et à écrire le mien.

Le texte de Mathilde

Cela me fit plaisir, quelle qu’en soit la raison. La boite en métal jaune était toujours au même endroit, cachée derrière les amandes et les raisins secs.
À ma tentative d’ouverture, je ne pus m’empêcher de sourire : toujours cette résistance bien connue du côté gauche, qui me défonce les ongles à chaque fois. Heureusement pour moi, j’ai plus de force à présent qu’à mes sept ans.
Je dépose le couvercle sur la toile cirée fleurie de la table du salon.
Le papier est délicatement plié, dernier rempart à la gourmandise. L’odeur de cannelle couplée aux parfums du biscuit sec s’échappe de la boite, et je ne peux pas m’empêcher de respirer à pleines narines.
Cette boite à biscuits n’est pas seulement un réceptacle à sucreries. C’est le trésor enfantin de deux générations, d’une grande dizaine de personnes réunies.
Chaque enfant ou ado avait le réflexe de soupeser la petite boite, pour voir si des biscuits étaient à l’intérieur. Et lorsque nous entendions glisser les petits gâteaux contre les parois, ma grand-mère fendait son visage d’un large sourire.
Une fois la boite ouverte et posée au centre de la table, la répartition se faisait dans une atmosphère douce : mon père les aimaient un peu cramé, mon frère ne les supportait pas cassés, quant à moi je les appréciais un peu fin et bien cannelés.
Grand-mère, elle, s’en fichait officiellement. Mais officieusement, elle les aimait bien dorés, croustillants et avec une amande sur le dessus.
Mon père arrive dans l’embrasure de la porte. Il dépose deux cafés serrés sur la table, tandis que je pose la boite en son centre.
Nous ouvrons le trésor à deux : quelques bouts de biscuits cassés sont répartis ça et là dans le fond.
On humecte nos doigts pour les attraper et ne pas les laisser filer, ces petites miettes de rien du tout.

Une demi-heure plus tard, nous éteignons toutes les lumières de l’appartement. Mon père tient à la main le grand sac bleu contenant tout ce qui manque à l’hôpital.
On ferme la porte silencieusement : ce ne sera pas de sitôt qu’on remangera des miettes de biscuits. Dans l’escalier de l’immeuble, ça sent toujours l’encaustique et la cire pour chaussures. La vie suit son rythme : la vieille voisine tousse toujours et chantonne encore.

Le texte d’Amélie

La vieille voisine tousse toujours et chantonne encore. C’est une toux rauque, qui prend sa gorge en grand. Ça fait une bonne semaine que je l’entends. Ça ne passe pas. Je bois de l’eau chaude avec du citron, du miel et du gingembre dans mon coin, par procuration.

L’appartement n’est pas très bien insonorisé, on s’en est rendu compte quand les voisins d’à côté ont donné naissance à un bébé qui pleurait beaucoup. On l’entendait fort, souvent la nuit, toujours le matin. Ça brise le cœur et ça casse la tête, au bout d’un moment, mais bien sûr moins qu’aux parents. Un jour, on s’est rendu compte qu’on ne l’entendait plus. On n’a pas su si c’est qu’il avait grandi, ou qu’ils avaient déménagé. On ne connaît pas la vie des gens d’à côté.

Pour en revenir à la vieille voisine, j’entends sa toux et ça me fait mal à la gorge. Simon me dit que je devrais arrêter d’être une éponge. Comme si je choisissais… Comme si ça me faisait plaisir, de ressentir tout des autres, même de ceux que je ne connais pas. J’absorbe. Ça me rentre dedans sans que j’aie décidé, sans que je ne fasse rien pour. Dans la rue, je mets un casque et de la musique très fort. C’est ce qui me permet d’aller à mes rendez-vous sans être prise entre mille vies. Avant, je flânais, et j’attrapais au passage toutes les bribes de conversations téléphoniques, les morceaux de conversation à deux, les regards ; j’avais l’impression d’être les gens à la place des gens.

Je me suis épuisée. Une éponge moche et usée, un côté jaune marronnasse, et un côté vert qui ne gratte plus. Au top. Au moins, le casque, ça permet de me canaliser un peu.

