Caviardages, ou comment transformer un magazine d’économie en un chouette cadeau d’anniversaire poétique

Vous cherchez une idée de cadeau d’anniversaire originale, alliant récup, poésie, créativité, et zéro budget ? Je vous parle aujourd’hui des caviardages, renommés pour l’occasion : caviard’âges !

Une certaine idée de la poésie

J’ai découvert il y a quelques jours l’émission radio Le matin du départ, grâce au garçon qui partage les miens (de matins de départ). J’y ai entendu Jean-Pierre Siméon (auteur de La vitamine P m’avait enthousiasmée) dire que la poésie était d’abord une affaire de regard. C’est une attention particulière aux choses – pas un don, mais « une compétence que tout le monde a mais qui est très dévastée aujourd’hui ». Il encourageait à « ne pas se satisfaire de la première vue. »

J’étais donc là debout dans la cuisine en train de couper mes poireaux et, en entendant Siméon, j’ai immédiatement repensé aux magazines que je trouvais dans ma boîte aux lettres depuis deux semaines, et qui trônaient sur le bord du canapé, sous leur film en plastique intouché. Le STOP PUB n’avait apparemment pas servi à grand-chose sur ce coup-là et je me retrouvais à recevoir Trends, un magazine belge sous-titré « économie et finances ». Avec des unes comme « Le fisc va matraquer : faites-vous partie de ses cibles ? » ou « Wall Street : après les records, bientôt le krach ? » Bref, un truc TOUT PILE dans mes centres d’intérêt.

Alors j’ai décidé d’écouter Jean-Pierre Siméon et de travailler ma compétence dévastée : j’ai commencé par ouvrir les magazines, d’abord moyennement convaincue.

J’ai laissé mes yeux errer au hasard, j’ai lu : « réaffectation non économique », « les start-up qui lancent leur ICO », « l’épine dorsale de notre innovation », « la tranche d’imposition inférieure ». Ouch, il en a, des idées, Siméon, franchement.

Un cadeau de mots

Et puis finalement, je me suis mise à faire un caviardage d’anniversaire (un caviard’âge, donc…) pour le même garçon qui partage mes matins.

Les caviardages, qui que qu’est-ce ? J’ai écrit tout un article proposant des exploitations pédagogiques de la chose en FLE mais pour faire court, c’est un jeu d’écriture qui consiste à biffer dans un texte les mots qui « ne nous intéressent pas » (dans Trends et en ce qui me concerne : BEAUCOUP) pour garder les autres et les transformer en un nouveau message.

J’ai donc mis les poireaux à cuire et j’ai sorti mes marqueurs. Puis j’ai refermé le magazine et l’ai réouvert au hasard pour en arracher une page. L’article s’intitulait « Prêt pour une nouvelle phase de croissance », ce qui m’a paru pas mal, comme formule d’anniversaire.

caviardages

Prêt pour une nouvelle phase croissance
du bon temps
en bouteilles
le printemps
en Suisse

Je me suis bien amusée.

Je commençais à voir ce qu’il voulait dire, le poète…

Pour aller plus loin :)

En fait, je me suis même si bien amusée qu’on a proposé un bref atelier d’écriture aux invité.e.s de la soirée de fête du garçon de mes matins : plutôt qu’une carte que tout le monde signerait, pourquoi ne pas faire de petits caviardages d’anniversaire, de joyeux messages d’espoir et d’amitié, transparaissant à la surface des articles, laissant de côté les pourcentages de taux d’action, la compétitivité et autres hausses des valeurs ?

Voici quelques images des poèmes retrouvés dans le salon une fois la fête terminée.

caviardages

Votre plus belle expérience ?
C’est toujours la même,
un rayon de soleil,
me balader.

caviardages

Avenir vivant,
générosité,
solidarité,
une vie qui vous tient à cœur !

caviardages

Chocolat et bières
se complètent
pour renforcer l’été

caviardages

Nous aimons. Ces liens indispensables pour tisser notre avenir !

caviardages

À peine 21 ans, et génie de la biotech !

(Et ceux qui connaissent savent.)

Merci donc à Jean-Pierre Siméon, au garçon de mes matins, aux ami.e.s qui jouent le jeu et nous suivent toujours dans nos idées farfelues, et à… oui oui, à Trends. J’attends les deux prochains numéros avec impatience… (ben quoi, je peux le lire gratuitement pendant 4 semaines !)

Et voilà ! Vous cherchiez un cadeau original ? Ça vous donne des idées ?

tête-bêche {07}

Notre projet tête-bêche avec Mathilde poursuit son bonhomme de chemin, et nous voilà déjà au 7ème épisode ! En rappel, nous nous offrons chacune une phrase extraite de nos lectures, et ces deux phrases commencent et clôturent nos textes respectifs…

Mathilde m’a donc offert un extrait de Syngué sabour, d’Atiq Rahimi, un livre que j’ai depuis des années dans ma bibliothèque mais que je n’ai toujours pas lu – voici qui me donne envie de m’y mettre : « La vieille voisine tousse toujours et chantonne encore ». J’ai quant à moi plongé dans une de mes lectures du moment, Une histoire des loups, d’Emily Fridlund : « Cela me fit plaisir, quelle qu’en soit la raison. » (mais moi, j’ai toujours un peu de mal à respecter la concordance des temps, alors je triche un peu).

