de la télépathie en atelier d’écriture & tête-bêche {09}

Une des 3151 raisons pour lesquelles j’adore écrire en atelier, c’est qu’après un certain temps d’adaptation (je dirais une demi-journée), des correspondances se nouent entre les textes. Il y a des choses qui ont été évoquées par certain.e.s et qui reviennent chez d’autres (surtout si ce sont des propositions où j’encourage tout le monde à s’inspirer de son voisin, d’offrir des mots à sa voisine, de piocher librement dans ce qui a déjà été écrit) , mais il y a aussi, et c’est là que ça devient presque magique, des choses qui n’avaient pas encore été dites et qui surgissent dans les textes en même temps. Une forme de pouvoir télépathique. Je l’explique par la bienveillance et l’écoute attentive qu’il y a de la part de et envers chacun.e dans les ateliers. Et par… non, en vrai, je ne l’explique pas tout à fait, et c’est sans doute la 3152ème raison pour laquelle j’adore écrire en atelier 😉

Je parle de ça parce que dans cet épisode de tête-bêche qu’on vous offre aujourd’hui avec Mathilde, j’ai aussi retrouvé ces correspondances… D’abord dans le choix des livres : elle m’a proposé une phrase de La vengeance des mères, de Jim Fergus, alors que j’avais prévu de piocher dans La controverse de Valladolid, de Jean-Claude Carrière. Tous deux parlent des Indiens d’Amérique, ce qui m’avait fait sourire (parce que de mon côté, ce n’est pas tous les jours que je lis de la littérature sur les Indiens d’Amérique). J’ai finalement changé d’avis et j’ai choisi une phrase d’Ici, de Christine Van Acker. Mais en découvrant nos textes et l’importance qui y est donnée à la respiration, je me suis dit que la télépathie pouvait même marcher hors atelier physique. Et ça, c’est carrément chouette !

Bref, tête-bêche, c’est donc un projet d’écriture à quatre mains. La phrase que m’offre Mathilde commence mon texte et termine le sien, et celle que je lui propose termine mon texte et commence le sien. Au programme, nous avions donc « La colère donne des pouvoirs, comprenez-vous ? », de Jim Fergus, et « Avant de continuer notre chemin, nous jetons encore un œil vers le tas de bois où il n’y a plus personne. », de Christine Van Acker.

Bonne lecture !

Le texte de Mathilde

Avant de continuer notre chemin, nous jetons encore un œil vers le tas de bois où il n’y a plus personne.
Machinalement, je pousse du bout de ma basket les cendres encore fraîches sur le bois consumé. De cette aventure, il ne restera que ça : les feuilles drôlement aplaties, signe de notre présence (que dis-je, de notre intrusion). Et ce feu.
Le groupe s’éloigne déjà, certains chantant, d’autres se plaignant du froid matinal.
Oui, il ne restera que ça. Des miettes. Des petits bouts de soi, qu’on parsème ça et là, même lorsqu’on essaye de se faire discret.« Encore en train de philosopher toute seule ? »
Je lève à peine les yeux.
Le silence est rompu, mes pensées volent en éclat : sa présence gâche tout, elle a toujours tout gâché.
Il sourit. J’entends ses lèvres se déplier et remonter sur ses dents, dans ce caractéristique bruit de salive qui m’a toujours dérangée.
Je me tourne vers lui : rien n’a changé, il fait toujours deux têtes de plus que moi. Rien n’a changé, il a toujours cet air vaguement amusé. Rien n’a changé, son regard posé sur moi est celui de l’homme qui possède.
Je jette un rapide coup d’œil autour de moi : le groupe est bien loin.
Ils m’ont laissée seule en connaissance de cause, en m’ayant pourtant garanti qu’ils seraient là, que cette situation (lui et moi, face à face) n’arriverait pas.

Il me parle, il m’abreuve de paroles. Ses yeux se plissent derrière ses lunettes quand il sourit.
Comme avant.
L’avant qui se résume à l’odeur dense du velours de la chambre, ses mains autour de mes poignets, le sourire aux mille dents, ma détresse et ma gorge sèche. La tétanie.

C’est le même homme, qui emploie les mêmes stratégies. Il parle, encore et encore. Sa tête se penche un peu sur la gauche. Il passe ses doigts sur mon visage, replace ma mèche rebelle derrière mon oreille.

Je regarde ses gestes, comme observatrice de mon propre destin, de ma propre peau.
Ses mains se placent stratégiquement, je le vois enrouler ses doigts autour de mes poignets.