La vieille voisine, elle a beau être malade, ça ne l’empêche pas de faire le ménage. J’ai l’impression qu’elle le fait tout le temps, elle passe sa vie à ça, à donner une bonne odeur aux parquets. Pour rentrer chez nous, je dois prendre l’escalier qui sépare son appartement en deux parties, autant dire que ça n’aide pas à ne pas se sentir impliqué dans d’autres vies. En plus, une fois sur deux, elle est en train de serpiller les marches, j’ai l’impression de détricoter son travail.

Je culpabilise toujours un peu, je m’excuse, je dis, « oh pardon j’arrive au mauvais moment, désolée », elle s’efface sur le côté, elle sourit, elle dit, « pas de problème pas de problème », elle a la voix rauque et je voudrais lui dire de prendre de l’eau chaude, avec du citron, du miel et du gingembre. Je me tais.

Je rentre chez moi, je m’assois sur le canapé, je culpabilise un peu. Moi je ne fais pas beaucoup le ménage, même les vitres ici, je ne les ai jamais lavées. Les vitres sales, c’est un peu comme la musique fort dans le casque : ça me coupe un peu du monde pour ne pas qu’il me bouffe.

Après le bruit des rues, je reste dans le silence un moment. J’entends la vieille voisine, les coups du balai contre les marches de l’escalier, sa toux. Elle chante aussi. Des chansons portugaises, je ne connais pas. Sa voix s’éraille quand ça monte dans les aigus. Ce n’est pas désagréable pour autant.

Le jour d’après, je descends les marches, mon casque autour du cou, pas encore sur mes oreilles. Elle, elle remonte, elle est allée faire des courses. Elle a des sacs plastiques, beaucoup trop à chaque bras. Dans l’un d’eux, transparent, j’aperçois le jaune d’un citron. Je lui souris.

Cela me fait plaisir, quelle qu’en soit la raison.

*

Tous les textes du projet sont à retrouver en cliquant sur tête-bêche.

Et vous, ces deux phrases vous inspirent ? Dans un sens ou dans l’autre, n’hésitez pas à écrire votre propre version !

 

Littérature de jeunesse : mes albums préférés (de l’été)

L’été de mes 15 ans, je suis revenue habiter à Lyon après quelques années à la campagne, et une des premières choses qu’on a faites, mes sœurs et moi, c’était de s’inscrire à la bibliothèque. À l’accueil, l’homme qui avait fait nos cartes nous avait dit, en nous les tendant, « par contre, vous ne pourrez emprunter des livres qu’à la rentrée. » On était en plein mois de juillet. Effondrement total et incompréhension. En fait, c’était une blague, et on pouvait déjà se ruer sur les rayons. Ouf… Dans tous les endroits où j’ai habité, vérifier les horaires de la bibliothèque et y prendre un abonnement ont été des actions allant de soi et me permettant de me sentir chez moi. (Oui, même au Kirghizstan dans le placard qui servait de bibliothèque et dont j’avais la charge.)

Lire dans les parcs pour faire connaître les bibliothèques

Alors quand chaque été depuis que je vis à Bruxelles, j’ai l’occasion de participer au festival Lire dans les parcs, qui a pour objectif de faire connaître les bibliothèques, en faisant prendre l’air aux livres et en proposant des lectures gratuites aux enfants dans les plaines de jeux, je suis évidemment la plus heureuse.

En plus, j’adore – J’ADORE – lire des livres pour enfants. Et des livres aux enfants. D’ailleurs, j’ai retrouvé récemment cette lettre que mes sœurs avaient dictée à mes parents et m’avaient envoyée alors que j’avais six ans (awww).

En gros : ce n’est pas nouveau.

Ce que j’aime particulièrement dans ces animations f-estivales, c’est qu’elles me font rencontrer/retrouver plein de gens – des enfants, bien sûr, mais des adultes aussi : d’autres lecteur.rice.s, bibliothécaires, parents, enseignant.e.s, conteur.euse.s…

Il y a le gamin qui dit, après être resté deux heures scotché là, « wahou c’était trop cool » ;
la petite qui se réjouit SI FORT d’Aboie, Georges, qu’elle se roule par terre, de rire ;
l’enfant qui dit, « ponimayouuuu » à sa grand-mère qui veut tout lui traduire en français » – « mais je compreeeends ! ! » ;
la maman qui nous apporte des biscuits marocains à la fin de la lecture pour nous remercier d’être là ;
les enfants qui réclament des histoires qui font toujours plus peur et qui finissent par hurler quand on lit Ouste, attention aux ours ;
les parents qui rient plus fort que leurs enfants ;
les enfants qui négocient avec leurs parents pour toujours une histoire de plus ;
l’ado qui se met un peu à l’écart et que je vois plongée dans Couleurs et qui frotte, à l’abri du monde, le rouge pour le mettre sur le jaune…

Bref, toutes ces petites magies-là.