Je vous laisse découvrir le résultat, j’espère que vous y trouverez autant de plaisir que j’en ai eu à lire le très émouvant texte de Mathilde, et à écrire le mien.

Le texte de Mathilde

Cela me fit plaisir, quelle qu’en soit la raison. La boite en métal jaune était toujours au même endroit, cachée derrière les amandes et les raisins secs.
À ma tentative d’ouverture, je ne pus m’empêcher de sourire : toujours cette résistance bien connue du côté gauche, qui me défonce les ongles à chaque fois. Heureusement pour moi, j’ai plus de force à présent qu’à mes sept ans.
Je dépose le couvercle sur la toile cirée fleurie de la table du salon.
Le papier est délicatement plié, dernier rempart à la gourmandise. L’odeur de cannelle couplée aux parfums du biscuit sec s’échappe de la boite, et je ne peux pas m’empêcher de respirer à pleines narines.
Cette boite à biscuits n’est pas seulement un réceptacle à sucreries. C’est le trésor enfantin de deux générations, d’une grande dizaine de personnes réunies.
Chaque enfant ou ado avait le réflexe de soupeser la petite boite, pour voir si des biscuits étaient à l’intérieur. Et lorsque nous entendions glisser les petits gâteaux contre les parois, ma grand-mère fendait son visage d’un large sourire.
Une fois la boite ouverte et posée au centre de la table, la répartition se faisait dans une atmosphère douce : mon père les aimaient un peu cramé, mon frère ne les supportait pas cassés, quant à moi je les appréciais un peu fin et bien cannelés.
Grand-mère, elle, s’en fichait officiellement. Mais officieusement, elle les aimait bien dorés, croustillants et avec une amande sur le dessus.
Mon père arrive dans l’embrasure de la porte. Il dépose deux cafés serrés sur la table, tandis que je pose la boite en son centre.
Nous ouvrons le trésor à deux : quelques bouts de biscuits cassés sont répartis ça et là dans le fond.
On humecte nos doigts pour les attraper et ne pas les laisser filer, ces petites miettes de rien du tout.

Une demi-heure plus tard, nous éteignons toutes les lumières de l’appartement. Mon père tient à la main le grand sac bleu contenant tout ce qui manque à l’hôpital.
On ferme la porte silencieusement : ce ne sera pas de sitôt qu’on remangera des miettes de biscuits. Dans l’escalier de l’immeuble, ça sent toujours l’encaustique et la cire pour chaussures. La vie suit son rythme : la vieille voisine tousse toujours et chantonne encore.

Le texte d’Amélie

La vieille voisine tousse toujours et chantonne encore. C’est une toux rauque, qui prend sa gorge en grand. Ça fait une bonne semaine que je l’entends. Ça ne passe pas. Je bois de l’eau chaude avec du citron, du miel et du gingembre dans mon coin, par procuration.

L’appartement n’est pas très bien insonorisé, on s’en est rendu compte quand les voisins d’à côté ont donné naissance à un bébé qui pleurait beaucoup. On l’entendait fort, souvent la nuit, toujours le matin. Ça brise le cœur et ça casse la tête, au bout d’un moment, mais bien sûr moins qu’aux parents. Un jour, on s’est rendu compte qu’on ne l’entendait plus. On n’a pas su si c’est qu’il avait grandi, ou qu’ils avaient déménagé. On ne connaît pas la vie des gens d’à côté.

Pour en revenir à la vieille voisine, j’entends sa toux et ça me fait mal à la gorge. Simon me dit que je devrais arrêter d’être une éponge. Comme si je choisissais… Comme si ça me faisait plaisir, de ressentir tout des autres, même de ceux que je ne connais pas. J’absorbe. Ça me rentre dedans sans que j’aie décidé, sans que je ne fasse rien pour. Dans la rue, je mets un casque et de la musique très fort. C’est ce qui me permet d’aller à mes rendez-vous sans être prise entre mille vies. Avant, je flânais, et j’attrapais au passage toutes les bribes de conversations téléphoniques, les morceaux de conversation à deux, les regards ; j’avais l’impression d’être les gens à la place des gens.

Je me suis épuisée. Une éponge moche et usée, un côté jaune marronnasse, et un côté vert qui ne gratte plus. Au top. Au moins, le casque, ça permet de me canaliser un peu.

La vieille voisine, elle a beau être malade, ça ne l’empêche pas de faire le ménage. J’ai l’impression qu’elle le fait tout le temps, elle passe sa vie à ça, à donner une bonne odeur aux parquets. Pour rentrer chez nous, je dois prendre l’escalier qui sépare son appartement en deux parties, autant dire que ça n’aide pas à ne pas se sentir impliqué dans d’autres vies. En plus, une fois sur deux, elle est en train de serpiller les marches, j’ai l’impression de détricoter son travail.

Je culpabilise toujours un peu, je m’excuse, je dis, « oh pardon j’arrive au mauvais moment, désolée », elle s’efface sur le côté, elle sourit, elle dit, « pas de problème pas de problème », elle a la voix rauque et je voudrais lui dire de prendre de l’eau chaude, avec du citron, du miel et du gingembre. Je me tais.