Respirer. C’est tout ce que je sais faire.
Respirer.
Mon genou s’élance, lourdement, calmement. Il relâche mes poignets et s’étend à terre.
Je regarde cet homme, rendu petit d’un coup.
Il geint, m’insulte de tous les noms.
Respirer. Respirer.
Ma jambe s’élance et brusque ses côtes. Ses jambes. Son torse. J’ai la courtoisie de ne pas heurter le visage.

Je me tourne pour prendre mon sac à dos, resté au pied de l’arbre où je l’avais laissé.
Le groupe est là. Planté comme les arbres autour de moi.

« Je vous avais demandé de ne pas me laisser avec cette raclure. »
Je retourne sur le sentier, laissant les autres s’occuper du grand cornichon étendu par terre. Je regarde les feuilles, et je souris : la colère donne des pouvoirs, comprenez-vous ?

*

Pour découvrir mon texte, rendez-vous sur le blog de Mathilde !

Tous les textes du projet sont à retrouver en cliquant sur tête-bêche.

Et vous, que vous inspirent ces deux phrases ?

tête-bêche {08}

La semaine dernière, j’ai eu la chance d’aller écrire quelque part au bord de l’océan, en douce compagnie.

Comme j’avais terminé la relecture de mon roman quelques jours plus tôt, me lancer dans quelque chose de neuf était au-dessus de mes forces. Heureusement, on s’était fixé un nouvel épisode de tête-bêche à écrire avec Mathilde.

Tête-bêche, en rappel, c’est un projet d’écriture à quatre mains, autour de phrases que l’on s’offre. La phrase de Mathilde commence mon texte, la mienne le termine, et inversement pour elle. J’ai pioché mes mots dans un bouquin de Martin Winckler (que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Bruxelles il y a peu de temps), Abraham et fils, « Un soir, un gamin à vélo vient frapper à ma porte pour me demander d’aller très vite chez les Moreno ». Mathilde m’a offert une phrase de L’homme de l’hiver, de Peter Geye (que j’ai maintenant envie de lire) : « Ces humeurs duraient une minute ou une heure, mais elle était délicieuse alors ».

Ouf, de quoi me remettre en écriture sans (trop) paniquer, donc, même si en vrai, la phrase de Peter Geye m’a plongée dans des abîmes de réflexion : je n’avais aucune idée de ce qui se cachait derrière ce « elle », bien difficile à apprivoiser…

Mais les grandes balades au bord de l’eau ont finalement fait émerger une idée. J’ai tendance à oublier cette évidence qui est pourtant d’une aide immense : quand tu n’as plus d’idée, pars marcher.

Bonne lecture !

Le texte de Mathilde

Un soir, un gamin à vélo vient frapper à ma porte pour me demander d’aller très vite chez les Moreno.

Ni une ni deux, j’attrape mon ciré et mes clés et je claque la porte de la maison. Le regard stupéfait du môme me fait sourire, j’ai presque envie de lui dire « Tu verras, quand tu seras vieux comme moi je suis vieille, tu seras organisé comme un frigo de militaire. Tout à sa place, rien ne dépasse ».

Mais je ne dis rien car l’instant ne dure pas : le minot a vraiment l’air inquiet, il me devance de deux pas et se retourne souvent. Ma lenteur ne le dérange pas, elle lui rajoute juste du souci.

La maison des Moreno est au bout de la rue. Si le trajet est court et familier, aujourd’hui il dure.

À l’arrivée, la porte est restée entrouverte. Le môme pose son vélo dans le jardin puis se tourne vers moi : « Vous devriez entrer ».

Trois marches sur le seuil, attention à la briquette ébréchée. Je saisis la poignée, bien froide en cette journée presque hivernale.

Malgré moi, je soupire, de ces souffles qui nous donnent du courage avant une épreuve.

À l’intérieur, la maison est silencieuse.

Comme endormie.

Je pénètre dans la cuisine. Marc est assis à la table en formica rose, une tasse de café à la main. Vu d’ici, on dirait un poète en quête d’inspiration : ses yeux gris regardent le cahin-caha des branchages.

Alors que je m’assieds à ses côtés, il pousse une tasse vers moi tandis que je saisis la cafetière. Lui et moi sommes des complices de toujours et nos gestes s’en ressentent.

Je me sers en silence et je le regarde. Il continue d’observer le mouvement des feuilles, dehors, mais je sens que son attention se dirige progressivement vers moi.