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Et puis ce que j’aime aussi, évidemment, c’est choisir les livres qui rempliront mes sacoches pour toutes ces lectures. Quelles merveilles à dénicher, quels messages à avoir envie de faire passer, quels mots à partager ?

Alors avant d’aller rendre toutes mes trouvailles à la bibliothèque, j’ai eu envie de vous partager mes coups de cœur de la saison – pas forcément récents ni révolutionnaires, mais ceux que j’ai tellement aimé lire cet été.

Les albums drôles

Émile est invisible, Vincent Cuvellier & Ronan Badel
Aaah, Émile ! Sacré petit bonhomme qui n’en fait qu’à sa tête. Dans cet épisode-ci, il a décidé qu’il allait devenir invisible, pour échapper au gratin d’endives que maman a préparé…

Quand soudain il se passa quelque chose de plus terrible encore !, Bertrand Santini
Un petit lapin était tranquillement en train de brouter des trèfles à quatre feuilles, quand soudain… catastrophe après catastrophe, des choses toujours plus terribles lui arrivent. La fin est savoureuse, une belle illustration du verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide – c’est peut-être pour ça que je l’aime tout particulièrement.

Anton et les rabat-joie, Ole Könnecke
Quand on n’arrive pas à se décider à comment jouer ensemble, il ne reste plus qu’à bouder. Ou mieux, à faire le mort. Mais si tout le monde se met à faire le mort, qu’est-ce qu’il se passe ?

Le pigeon trouve un hot-dog, Mo Willems
Le pigeon trouve un hot-dog et s’apprête à l’engloutir, mais un petit canard qui passe par là a d’abord son mot à dire… Un livre que les enfants demandent à relire encore, et encore, et encore.

Le livre des peut-être, Ghislaine Roman & Tom Schamp
À mi-chemin entre cette catégorie-là et la suivante, un livre pour imaginer des explications à tout ce qui est : « Peut-être que les moutons portent de la laine parce qu’ils sont allergiques au coton ? Peut-être que les dinosaures n’ont pas disparu mais qu’ils sont les meilleurs à cache-cache ? » Une double-page par idée, et le regard délicieusement dubitatif de ceux qui écoutent, à chaque fois.

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Les albums poétiques

L’étrange projet de monsieur G., Gustavo Roldan
Monsieur G. habite dans un village au milieu d’un désert tout sec, mais un jour, il décide d’y planter une graine… Un tout petit livre aux grands effets.

C’est autant d’amour que je t’envoie, Coline Irwin
Il s’agissait un peu d’un défi pour moi, car c’est un petit livre carré, illustré avec des photos, et pas forcément évident à proposer, avec une structure répétitive. Mais ça marche aussi et c’est doux.

Tu te souviens des livres qu’on lisait ensemble ?
Le bruit des pages quand on les tourne
Et les phrases dans ces pages
Imagine toutes les lettres de tous les mots des livres qu’on lisait ensemble…
C’est autant d’amour que je t’envoie

Mercredi, Anne Bertier
J’en avais déjà parlé quand je vous avais raconté les ateliers d’écriture en maternelle mais je le remets ici, car j’ai pris énormément de plaisir à le relire cet été, et à voir les enfants toujours émerveillés par tout ce qu’on peut faire avec un grand carré et un petit rond. Un livre qui fait du bien à l’imagination.

Je voulais une tortue, Beatrice Alemagna & Cristiano Mangiono
Les parents ne veulent pas de tortue à la maison, parce qu’une tortue, ça peut grandir beaucoup… Jusqu’à prendre toute la place dans le lit / la chambre / la maison et jusqu’à avoir la tête qui passe à travers le toit… Comment est-ce qu’on fait pour réparer ça ? Des illustrations en noir et blanc, et une tortue qui donnerait envie à n’importe qui de l’adopter.