Je rentre chez moi, je m’assois sur le canapé, je culpabilise un peu. Moi je ne fais pas beaucoup le ménage, même les vitres ici, je ne les ai jamais lavées. Les vitres sales, c’est un peu comme la musique fort dans le casque : ça me coupe un peu du monde pour ne pas qu’il me bouffe.

Après le bruit des rues, je reste dans le silence un moment. J’entends la vieille voisine, les coups du balai contre les marches de l’escalier, sa toux. Elle chante aussi. Des chansons portugaises, je ne connais pas. Sa voix s’éraille quand ça monte dans les aigus. Ce n’est pas désagréable pour autant.

Le jour d’après, je descends les marches, mon casque autour du cou, pas encore sur mes oreilles. Elle, elle remonte, elle est allée faire des courses. Elle a des sacs plastiques, beaucoup trop à chaque bras. Dans l’un d’eux, transparent, j’aperçois le jaune d’un citron. Je lui souris.

Cela me fait plaisir, quelle qu’en soit la raison.

*

Tous les textes du projet sont à retrouver en cliquant sur tête-bêche.

Et vous, ces deux phrases vous inspirent ? Dans un sens ou dans l’autre, n’hésitez pas à écrire votre propre version !

 

Littérature de jeunesse : mes albums préférés (de l’été)

L’été de mes 15 ans, je suis revenue habiter à Lyon après quelques années à la campagne, et une des premières choses qu’on a faites, mes sœurs et moi, c’était de s’inscrire à la bibliothèque. À l’accueil, l’homme qui avait fait nos cartes nous avait dit, en nous les tendant, « par contre, vous ne pourrez emprunter des livres qu’à la rentrée. » On était en plein mois de juillet. Effondrement total et incompréhension. En fait, c’était une blague, et on pouvait déjà se ruer sur les rayons. Ouf… Dans tous les endroits où j’ai habité, vérifier les horaires de la bibliothèque et y prendre un abonnement ont été des actions allant de soi et me permettant de me sentir chez moi. (Oui, même au Kirghizstan dans le placard qui servait de bibliothèque et dont j’avais la charge.)

Lire dans les parcs pour faire connaître les bibliothèques

Alors quand chaque été depuis que je vis à Bruxelles, j’ai l’occasion de participer au festival Lire dans les parcs, qui a pour objectif de faire connaître les bibliothèques, en faisant prendre l’air aux livres et en proposant des lectures gratuites aux enfants dans les plaines de jeux, je suis évidemment la plus heureuse.

En plus, j’adore – J’ADORE – lire des livres pour enfants. Et des livres aux enfants. D’ailleurs, j’ai retrouvé récemment cette lettre que mes sœurs avaient dictée à mes parents et m’avaient envoyée alors que j’avais six ans (awww).

En gros : ce n’est pas nouveau.

Ce que j’aime particulièrement dans ces animations f-estivales, c’est qu’elles me font rencontrer/retrouver plein de gens – des enfants, bien sûr, mais des adultes aussi : d’autres lecteur.rice.s, bibliothécaires, parents, enseignant.e.s, conteur.euse.s…

Il y a le gamin qui dit, après être resté deux heures scotché là, « wahou c’était trop cool » ;
la petite qui se réjouit SI FORT d’Aboie, Georges, qu’elle se roule par terre, de rire ;
l’enfant qui dit, « ponimayouuuu » à sa grand-mère qui veut tout lui traduire en français » – « mais je compreeeends ! ! » ;
la maman qui nous apporte des biscuits marocains à la fin de la lecture pour nous remercier d’être là ;
les enfants qui réclament des histoires qui font toujours plus peur et qui finissent par hurler quand on lit Ouste, attention aux ours ;
les parents qui rient plus fort que leurs enfants ;
les enfants qui négocient avec leurs parents pour toujours une histoire de plus ;
l’ado qui se met un peu à l’écart et que je vois plongée dans Couleurs et qui frotte, à l’abri du monde, le rouge pour le mettre sur le jaune…

Bref, toutes ces petites magies-là.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Et puis ce que j’aime aussi, évidemment, c’est choisir les livres qui rempliront mes sacoches pour toutes ces lectures. Quelles merveilles à dénicher, quels messages à avoir envie de faire passer, quels mots à partager ?

Alors avant d’aller rendre toutes mes trouvailles à la bibliothèque, j’ai eu envie de vous partager mes coups de cœur de la saison – pas forcément récents ni révolutionnaires, mais ceux que j’ai tellement aimé lire cet été.

Les albums drôles

Émile est invisible, Vincent Cuvellier & Ronan Badel
Aaah, Émile ! Sacré petit bonhomme qui n’en fait qu’à sa tête. Dans cet épisode-ci, il a décidé qu’il allait devenir invisible, pour échapper au gratin d’endives que maman a préparé…

Quand soudain il se passa quelque chose de plus terrible encore !, Bertrand Santini
Un petit lapin était tranquillement en train de brouter des trèfles à quatre feuilles, quand soudain… catastrophe après catastrophe, des choses toujours plus terribles lui arrivent. La fin est savoureuse, une belle illustration du verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide – c’est peut-être pour ça que je l’aime tout particulièrement.

