brève d’atelier {01}

Pas plus tard qu’hier, j’anime un atelier d’écriture dans une classe de CE1 qui s’apprête à travailler sur la mer. Je les embarque donc dans un voyage imaginaire qui nous mènerait sur une île déserte… Dans une des propositions d’écriture, nous avons besoin de mots concrets et de mots abstraits. Ces deux termes sont obscurs (et abstrait est bien difficile à prononcer !) alors on explique. « Concret », c’est « ce qu’on peut toucher », et on liste plein d’exemples, le cahier, la trousse, la colle, le tableau, « oui, maintenant on sort de la classe ! », le lit, la voiture, l’oiseau. « Abstrait », c’est plutôt ce qui englobe les sensations, les sentiments, les qualités, les défauts, les idées… Les mots abstraits, on peut y penser mais on ne peut pas les toucher. À nouveau, des exemples à foison. Et puis chacun.e, depuis son île, part à la pêche aux mots. Je vais de table en table pour les aider. Petit à petit, chouette !, les mots mordent à l’hameçon.

Et à un moment, lire par-dessus une épaule gadoue dans la colonne des abstraits :

« Ben oui Amélie, la gadoue, on ne peut pas la toucher, sinon on se fait gronder ! »

Implacable vérité !

brève de cours {03}

Une des choses que j’aime dans le fait d’enseigner en milieu homoglotte, c’est les progrès parfois incongrus que les apprenant.e.s font à l’extérieur du cours, parce qu’ils.elles sont en contact avec des gens dont le français est la langue maternelle et captent des mots, des expressions, des tics de langage par cette simple proximité.

Le plus drôle est sans doute quand les apprenant.e.s s’approprient un mot familier sans s’en rendre compte du tout. Je me permets d’en rire car beaucoup ont ri de moi quand j’ai appris le slovène au contact à la fois d’adolescents en décrochage scolaire et d’enfants de 3-4 ans, ce qui apparemment donnait un mélange haut en couleurs qui m’échappait tout à fait (imaginez des phrases comme « p*tain ça me gave j’ai mal au bidon »). Bref. C’est comme ça que je me suis rendu compte que mes étudiant.e.s B1 ne comprenaient pas « en état d’ébriété » mais savaient parfaitement ce que « bourré.e » voulait dire. Quand ils.elles m’ont demandé l’équivalent de « tipsy », j’ai eu du mal à trouver un mot ou une expression du registre courant qui pourrait correspondre… « J’ai un peu bu », où on insiste sur l’action plus que sur le résultat ? « Je suis légèrement ivre », où l’adverbe vient délicieusement atténuer la gueule de bois ? Finalement, tout ce qui m’est venu, c’est « pompette ».

C’est seulement lorsque j’ai eu fini d’écrire ça au tableau que je me suis rendu compte de la bizarrerie du mot. Les questions n’ont pas traîné : c’est un adjectif ? Au masculin, on dit « pompet » ? Ou bien, c’est un nom et on dit « je suis une pompette » (allez, ça pourrait être chouette !) ? Et surtout : « ça vient d’où ? ». L’ignorant complètement, me voici à rechercher à la maison l’étymologie de « pompette »… ce qui s’avère plus compliqué que prévu :

« J. Orr part de poupette « poupée (de chiffons) » (qui serait issu de la famille de poupée), dont pompette serait une variante nasalisée qui aurait pris le sens de « noeud de rubans, pompon » puis, par l’intermédiaire d’une locution non attestée avoir sa pompette, être en pompette « être paré, sur son trente et un », celui de « content ou fier de l’être », « gai », et enfin « ivre ». » (source )

Oufti ! Heureusement, le CNRTL enchaîne en écrivant :

« Cette hypothèse repose cependant sur un cheminement sémantique complexe et dont plusieurs éléments ne sont pas attestés. »

Je suis prête à parier que J. Orr, avait lors de sa proposition, un petit coup dans le nez !

en flagrant délit de cours nul

Pour des raisons de santé et de la vie qui n’en fait qu’à sa tête et qui se fiche bien de savoir combien j’aime enseigner, j’ai passé quelques semaines sans salle de classe et sans apprenant.e.s en ce début 2016. Et puis quand mon corps et la médecin m’ont, d’un commun accord, autorisée à retourner faire cours, j’étais un peu stressée : et si jamais je ne savais plus faire ? C’est vrai, quoi, la dernière fois après tout, j’avais dû faire cours ASSISE (aberration) parce que je n’avais pas assez de souffle pour aller au bout de mes explications de grammaire ! Encore un coup de ces fichus partitifs sans doute… Bref, trêve de plaisanterie, le fait est que j’étais un peu anxieuse.