J’encercle la tasse des mains. La chaleur du café réchauffe mes doigts engourdis. J’attends patiemment : Marc a toujours eu un temps de chauffe avant de parler.

Les coins de sa bouche commencent à s’agiter, son front à se plisser : il cuve ses mots. Cela n’augure rien de bon.

« Elle est partie, ça y est. »

Les mots me tombent dessus comme une claque sur la nuque.

Je m’embourbe à mon tour dans le silence et fixe mon auriculaire dans la anse de la tasse.

« Elle est là, dans le salon. Je sais ce que je dois faire, mais je n’y arrive pas. »

Je lui saisis la main par réflexe, et son pouce masse doucement mes jointures.

Comment imaginer cette maison sans Clémentine ? Comment imaginer le quartier sans elle ?

Ces derniers temps, la situation avait salement dégénéré. Clémentine perdait le fil du temps, elle confondait maintenant et jadis.

Le jour où elle a quitté le domicile pour aller au marché en laissant le lait sur la gazinière, Marc a fait une valise minimaliste et a emménagé avec elle. Nous reprenions une vie adolescente, lui chez sa mère et moi rendant visite.

Cette dernière semaine avait été éprouvantable, les pertes de mémoire s’intensifiaient. Malgré celles-ci, il y avait toujours quelques moments de lucidité. Dans ces brefs instants, Clémentine se mettait à ses activités d’antan, ici le crochet, là la confection de petits biscuits. Pendant ces courtes périodes, son regard brillait de mille feux, elle nous disait de sa voix éraillée : « allez les gamins, tenons-nous compagnie ! » et nous discutions en buvant le thé. Ces humeurs duraient une minute ou une heure, mais elle était délicieuse alors.

*

Et comme le blog de Mathilde est revenu (chouette alors !), vous trouverez mon texte chez elle.

Tous les textes du projet sont à retrouver en cliquant sur tête-bêche.

Et vous, comment auriez-vous interprété ces deux phrases ?

brève d’atelier {06} : cueillette de murs sauvages

Le week-end dernier, j’ai animé le stage Cueillette de murs sauvages, un atelier d’écriture qui me tenait beaucoup à cœur et qui germait dans mon esprit depuis plus d’un an. Vous pouvez en découvrir l’intitulé ici.

Mais avant de vous le raconter, je dois quand même dire que je suis très fière de cet intitulé. Moi quand j’ai eu l’idée du titre :

Bon ok, c’est bien mignon, les jeux de mots, mais il faut quand même que ça serve un propos. Donc, pourquoi cet atelier ?

Je voulais qu’on parle de l’individu dans l’espace public, de l’appropriation du territoire (un de mes thèmes de prédilection), de la colonisation des lieux par la publicité, de l’inscription de l’écrit dans la ville, de la place et des rôles du mur. Pfiou. Conclusion post-week-end : il faudrait un ou deux jours de plus !

Je voulais aussi qu’on y expérimente des choses : nous sommes sorties (pas encore tout à fait assez à mon goût), avec pour objectifs de lire la ville, de l’écouter, de relever ses empreintes. Nous avons réfléchi à des choses à y inscrire. Bien que toutes nos pratiques soient restées légales (coucou la Maison du Livre qui hébergeait l’atelier !), elles ont provoqué un certain nombre de regards étonnés ou amusés, et d’interrogations directes ou dissimulées. Parfait pour alimenter ma joie de provoquer le lien !

Je voulais enfin y faire (re)découvir – parce que c’est quand même bien une des raisons pour lesquelles j’anime des ateliers –  plein de textes aimés. J’ai donc pioché, entre autre, chez Guillevic, Lola Lafon, Georges Perec, Régine Robin, Nâzim Hikmet, et Olivier Salon.

Pour le plaisir de prolonger ce week-end d’atelier, je vous en partage trois petites bribes

1) Nourritures terrestres

L’idée était délicieuse, sa réalisation aussi : un participant a apporté de la confiture de mûres sauvages maison pour l’occasion. Quand les participantes à la fin des deux jours ont dit qu’elles étaient nourries, soyez certain.e.s que ce n’était pas qu’au sens figuré !

2) Murs de briques

Pour se mettre en jambes, nous avons d’abord réfléchi à la question : entre quoi et quoi est-ce que le mur se met ? (la liberté et l’enfermement, le chaud de l’intérieur, le froid de l’extérieur, etc.) Puis, chacune a créé un jeu de Bristols, à la manière de Frédéric Forte, sur un des deux pôles choisis.