Anton et les rabat-joie, Ole Könnecke
Quand on n’arrive pas à se décider à comment jouer ensemble, il ne reste plus qu’à bouder. Ou mieux, à faire le mort. Mais si tout le monde se met à faire le mort, qu’est-ce qu’il se passe ?

Le pigeon trouve un hot-dog, Mo Willems
Le pigeon trouve un hot-dog et s’apprête à l’engloutir, mais un petit canard qui passe par là a d’abord son mot à dire… Un livre que les enfants demandent à relire encore, et encore, et encore.

Le livre des peut-être, Ghislaine Roman & Tom Schamp
À mi-chemin entre cette catégorie-là et la suivante, un livre pour imaginer des explications à tout ce qui est : « Peut-être que les moutons portent de la laine parce qu’ils sont allergiques au coton ? Peut-être que les dinosaures n’ont pas disparu mais qu’ils sont les meilleurs à cache-cache ? » Une double-page par idée, et le regard délicieusement dubitatif de ceux qui écoutent, à chaque fois.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les albums poétiques

L’étrange projet de monsieur G., Gustavo Roldan
Monsieur G. habite dans un village au milieu d’un désert tout sec, mais un jour, il décide d’y planter une graine… Un tout petit livre aux grands effets.

C’est autant d’amour que je t’envoie, Coline Irwin
Il s’agissait un peu d’un défi pour moi, car c’est un petit livre carré, illustré avec des photos, et pas forcément évident à proposer, avec une structure répétitive. Mais ça marche aussi et c’est doux.

Tu te souviens des livres qu’on lisait ensemble ?
Le bruit des pages quand on les tourne
Et les phrases dans ces pages
Imagine toutes les lettres de tous les mots des livres qu’on lisait ensemble…
C’est autant d’amour que je t’envoie

Mercredi, Anne Bertier
J’en avais déjà parlé quand je vous avais raconté les ateliers d’écriture en maternelle mais je le remets ici, car j’ai pris énormément de plaisir à le relire cet été, et à voir les enfants toujours émerveillés par tout ce qu’on peut faire avec un grand carré et un petit rond. Un livre qui fait du bien à l’imagination.

Je voulais une tortue, Beatrice Alemagna & Cristiano Mangiono
Les parents ne veulent pas de tortue à la maison, parce qu’une tortue, ça peut grandir beaucoup… Jusqu’à prendre toute la place dans le lit / la chambre / la maison et jusqu’à avoir la tête qui passe à travers le toit… Comment est-ce qu’on fait pour réparer ça ? Des illustrations en noir et blanc, et une tortue qui donnerait envie à n’importe qui de l’adopter.

Le champ d’amour d’Anton, Corinne Lovera Vitalli & Marion Duval
C’est mon plus grand coup de cœur des derniers mois, mais Lire dans les parcs n’est peut-être pas le cadre le plus approprié pour sa lecture. J’imagine des enfants un peu plus grands, un cadre un peu plus intime, qui permette de s’accrocher à la poésie du texte, qui me bouleverse. Les illustrations sont elles aussi magnifiques. Anton a un immense champ de pastèques ; mais on lui a volé l’une d’entre elles… Comment gère-t-on la perte, la colère, le regret ? Qu’est-ce qu’on en fait ?

le champ de pastèques d’Anton est presque un champ parfait
sauf qu’il y manque cruellement la pastèque qu’on lui a volée
ça en fait un champ borgne un champ amputé
les autres pastèque les bien alignées
continuent de grossir et de briller
mais ce qu’Anton voit le plus c’est la pastèque volée
qui lui manque cruellement on le sait

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les albums à messages

Le crocodile qui avait peur de l’eau, Gemma Merino
Que faire quand on est un crocodile et qu’on a peur de l’eau ? Affronter sa peur, mais comment ? Et peut-être un jour, comprendre d’où elle vient…

Nasreddine & son âne, Odile Weulersse, Rébecca Dautremer
C’est le genre de livres qu’on ne sort pas dans tous les parcs : l’histoire est longue, peut-être pour des enfants un peu plus âgé.e.s que la moyenne du festival. Mais quand on a l’occasion de le lire, quel régal ! Nasreddine est parti au marché vendre des victuailles, comme sa mère le lui a demandé… Mais il se fait voler son âne. Voici donc l’histoire rocambolesque de comment il parvint à ne pas rentrer chez lui bredouille. Et à nouveau, une chute qu’on n’avait pas vu venir !