En plus, pour tout vous dire, le cours ne s’annonçait pas très folichon : c’était pour un remplacement, avec un groupe de B1 que je ne connaissais pas et que je n’allais jamais revoir (bon, comme ça, au moins, si je me plantais…), avec un point de grammaire à traiter TROP FUNKY : la voie passive. Dans un contexte au moins tout aussi palpitant, puisque le chapitre en cours couvrait 1) les catastrophes naturelles, 2) les incidents en tout genre, et 3) les délits. Amour, sérénité et fleurs partout, quoi. Le vocabulaire que je devais traiter était plus ou moins celui-ci :

 

(la photo est aussi pourrie que la méthode qui en est l'objet) (je ne la citerai donc pas)

(la photo est aussi pourrie que la méthode qui en est l’objet) (je ne la citerai donc pas)

 

Quand j’ai vu ça, j’ai un peu fait la tête et regretté de ne plus être shootée par les médocs de l’hosto pour réussir à trouver ça cool. Parce que mes cours, je les axe plutôt sur du rigolo, du joyeux et du positif (coucou les Zexperts), déjà parce que c’est comme ça que j’aime vivre apprendre et enseigner, mais en plus parce qu’en cours du soir, les apprenant.e.s ont déjà huit heures de taff dans les pattes, et que mon but n’est pas de les achever.

Bon. J’ai commencé à réfléchir à une activité autour des faits divers, mais en trouver des intéressants et qui respectaient le combo cité plus haut (rigolo-joyeux-positif) m’a demandé plus d’énergie que prévu (ratio un fait divers drôle pour cinquante-huit super trash) (je suis sensible), et comme c’était en train de me plomber, j’ai laissé tomber.

Alors j’ai plutôt préparé du thé pour la quatorzième fois de la journée en listant dans ma tête le genre d’activités que je faisais faire à mes apprenant.e.s d’habitude, quel que soit leur niveau. Et j’ai eu cette idée (recyclaaaaage) toute bête, qui ne va pas changer la face du monde ni celle du vocabulaire à voir, mais qui un mercredi soir jusqu’à 20h30 a franchement bien marché :

– Mettez les apprenant.e.s en binômes, et donnez à chaque groupe un fait divers différent.
– Demandez-leur de lire le texte et d’être capables de le reformuler – ils.elles doivent bien comprendre les détails.
– Puis, plutôt que de leur demander de raconter l’incident aux autres (l’étape de la reformulation leur a juste servi à s’approprier le texte), donnez-leur une feuille blanche et demandez-leur de dessiner le fait divers, en incluant tous les détails (un petit compte-à-rebours de 7 ou 8 minutes projeté au tableau peut aider).
– Demandez à ce que chaque groupe passe son dessin au groupe voisin.
– Faites rédiger à chaque binôme le fait divers qu’ils.elles imaginent à partir du dessin (en utilisant des verbes à la voie passive, dont vous aurez étudié le fonctionnement avant, et sans oublier un titre avec une nominalisation).
– Demandez à chaque binôme de lire son article (en mode JT) puis faites lire l’original au groupe qui avait fait le dessin. Fou rire garanti !

Et vous, vous avez des trucs pour faire passer les sujets qui fâchent ? Vous nous racontez ? :-)

brève de cours {02}

En ayant évoqué la tradition de la galette des rois lors des cinq dernières minutes du dernier cours et en commençant aujourd’hui un chapitre du livre intitulé « Bon appétit ! » avec les A1, je ne pouvais pas faire autrement que de…

2016-01-07 12.11.09

Qui vient ce soir ? !

 

dans une salle de classe, l’espace d’une semaine, « une chambre à soi »

J’animais cette semaine un atelier d’écriture avec un groupe de femmes en formation continue, des femmes du Maroc, d’Equateur, du Rwanda, de République Dominicaine, du Sénégal, dans le cadre de la semaine culturelle de leur école. Des femmes qui n’ont donc pas le français comme langue maternelle.
 
Il y a quelques semaines, elles devaient faire des choix dans la liste des ateliers proposés : chant-chorale, théâtre, conte, cirque, percussions, etc. Manque de pot pour moi, les organisateurs avaient oublié « écriture poétique » sur la feuille, donc évidemment, personne n’avait choisi ça.
 
Lundi matin, elles étaient donc cinq assises autour de la table, mises là un peu par hasard, et quatre ont d’emblée dit, en résumé, « je déteste écrire, ça ne m’intéresse pas, je voulais un atelier où on allait bouger, j’ai pas envie d’être là, j’ai envie de dormir, en plus, toutes les autres elles sont avec leur groupe-classe et là moi je connais personne ».
 
J’ai pris une grande inspiration, et j’ai parlé de Virginia Woolf, d’une chambre à soi à laquelle on devrait toutes avoir droit, je leur ai proposé de jouer le jeu, de se dire que là, notre salle, le temps de quelques jours, ça allait être cette chambre à soi pour expérimenter autre chose, pour voir où ça bloque et comment on peut faire.
 