En bref, les Bristols sont un jeu de cartes avec des mots et expressions autour d’un même thème (c’est un peu plus contraint que ça mais je vous passe les détails). Le jeu de cartes pouvant être battu et rebattu, et la succession des cartes jamais la même, il y a donc un nombre de poèmes possibles très important. Nous avons ensuite lu les Bristols opposés en alternance, pour faire un blitz-bristol.

Nous avons enfin créé un mur en imaginant que chaque bristol était une brique. Il s’agissait de choisir où nous posions chaque brique, pour qu’elle aille avec celles autour.

Moment joyeux et à forte densité d’étincelles poétiques.

Le lendemain, les briques nous ont aussi permis d’imaginer des slogans à écrire sur les murs.

3) Caviardages pour espace public

Ma passion pour Trends (magazine d’économie et finances) n’étant pas encore épuisée, j’avais apporté deux numéros intacts pour qu’on puisse s’amuser un peu.

Consigne : créer des messages à afficher dans l’espace public.

Il n’y a rien à expliquer. Vous marchez. L’expérience permet d’envisager sous un nouveau jour, à 360°, le reste.

À Bruxelles, appel à soutien au logement. Résistance. Le 1 novembre, on sort sensiblement du capital.

(C’était un appel pour le rassemblement contre la loi anti-squat.)

Et voilà pour les bribes ! C’était dense et riche, avec une belle écoute et un groupe qui n’a pas peur de s’embarquer.

Vivement le prochain !

*

Merci à Charlotte D. pour les photos !

 

Caviardages, ou comment transformer un magazine d’économie en un chouette cadeau d’anniversaire poétique

Vous cherchez une idée de cadeau d’anniversaire originale, alliant récup, poésie, créativité, et zéro budget ? Je vous parle aujourd’hui des caviardages, renommés pour l’occasion : caviard’âges !

Une certaine idée de la poésie

J’ai découvert il y a quelques jours l’émission radio Le matin du départ, grâce au garçon qui partage les miens (de matins de départ). J’y ai entendu Jean-Pierre Siméon (auteur de La vitamine P m’avait enthousiasmée) dire que la poésie était d’abord une affaire de regard. C’est une attention particulière aux choses – pas un don, mais « une compétence que tout le monde a mais qui est très dévastée aujourd’hui ». Il encourageait à « ne pas se satisfaire de la première vue. »

J’étais donc là debout dans la cuisine en train de couper mes poireaux et, en entendant Siméon, j’ai immédiatement repensé aux magazines que je trouvais dans ma boîte aux lettres depuis deux semaines, et qui trônaient sur le bord du canapé, sous leur film en plastique intouché. Le STOP PUB n’avait apparemment pas servi à grand-chose sur ce coup-là et je me retrouvais à recevoir Trends, un magazine belge sous-titré « économie et finances ». Avec des unes comme « Le fisc va matraquer : faites-vous partie de ses cibles ? » ou « Wall Street : après les records, bientôt le krach ? » Bref, un truc TOUT PILE dans mes centres d’intérêt.

Alors j’ai décidé d’écouter Jean-Pierre Siméon et de travailler ma compétence dévastée : j’ai commencé par ouvrir les magazines, d’abord moyennement convaincue.

J’ai laissé mes yeux errer au hasard, j’ai lu : « réaffectation non économique », « les start-up qui lancent leur ICO », « l’épine dorsale de notre innovation », « la tranche d’imposition inférieure ». Ouch, il en a, des idées, Siméon, franchement.

Un cadeau de mots

Et puis finalement, je me suis mise à faire un caviardage d’anniversaire (un caviard’âge, donc…) pour le même garçon qui partage mes matins.

Les caviardages, qui que qu’est-ce ? J’ai écrit tout un article proposant des exploitations pédagogiques de la chose en FLE mais pour faire court, c’est un jeu d’écriture qui consiste à biffer dans un texte les mots qui « ne nous intéressent pas » (dans Trends et en ce qui me concerne : BEAUCOUP) pour garder les autres et les transformer en un nouveau message.

J’ai donc mis les poireaux à cuire et j’ai sorti mes marqueurs. Puis j’ai refermé le magazine et l’ai réouvert au hasard pour en arracher une page. L’article s’intitulait « Prêt pour une nouvelle phase de croissance », ce qui m’a paru pas mal, comme formule d’anniversaire.

caviardages

Prêt pour une nouvelle phase croissance
du bon temps
en bouteilles
le printemps
en Suisse

Je me suis bien amusée.