L’important, c’est de participer, Victoria Pérez Escriva & Claudia Ranucci
Un éléphant veut faire du saut en hauteur, mais il est trop lourd pour sauter, ses pattes sont trop grosses pour décoller, ses oreilles lui cachent les yeux quand il se met à courir… Tristesse absolue… jusqu’à ce qu’il se souvienne de ressources insoupçonnées. Un livre qui parle en finesse d’accepter qui l’on est.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les albums spécial tout-petits

Parfois, quand je vois les enfants s’installer sur la couverture, j’ai un instant de panique : « ohlala, iels sont vraiment tout petits aujourd’hui » ; ou bien « ohlala, c’est le grand écart entre les âges » et « ohlala, est-ce que je vais avoir assez de livres pour elleux ? » Du coup, voici ma sélection des albums qui marchent pour les grands mais aussi pour les petits vraiment petits :)

Un livre, Hervé Tullet
On ne présente plus Un livre, mais il a quand même le mérite de marcher à chaque fois. Un livre à toucher, frotter, secouer, incliner, et une mention spéciale pour des garçons de 10-11 ans qui faisaient un dab à chaque fois qu’ils avaient « réussi » :)

Coucou, c’est moi !, Nadine Brun-Cosme & Maud Legrand
Léo est amoureux de Marie et prend son courage à deux mains pour l’inviter… Mais zut, elle n’est jamais là où il appelle. Jusqu’à ce qu’on frappe à la porte !

Drôle d’œuf, Emily Gravett
Tout le monde couve un œuf sauf Canard… Mais ouf, Canard a trouvé un œuf… Il ne reste plus qu’à découvrir ce qui va en sortir !

La toute petite dame, Byron Barton
La toute petite dame n’a que de toutes petites choses, une toute petite maison, un tout petit tabouret, un tout petit chat. Un livre à lire à toute petite voix, avec de tout petits bruitages pour un tout grand moment de plaisir.

Un peu perdu, Chris Haughton
Bébé chouette est tombé du nid et cherche sa maman… J’adore cet album tout doux pour démarrer les lectures avec les petits, histoire de capter leurs regards interloqués à chaque page : « Elle est là, ta maman ! ! ». Spoiler : non.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

À toute cette sélection, il faudrait bien sûr rajouter les pépites découvertes dans les malles aux trésors de mes binômes… Mais je n’ai pas le temps, j’ai des livres à aller lire ;-)

Et vous, quels sont vos albums préférés de tous les temps (ou juste des derniers mois) ?

tête-bêche {06}

Avec Mathilde, on continue notre projet d’écriture à 4 mains, tête-bêche.

Comme phrase de début, Mathilde m’a offert un extrait de l’Antigone de Sophocle : « Je n’aime pas les gens qui se montrent des « proches » en paroles seulement. » De mon côté, j’ai pioché dans La beauté des jours, de Claudie Gallay, et j’en ai tiré : « Le cachet rond s’imprimait à l’endroit où il fallait, une morsure nette pour moitié sur le timbre et l’autre sur le papier. »

Cette semaine, une fois n’est pas coutume, j’ai su immédiatement de quoi je parlerais, tant tout à coup, ces phrases disaient mes derniers jours. Oui, je savais exactement ce qu’il y avait à écrire. C’est bien la magie de l’écriture, aussi, parfois, de s’imposer. Et celle de la consigne de permettre de faciliter les choses. Je pose ici les mots dont je n’aurais peut-être pas été capable autrement que comme ça.

Le texte de Mathilde

Le cachet rond s’imprimait à l’endroit où il fallait, une morsure nette pour moitié sur le timbre et l’autre sur le papier.
Je lissais l’enveloppe du bout des doigts. L’écriture fine et régulière (sauf sur les « f », quelle étrange habitude) me fit soupirer, malgré moi.
« Petite canaille. Tu reviens toujours quand tu l’as décidé ». Les regard se tournèrent vers moi : décidément, le bus n’était pas un endroit pour les réflexions à haute voix.
Je plaçais l’enveloppe au creux de mon sac brun doux. Un sourire glissa sur mon visage : c’est ce sac, celui-ci, qui avait dévalé mon épaule, le creux de mon coude pour atterrir par terre dans un son amorti, lorsque tu posais tes lèvres sur les miennes pour la première fois.
La vibration du téléphone me tira de mes rêveries : « J’ai fini de le lire. Les niaiseries sentimentales, c’est vraiment pas mon genre. Pas sûr que t’aimes, mais je t’amène le livre demain. »
Pour sûr, pas la peine d’en rajouter avec un roman dégoulinant de romantisme : je crois que pour ce soir, j’allais être servie.

Posée sur le canapé en velours rouge élimé, la tasse de thé fumante sur la table basse, je fixe la lettre. Ou plutôt, la lettre et moi nous observons mutuellement : j’aimerais presque qu’elle me parle, qu’elle me confie son contenu au creux de l’oreille, à voix basse.
J’aimerais qu’elle me le dise et avoir la possibilité d’oublier le contenu, d’oublier l’existence de cette lettre, de ce garçon, de ce baiser dans l’obscurité et de nos doigts entremêlés. Oui, tout ça.
Oublier les promenades au clair de lune, l’estomac affamé mais les lèvres gorgées de nous. Oublier tes yeux gourmands dans le froid hivernal.
Oublier que tu m’as oubliée dès que les arbres ont fleuri.

Je tourne l’enveloppe. La même adresse que jadis.
J’en profite pour la soupeser. Elle ne semble pas lourde, pourtant l’enveloppe est légèrement tendue.
Je me retiens d’ouvrir la lettre. Deux ans après, c’est trop tard pour une déclaration… Quoique, sait-on jamais avec ce zozo-là.
Ou est-ce un adieu ? Si tel est le cas, pourquoi revenir sur une séparation en suspens ?
Je lève les yeux au ciel, mes réactions m’exaspèrent. À bientôt vingt-six ans, les ascenseurs émotionnels adolescents devraient être derrière moi, non ?