Le champ d’amour d’Anton, Corinne Lovera Vitalli & Marion Duval
C’est mon plus grand coup de cœur des derniers mois, mais Lire dans les parcs n’est peut-être pas le cadre le plus approprié pour sa lecture. J’imagine des enfants un peu plus grands, un cadre un peu plus intime, qui permette de s’accrocher à la poésie du texte, qui me bouleverse. Les illustrations sont elles aussi magnifiques. Anton a un immense champ de pastèques ; mais on lui a volé l’une d’entre elles… Comment gère-t-on la perte, la colère, le regret ? Qu’est-ce qu’on en fait ?

le champ de pastèques d’Anton est presque un champ parfait
sauf qu’il y manque cruellement la pastèque qu’on lui a volée
ça en fait un champ borgne un champ amputé
les autres pastèque les bien alignées
continuent de grossir et de briller
mais ce qu’Anton voit le plus c’est la pastèque volée
qui lui manque cruellement on le sait

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Les albums à messages

Le crocodile qui avait peur de l’eau, Gemma Merino
Que faire quand on est un crocodile et qu’on a peur de l’eau ? Affronter sa peur, mais comment ? Et peut-être un jour, comprendre d’où elle vient…

Nasreddine & son âne, Odile Weulersse, Rébecca Dautremer
C’est le genre de livres qu’on ne sort pas dans tous les parcs : l’histoire est longue, peut-être pour des enfants un peu plus âgé.e.s que la moyenne du festival. Mais quand on a l’occasion de le lire, quel régal ! Nasreddine est parti au marché vendre des victuailles, comme sa mère le lui a demandé… Mais il se fait voler son âne. Voici donc l’histoire rocambolesque de comment il parvint à ne pas rentrer chez lui bredouille. Et à nouveau, une chute qu’on n’avait pas vu venir !

L’important, c’est de participer, Victoria Pérez Escriva & Claudia Ranucci
Un éléphant veut faire du saut en hauteur, mais il est trop lourd pour sauter, ses pattes sont trop grosses pour décoller, ses oreilles lui cachent les yeux quand il se met à courir… Tristesse absolue… jusqu’à ce qu’il se souvienne de ressources insoupçonnées. Un livre qui parle en finesse d’accepter qui l’on est.

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Les albums spécial tout-petits

Parfois, quand je vois les enfants s’installer sur la couverture, j’ai un instant de panique : « ohlala, iels sont vraiment tout petits aujourd’hui » ; ou bien « ohlala, c’est le grand écart entre les âges » et « ohlala, est-ce que je vais avoir assez de livres pour elleux ? » Du coup, voici ma sélection des albums qui marchent pour les grands mais aussi pour les petits vraiment petits :)

Un livre, Hervé Tullet
On ne présente plus Un livre, mais il a quand même le mérite de marcher à chaque fois. Un livre à toucher, frotter, secouer, incliner, et une mention spéciale pour des garçons de 10-11 ans qui faisaient un dab à chaque fois qu’ils avaient « réussi » :)

Coucou, c’est moi !, Nadine Brun-Cosme & Maud Legrand
Léo est amoureux de Marie et prend son courage à deux mains pour l’inviter… Mais zut, elle n’est jamais là où il appelle. Jusqu’à ce qu’on frappe à la porte !

Drôle d’œuf, Emily Gravett
Tout le monde couve un œuf sauf Canard… Mais ouf, Canard a trouvé un œuf… Il ne reste plus qu’à découvrir ce qui va en sortir !

La toute petite dame, Byron Barton
La toute petite dame n’a que de toutes petites choses, une toute petite maison, un tout petit tabouret, un tout petit chat. Un livre à lire à toute petite voix, avec de tout petits bruitages pour un tout grand moment de plaisir.

Un peu perdu, Chris Haughton
Bébé chouette est tombé du nid et cherche sa maman… J’adore cet album tout doux pour démarrer les lectures avec les petits, histoire de capter leurs regards interloqués à chaque page : « Elle est là, ta maman ! ! ». Spoiler : non.

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À toute cette sélection, il faudrait bien sûr rajouter les pépites découvertes dans les malles aux trésors de mes binômes… Mais je n’ai pas le temps, j’ai des livres à aller lire ;-)

Et vous, quels sont vos albums préférés de tous les temps (ou juste des derniers mois) ?