Je commençais à voir ce qu’il voulait dire, le poète…

Pour aller plus loin :)

En fait, je me suis même si bien amusée qu’on a proposé un bref atelier d’écriture aux invité.e.s de la soirée de fête du garçon de mes matins : plutôt qu’une carte que tout le monde signerait, pourquoi ne pas faire de petits caviardages d’anniversaire, de joyeux messages d’espoir et d’amitié, transparaissant à la surface des articles, laissant de côté les pourcentages de taux d’action, la compétitivité et autres hausses des valeurs ?

Voici quelques images des poèmes retrouvés dans le salon une fois la fête terminée.

caviardages

Votre plus belle expérience ?
C’est toujours la même,
un rayon de soleil,
me balader.

caviardages

Avenir vivant,
générosité,
solidarité,
une vie qui vous tient à cœur !

caviardages

Chocolat et bières
se complètent
pour renforcer l’été

caviardages

Nous aimons. Ces liens indispensables pour tisser notre avenir !

caviardages

À peine 21 ans, et génie de la biotech !

(Et ceux qui connaissent savent.)

Merci donc à Jean-Pierre Siméon, au garçon de mes matins, aux ami.e.s qui jouent le jeu et nous suivent toujours dans nos idées farfelues, et à… oui oui, à Trends. J’attends les deux prochains numéros avec impatience… (ben quoi, je peux le lire gratuitement pendant 4 semaines !)

Et voilà ! Vous cherchiez un cadeau original ? Ça vous donne des idées ?

tête-bêche {07}

Notre projet tête-bêche avec Mathilde poursuit son bonhomme de chemin, et nous voilà déjà au 7ème épisode ! En rappel, nous nous offrons chacune une phrase extraite de nos lectures, et ces deux phrases commencent et clôturent nos textes respectifs…

Mathilde m’a donc offert un extrait de Syngué sabour, d’Atiq Rahimi, un livre que j’ai depuis des années dans ma bibliothèque mais que je n’ai toujours pas lu – voici qui me donne envie de m’y mettre : « La vieille voisine tousse toujours et chantonne encore ». J’ai quant à moi plongé dans une de mes lectures du moment, Une histoire des loups, d’Emily Fridlund : « Cela me fit plaisir, quelle qu’en soit la raison. » (mais moi, j’ai toujours un peu de mal à respecter la concordance des temps, alors je triche un peu).

Je vous laisse découvrir le résultat, j’espère que vous y trouverez autant de plaisir que j’en ai eu à lire le très émouvant texte de Mathilde, et à écrire le mien.

Le texte de Mathilde

Cela me fit plaisir, quelle qu’en soit la raison. La boite en métal jaune était toujours au même endroit, cachée derrière les amandes et les raisins secs.
À ma tentative d’ouverture, je ne pus m’empêcher de sourire : toujours cette résistance bien connue du côté gauche, qui me défonce les ongles à chaque fois. Heureusement pour moi, j’ai plus de force à présent qu’à mes sept ans.
Je dépose le couvercle sur la toile cirée fleurie de la table du salon.
Le papier est délicatement plié, dernier rempart à la gourmandise. L’odeur de cannelle couplée aux parfums du biscuit sec s’échappe de la boite, et je ne peux pas m’empêcher de respirer à pleines narines.
Cette boite à biscuits n’est pas seulement un réceptacle à sucreries. C’est le trésor enfantin de deux générations, d’une grande dizaine de personnes réunies.
Chaque enfant ou ado avait le réflexe de soupeser la petite boite, pour voir si des biscuits étaient à l’intérieur. Et lorsque nous entendions glisser les petits gâteaux contre les parois, ma grand-mère fendait son visage d’un large sourire.
Une fois la boite ouverte et posée au centre de la table, la répartition se faisait dans une atmosphère douce : mon père les aimaient un peu cramé, mon frère ne les supportait pas cassés, quant à moi je les appréciais un peu fin et bien cannelés.
Grand-mère, elle, s’en fichait officiellement. Mais officieusement, elle les aimait bien dorés, croustillants et avec une amande sur le dessus.
Mon père arrive dans l’embrasure de la porte. Il dépose deux cafés serrés sur la table, tandis que je pose la boite en son centre.
Nous ouvrons le trésor à deux : quelques bouts de biscuits cassés sont répartis ça et là dans le fond.
On humecte nos doigts pour les attraper et ne pas les laisser filer, ces petites miettes de rien du tout.