Je me lève du canapé pour chercher mon coupe-papier. Tout le monde se moque de ma manie à utiliser cet outil, mais je n’y peux rien : son utilité toute relative rend cet objet attachant.
La bouilloire glougloute, les senteurs fruitées du thé noir embaument l’appartement. Sûre de mes gestes, je saisis ma tasse à bords fins : quitte à vivre un moment douloureux, autant le faire avec une tasse dont le bord sied à mes lèvres.
Alors que je me dirige vers le canapé, mon rire emplit l’appartement silencieux.

Le chat a sauté sur la table basse et a posé son auguste cul sur la lettre.

Il me regarde de son air de chat, mi-étonné mi-narquois, pendant que je ris à m’en décrocher la mâchoire.

« Tu as raison va, un type qui ne donne plus de nouvelles depuis deux ans ne vaut pas la peine qu’on se triture le cerveau. Je n’aime pas les gens qui se montrent des « proches » en paroles seulement. »

Le texte d’Amélie

Je n’aime pas les gens qui se montrent des « proches » en paroles seulement. Je suis pourtant de ceux-là. Proches. C’est un mot qui s’effrite comme les murs qu’on n’a de cesse de construire. C’est trop facile de dire, de se dire, et de ne pas faire. De rester là, chaleur de l’abri, de la tasse de thé noir entre les mains, de la lampe qui éclaire la pièce alors que dehors, c’est plein de buée. « Proche du mouvement », oui, et puis quoi ? En attendant, je suis vissée au canapé. L’ordinateur sur les genoux, les appels relayés sur les réseaux sociaux. La machine ronronne comme un chat. Chez soi.

« On cherche des gens pour héberger ce soir. » On. C’est qui, on ? Des proches qui ne se montrent pas proches en paroles seulement. Des proches lointains de moi – où est-ce qu’ils trouvent l’énergie, eux ?

Ici, il n’est même pas question de manif, de garde à vue, de bombes lacrymos. On s’en fout si je ne sais pas courir vite, si avoir froid et manquer de sommeil sont deux choses qui me font perdre mes moyens.

Il est juste question de. De quoi au fond ? D’ouvrir une porte. Ne pas se barricader. Avoir des draps qui sentent la lessive, une soupe avec le premier potimarron de la saison et un soupçon de muscade, un code wifi à dépanner. Une prise pour un GSM qu’on mettrait à charger.
Non. Ce n’est pas compliqué.

Un alignement de valeurs. Offrir ce qu’on peut. Faire ce qu’on dit. Entrer en action.

Qu’est-ce qui retient, alors ? Ce sont les autres, ceux hors de ça, qui construisent ma peur, qui l’alimentent. Qui disent, « mais quand même, tu ne crois pas que ? ». Et non, je ne crois pas que. Enfin si, je crois que, mais je crois surtout que.

Qu’on pourrait avoir une minute d’audace pour ceux qui n’ont pas eu d’autre choix que d’oser partir.
Ça ne se compare pas.
Mais comment est-ce qu’on contrôle l’appréhension ? Comment on la fait taire, l’espace d’une nuit ?

Je réponds à la publication – oui, il y a une place ici. Et puis, l’attente.

Tic tac tic tac tic tac.
Sur l’écran de mon GSM, s’affiche, « nous sommes en route ».
Tic tac tic tac tic tac.
Je range un peu. Je repense à Matin brun, qu’on avait lu au lycée. Aux mots de Franck Pavloff dans le CDI. On ne pourra pas dire qu’on ne nous avait pas prévenus.

Je descends des draps propres.

Interphone, pas dans les escaliers. Elle est devant lui, elle ouvre le chemin, c’est elle qui l’a conduit jusqu’ici. Lui, derrière, enfoncé dans sa doudoune, son bonnet sur les oreilles. On dirait qu’il a seize ans.

Une douche, un verre d’eau, un canapé. Il est tard. Nous parlerons demain.

Silence de la nuit, troublé par la machine à laver lancée pour ses trois affaires. À peine cinq tic tac tic tac tic avant le réveil.

Faire ça. Que ça prenne tout son sens, enfin, « une maison ouverte ». Un pas minuscule, un main tendue au bout d’un bras plié.

« Proche du mouvement. »
Approche du mouvement.

Matin (brun).
Il m’a dit, ni thé, ni café. Il voudrait du lait chaud. Je n’en ai jamais à la maison. Je fais chauffer du lait de soja. Tout à coup, ce choix-là – pas de produits animaux – me semble bien dérisoire.

On parle un peu.
Dans sa bouche, s’égrènent les noms des pays. Libye, Maroc, Espagne, France, Belgique, Angleterre. Il dit qu’il va y aller. Qu’il va retourner au parc – il dit, « dans notre jardin », là où il y a les autres. Le sèche-linge finit de tourner. J’en sors sa doudoune, son bonnet. Dans un tiroir, je trouve un sac, qu’il puisse y mettre le t-shirt de rechange qu’il a. C’est tout.