Et puis il y a eu mardi, mercredi, jeudi.
 
Et vendredi, hier, le jour de la présentation de tous les ateliers. Hier matin, j’avais emmené un plaid et un oreiller, pas en clin d’oeil à celles qui voulaient dormir le lundi, mais parce qu’on avait décidé pour montrer notre travail de reconstituer une chambre dans la salle de classe. On a donc basculé une étagère pour en faire un lit, on l’a recouverte du plaid, on a mis l’oreiller. On a découpé les représentations des tableaux à partir desquels on avait travaillé, qui montraient tous des fenêtres – parce qu’après l’idée de la chambre à soi, on avait élargi le thème à « Fenêtres et toits », et on les a accrochées dans la pièce. On a tiré les rideaux, on a mis un coeur au-dessus du lit, on a dessiné une grande fenêtre sur le tableau noir, et on a fait des rideaux avec nos écharpes. On a vidé la pièce de ses chaises, on a fait un bureau dans un coin, sur lequel on a posé les albums jeunesse que je leur avais lus tout au long de la semaine, les brouillons des choses qu’elles avaient écrites, un stylo et une paire de lunettes « pour faire sérieux ». Sur une autre table, on a mis les livres qu’elles avaient fabriqués.
 
De A à Z. Parce que jeudi, c’était ça. J’avais apporté les pages carrées avec leurs mots qu’on avait sélectionnés attentivement les jours précédents, les pages préparées la nuit et massicotées le matin. Quand je leur ai tendu leur exemplaire à chacune, cette liasse de feuilles cartonnées, il y a eu un grand silence et une émotion palpable et leur concentration en découvrant leurs mots sur des feuilles ivoire. Et puis ensemble, on a plié, collé, créé des couvertures, fait des livres en accordéon. Certaines galéraient alors les autres ont aidé, on a mis de la musique espagnole pour se donner du courage dans ce travail minutieux. On a beaucoup ri. Elles ont pris les cutters pour faire des fenêtres, pour que sur la couverture, on voie « être toi », et que sur la suivante, le titre apparaisse en entier, « Fen[être]s et [toi]ts ».
 
Hier, donc, quand les spectateurs.trices sont arrivé.e.s, on venait juste de terminer, de finir d’installer, de ranger les derniers tubes de colle, de balayer le raphia. Les gens étaient là, debout, et S. a expliqué, Virginia Woolf, la chambre à soi, « pour avoir de la liberté ». Et on a lu à six voix un poème de liberté. Et puis juste avant la lecture, elles m’avaient demandé, en tournant les pages, « mais ça, on ne va pas le lire ? », « et ça ? ah ça on ne le lit pas ? » alors que jeudi encore, quand j’évoquais la possibilité de lire quelques phrases, elles m’avaient toutes regardée d’un air dubitatif. Alors cinq minutes avant que les gens viennent, j’avais fait répéter son texte à N., courte pause pour les virgules, pause plus longue pour les points », et redit à R. de bien mentionner le titre. Elles ont lu et c’était superbe, j’en avais des frissons partout et j’étais incroyablement fière d’elles. On a fini par un poème collectif appelé « Être toi », et puis après les applaudissements, on a proposé aux gens de regarder les livres. Certaines voulaient l’acheter. Les filles ont dit, « ah non non hein, c’est un tirage ultra-limité ». Elles avaient l’air tellement heureuses.
 
On devait faire deux lectures, et à la fin de la deuxième, des gens sont arrivés, alors j’ai dit pour la blague, « ah zut, on va être obligées d’en refaire une troisième », et en une seconde, elles étaient prêtes, en ligne, là, disponibles pour recommencer. Alors on l’a fait.
 
Plus tard, R., qui avait été la plus réticente au début de la semaine, m’a prise dans ses bras et m’a dit, « merci Amélie de nous avoir boostées comme ça. Je n’aurais jamais pensé que j’étais capable de ça. Je vais pouvoir le montrer à mon fils, c’est pas une histoire, mais j’espère que ça va lui plaire quand même. En tout cas, moi ça m’a plu. »
 
Voilà. Quand j’étais allée présenter cet atelier dans les différentes classes, c’était le 17 novembre, et comme tou.te.s dans ces jours étranges, j’étais sonnée, écoeurée, je me sentais affreusement démunie, j’avais soudain le sentiment que rien ne servait à grand-chose, et je n’avais pas vraiment envie d’être là, plutôt de me rouler en boule sous la couette et de ne plus en bouger. Un mois plus tard, il y a cette semaine qui touche à sa fin, et je suis infiniment heureuse de ce que j’ai la chance de vivre avec d’autres, et à nouveau résolument persuadée qu’il y a là, dans ces espaces de création, d’écoute, de bienveillance, de partage, peut-être pas des solutions, mais des graines en tout cas.
 
« Être toi, c’est être capable de vivre dans la joie. »