Une demi-heure plus tard, nous éteignons toutes les lumières de l’appartement. Mon père tient à la main le grand sac bleu contenant tout ce qui manque à l’hôpital.
On ferme la porte silencieusement : ce ne sera pas de sitôt qu’on remangera des miettes de biscuits. Dans l’escalier de l’immeuble, ça sent toujours l’encaustique et la cire pour chaussures. La vie suit son rythme : la vieille voisine tousse toujours et chantonne encore.

Le texte d’Amélie

La vieille voisine tousse toujours et chantonne encore. C’est une toux rauque, qui prend sa gorge en grand. Ça fait une bonne semaine que je l’entends. Ça ne passe pas. Je bois de l’eau chaude avec du citron, du miel et du gingembre dans mon coin, par procuration.

L’appartement n’est pas très bien insonorisé, on s’en est rendu compte quand les voisins d’à côté ont donné naissance à un bébé qui pleurait beaucoup. On l’entendait fort, souvent la nuit, toujours le matin. Ça brise le cœur et ça casse la tête, au bout d’un moment, mais bien sûr moins qu’aux parents. Un jour, on s’est rendu compte qu’on ne l’entendait plus. On n’a pas su si c’est qu’il avait grandi, ou qu’ils avaient déménagé. On ne connaît pas la vie des gens d’à côté.

Pour en revenir à la vieille voisine, j’entends sa toux et ça me fait mal à la gorge. Simon me dit que je devrais arrêter d’être une éponge. Comme si je choisissais… Comme si ça me faisait plaisir, de ressentir tout des autres, même de ceux que je ne connais pas. J’absorbe. Ça me rentre dedans sans que j’aie décidé, sans que je ne fasse rien pour. Dans la rue, je mets un casque et de la musique très fort. C’est ce qui me permet d’aller à mes rendez-vous sans être prise entre mille vies. Avant, je flânais, et j’attrapais au passage toutes les bribes de conversations téléphoniques, les morceaux de conversation à deux, les regards ; j’avais l’impression d’être les gens à la place des gens.

Je me suis épuisée. Une éponge moche et usée, un côté jaune marronnasse, et un côté vert qui ne gratte plus. Au top. Au moins, le casque, ça permet de me canaliser un peu.

La vieille voisine, elle a beau être malade, ça ne l’empêche pas de faire le ménage. J’ai l’impression qu’elle le fait tout le temps, elle passe sa vie à ça, à donner une bonne odeur aux parquets. Pour rentrer chez nous, je dois prendre l’escalier qui sépare son appartement en deux parties, autant dire que ça n’aide pas à ne pas se sentir impliqué dans d’autres vies. En plus, une fois sur deux, elle est en train de serpiller les marches, j’ai l’impression de détricoter son travail.

Je culpabilise toujours un peu, je m’excuse, je dis, « oh pardon j’arrive au mauvais moment, désolée », elle s’efface sur le côté, elle sourit, elle dit, « pas de problème pas de problème », elle a la voix rauque et je voudrais lui dire de prendre de l’eau chaude, avec du citron, du miel et du gingembre. Je me tais.

Je rentre chez moi, je m’assois sur le canapé, je culpabilise un peu. Moi je ne fais pas beaucoup le ménage, même les vitres ici, je ne les ai jamais lavées. Les vitres sales, c’est un peu comme la musique fort dans le casque : ça me coupe un peu du monde pour ne pas qu’il me bouffe.

Après le bruit des rues, je reste dans le silence un moment. J’entends la vieille voisine, les coups du balai contre les marches de l’escalier, sa toux. Elle chante aussi. Des chansons portugaises, je ne connais pas. Sa voix s’éraille quand ça monte dans les aigus. Ce n’est pas désagréable pour autant.

Le jour d’après, je descends les marches, mon casque autour du cou, pas encore sur mes oreilles. Elle, elle remonte, elle est allée faire des courses. Elle a des sacs plastiques, beaucoup trop à chaque bras. Dans l’un d’eux, transparent, j’aperçois le jaune d’un citron. Je lui souris.

Cela me fait plaisir, quelle qu’en soit la raison.

*

Tous les textes du projet sont à retrouver en cliquant sur tête-bêche.

Et vous, ces deux phrases vous inspirent ? Dans un sens ou dans l’autre, n’hésitez pas à écrire votre propre version !