Il dit, merci madame.
Je dis, bon courage.
Il s’en va.
Je reste un instant derrière la porte, silencieuse.

Rafles, rassemblements, actions, révoltes.
Ça tambourine dans ma tête, l’indignation en bandoulière.
Est-ce ça, qu’on défend ?

Je quitte l’appartement quelques minutes après lui, la table du petit-déjeuner pas débarrassée. Dans la boîte aux lettres, l’enveloppe annuelle des impôts. L’ironie du sort, c’est ça qu’on dit ? Douleur de savoir que l’argent sert à ça. Aux uniformes.

Je l’ouvrirai plus tard, quand j’aurai repris mon souffle. Je pédale pédale pédale jusqu’au travail.

Je sors l’enveloppe de ma sacoche. Je l’observe. Je n’avais pas remarqué. Le cachet rond s’imprimait à l’endroit où il fallait, une morsure nette pour moitié sur le timbre et l’autre sur le papier.

*

Tous les textes du projet sont à retrouver en cliquant sur tête-bêche.

la contrainte : une nécessité dans l’écriture & tête-bêche {05}

Quand un été, j’ai débarqué au festival d’écriture oulipienne Pirouésie, j’avais quelques expériences d’ateliers mais pas tant. Pour faire bref, l’OuLiPo est un mouvement littéraire qui a été créé dans les années 60, et qui considère que la contrainte formelle/stylistique permet de libérer la créativité. Soit. Jusque là, je ne savais pas trop dans quoi je m’embarquais.

J’avais ensuite passé la semaine à me demander ce que je faisais là, et à m’arracher les cheveux quand on me demandait d’écrire des trucs tordus (des textes sans la lettre E ou avec seulement des mots d’une syllabe ou des poèmes dont le mot à la rime est à chaque fois imposé, etc.) mais, je dois l’avouer, à beaucoup aimer ça.

 

J’ai découvert dans l’écriture oulipienne un formidable laboratoire, un endroit où expérimenter sans crainte avec les mots, un espace où j’étais tellement prise par la consigne à respecter que le sens du texte que j’écrivais pouvait parfois m’échapper avant de m’assommer. Ces formulations nouvelles, qui me faisaient sortir de ma zone de confort, c’était donc moi qui les écrivais aussi ! Chouette !

Quand j’anime des ateliers d’écriture, je fais à la fois des propositions oulipiennes, et des propositions plus ouvertes, qui permettent de creuser ce qu’on a exploré plus tôt. Et presque à chaque fois, il y a une personne qui panique un petit peu et qui réclame une consigne – une contrainte ! – plus fermée/formelle (vivent les propositions à plusieurs niveaux, du coup ! On pioche ce qu’on veut, ce qui nous fait écrire).

Avec Mathilde et notre projet tête-bêche, la proposition est simple : une phrase qu’on s’offre piochée dans une lecture, et qui doit commencer le texte qu’on écrit, alors que la phrase qu’on a soi-même choisie doit le terminer. Quand on s’est rendu compte que les phrases qu’on s’envoyait se répondaient un peu trop – peut-être qu’inconsciemment, on choisissait un peu celle qui « fonctionnait » sur la page du livre ouvert au hasard, on a eu peur de tomber dans la facilité, et on s’est donc mises à s’envoyer les phrases en blanc sur fond blanc, à ne regarder que lorsqu’on a déjà choisi sa propre « offrande ».

Minuscule contrainte rajoutée pour toujours plus de liberté.

*

Les phrases de cet épisode sont extraites du livre Le Traité des cinq roues, de Miyamoto Musashi :  « Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer » ; et de La ferme africaine, de Karen Blixen : « Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges ».

Et pour découvrir tous les textes du projet tête-bêche, c’est par ici !

*

Le texte de Mathilde

« Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges », lui dis-je en pointant l’être aux mille yeux de mon petit doigt.
– T’arrives à faire de la poésie dans un moment pareil ? Allez Baudelaire, prends ton sac à la con et on bouge de ce grenier de malheur !
Quel rustre. Oui les araignées me tétanisent autant qu’elles me donnent des envies d’envolées lyriques. C’est idiot, mais ça me calme.
« Bon alors, t’as trouvé  ? Je retourne pas là-dedans, c’est une vraie animalerie sponsorisée par Halloween. »
Mon regard se dirige vers la sacoche en vieux cuir craquelé. C’est fou qu’il ne l’ait pas vue : la sacoche est dans ma main, son volume et le cuir noir sont une extension qu’il est difficile de ne pas prendre en compte.
« T’es vraiment pas une bavarde. T’es comme l’auteur là, qui se faisait payer au mot. Ou à la ligne ? Zola ? Rousseau ? Bref, peu importe : je m’emporte toujours quand il s’agit d’auteurs du vieux siècle. T’as regardé dedans ? Qu’on ait pas avalé tous ces kilomètres pour rien.
– C’est Balzac, par ailleurs c’est une légende urbaine. Et non, pas encore. »
Sans attendre la réflexion suivante, je pose le sac au sol. La poussière qui s’échappe des lattes du parquet me fait sourire. Décidément, Pépé n’était pas un as du nettoyage.
Clic du sac, ouverture.
J’admets que je suis un peu déçue. Dans toutes les histoires sont écrites des tartines sur l’odeur du vieux cuir, des vieilles maisons et des vieux papiers qui sentent le caramel. Là-dedans ça ne sent que le chien mouillé et l’odeur du tabac froid.
La sacoche est remplie de papiers en tous genres. Mes yeux sont brouillés par la fatigue, les kilomètres et l’émotion de la maison retrouvée : mes gestes sont lents et imprécis.
« Qu’est-ce que tu cherches, déjà ?
– La carte de cheminot, les papiers de résistance. Ce genre de choses.
– Vide la sacoche et partage en deux piles, sinon on y est encore demain. »
Je sors les papiers délicatement, fais plusieurs piles en alternant : droite pour lui, gauche pour moi.
Je n’ai pas fini de vider la sacoche qu’il est déjà au travail : « La carte d’identité, ça t’intéresse ? »

Je ne l’écoute qu’à moitié : au creux de ma main, une petite carte. Elle semblait être importante, car elle est dans une pochette transparente, de celles vendues avec le portefeuille.
En découvrant la carte, les deux petits mots, je me glace d’effroi.
Je le savais politisé, le Pépé, mais je le pensais plus communiste que nationaliste. Toutes les histoires rapportées, la résistance, ce Pépé-partage que tous aimaient ici.
« Bon, tu te grouilles ? On va pas y passer la nuit : c’est pas le tout, mais je m’emmerde à crever dans ce trou. T’as trouvé ce que tu veux ? »
Tout s’embrouille un peu dans ma tête. Le passé, la vision du passé, le présent : moi, ici, dans la vieille maison, à chercher des informations qui ne sont qu’un mythe.
Et lui, grand cornichon pataud, si facilitant, à m’aider dans mes recherches sur des gens qu’il ne connaît même pas, et pénible à en hurler avec ses réflexions à deux francs. Je suis souvent silencieuse face aux commentaires : ce n’est pas de la force ou de la hauteur d’âme, c’est souvent méprisant (malheureusement). Mais là, l’ascenseur émotionnel est trop fort. Je glisse la carte dans ma poche, puis me tourne :
« Dis donc malappris, tu peux fermer ta grande bouche cinq secondes ? C’est dur ce qu’il se passe ici. On va rouler de nuit, t’as vu de grosses araignées, t’es peut-être le héros du jour : pour sûr, je te ferai un diplôme. En attendant, on remue l’histoire du passé familial, mais même ça, t’as de trop gros sabots pour t’en rendre compte, que je suis en vrac et que j’ai le cerveau en pagaille. Donc garde tes réflexions trente secondes, juste le temps de me laisser cuver. »
Nous échangeons un regard. Il me regarde, désabusé : généralement silencieuse, il n’avait pas l’habitude de tant de colère… et de tant de mots en une seule fois.
Les coins de sa bouche se tordent un peu, ses yeux s’accrochent là au plafond, là à l’interrupteur de l’entrée. Je le connais jusqu’au bout des doigts : la réponse qu’il va me donner va être salée. Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer.

*

Le texte d’Amélie

« Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer. »

3h57. La voix du documentaire animalier en fond attrape quelque chose dans mon ventre. Feignez d’attaquer… Ne pas attaquer tout à fait, juste faire semblant. Est-ce que ça marche, ça, dans la vie ? Est-ce que ça suffit, d’être sur le point de, au rebord ? De formuler mais sans passer à l’acte ? De montrer juste l’intention ? Est-ce que c’est assez, pour résoudre les choses ?

J’aimerais bien.

J’ai essayé en vain de me rendormir. Changé de position à de nombreuses reprises. Cherchant le corps d’Arnaud et m’en éloignant juste après, l’apaisement de sa main sur mon ventre puis tout l’espace entre nos corps. À un moment, je me suis levée, ne voulant pas gêner sa respiration paisible.

Ne pas gêner.

Devant l’écran, mes yeux picotent mais à chaque fois que je me sens plonger, une angoisse me saisit. Un sursaut. Un empêchement.

Demain 9h, bureau du directeur, je feindrai d’attaquer. Est-ce que ça suffira ? Avant la loi de l’année dernière, peut-être, mais maintenant ? Des coups de poing dans le vide. Entretien de pré-licenciement. Feindre d’attaquer – qui ? Les patrons, les syndicats qui lâchent, le gouvernement, le système ?

Je pense aux collègues. À Muriel, Saïda, Joachim, Alfred, Reinaldo. Au pot qu’on ira boire ensemble, pour se dire au revoir. Aux textos qui suivront, et puis qui s’espaceront, certainement. Aux présences côtoyées chaque jour pendant des années et puis d’un coup plus.

Je pense au jour de mon arrivée, il y a vingt ans de ça. Ils étaient tous déjà là, sauf Saïda. J’avais suivi le directeur dans les escaliers, il m’avait désigné l’atelier, sous nos pieds : « Voilà les bêtes ». Avec tout le bruit, je n’étais pas sûre d’avoir bien entendu. J’avais un boulot, je ne voulais pas entendre. C’était plus confortable. Et puis sans doute qu’il parlait des machines, en réalité.

J’avais suivi son geste du regard. En bas, tous s’activaient. Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges.