la contrainte : une nécessité dans l’écriture & tête-bêche {05}

Quand un été, j’ai débarqué au festival d’écriture oulipienne Pirouésie, j’avais quelques expériences d’ateliers mais pas tant. Pour faire bref, l’OuLiPo est un mouvement littéraire qui a été créé dans les années 60, et qui considère que la contrainte formelle/stylistique permet de libérer la créativité. Soit. Jusque là, je ne savais pas trop dans quoi je m’embarquais.

J’avais ensuite passé la semaine à me demander ce que je faisais là, et à m’arracher les cheveux quand on me demandait d’écrire des trucs tordus (des textes sans la lettre E ou avec seulement des mots d’une syllabe ou des poèmes dont le mot à la rime est à chaque fois imposé, etc.) mais, je dois l’avouer, à beaucoup aimer ça.

 

J’ai découvert dans l’écriture oulipienne un formidable laboratoire, un endroit où expérimenter sans crainte avec les mots, un espace où j’étais tellement prise par la consigne à respecter que le sens du texte que j’écrivais pouvait parfois m’échapper avant de m’assommer. Ces formulations nouvelles, qui me faisaient sortir de ma zone de confort, c’était donc moi qui les écrivais aussi ! Chouette !

Quand j’anime des ateliers d’écriture, je fais à la fois des propositions oulipiennes, et des propositions plus ouvertes, qui permettent de creuser ce qu’on a exploré plus tôt. Et presque à chaque fois, il y a une personne qui panique un petit peu et qui réclame une consigne – une contrainte ! – plus fermée/formelle (vivent les propositions à plusieurs niveaux, du coup ! On pioche ce qu’on veut, ce qui nous fait écrire).

Avec Mathilde et notre projet tête-bêche, la proposition est simple : une phrase qu’on s’offre piochée dans une lecture, et qui doit commencer le texte qu’on écrit, alors que la phrase qu’on a soi-même choisie doit le terminer. Quand on s’est rendu compte que les phrases qu’on s’envoyait se répondaient un peu trop – peut-être qu’inconsciemment, on choisissait un peu celle qui « fonctionnait » sur la page du livre ouvert au hasard, on a eu peur de tomber dans la facilité, et on s’est donc mises à s’envoyer les phrases en blanc sur fond blanc, à ne regarder que lorsqu’on a déjà choisi sa propre « offrande ».

Minuscule contrainte rajoutée pour toujours plus de liberté.

*

Les phrases de cet épisode sont extraites du livre Le Traité des cinq roues, de Miyamoto Musashi :  « Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer » ; et de La ferme africaine, de Karen Blixen : « Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges ».

Et pour découvrir tous les textes du projet tête-bêche, c’est par ici !

*

Le texte de Mathilde

« Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges », lui dis-je en pointant l’être aux mille yeux de mon petit doigt.
– T’arrives à faire de la poésie dans un moment pareil ? Allez Baudelaire, prends ton sac à la con et on bouge de ce grenier de malheur !
Quel rustre. Oui les araignées me tétanisent autant qu’elles me donnent des envies d’envolées lyriques. C’est idiot, mais ça me calme.
« Bon alors, t’as trouvé  ? Je retourne pas là-dedans, c’est une vraie animalerie sponsorisée par Halloween. »
Mon regard se dirige vers la sacoche en vieux cuir craquelé. C’est fou qu’il ne l’ait pas vue : la sacoche est dans ma main, son volume et le cuir noir sont une extension qu’il est difficile de ne pas prendre en compte.
« T’es vraiment pas une bavarde. T’es comme l’auteur là, qui se faisait payer au mot. Ou à la ligne ? Zola ? Rousseau ? Bref, peu importe : je m’emporte toujours quand il s’agit d’auteurs du vieux siècle. T’as regardé dedans ? Qu’on ait pas avalé tous ces kilomètres pour rien.
– C’est Balzac, par ailleurs c’est une légende urbaine. Et non, pas encore. »
Sans attendre la réflexion suivante, je pose le sac au sol. La poussière qui s’échappe des lattes du parquet me fait sourire. Décidément, Pépé n’était pas un as du nettoyage.
Clic du sac, ouverture.
J’admets que je suis un peu déçue. Dans toutes les histoires sont écrites des tartines sur l’odeur du vieux cuir, des vieilles maisons et des vieux papiers qui sentent le caramel. Là-dedans ça ne sent que le chien mouillé et l’odeur du tabac froid.
La sacoche est remplie de papiers en tous genres. Mes yeux sont brouillés par la fatigue, les kilomètres et l’émotion de la maison retrouvée : mes gestes sont lents et imprécis.
« Qu’est-ce que tu cherches, déjà ?
– La carte de cheminot, les papiers de résistance. Ce genre de choses.
– Vide la sacoche et partage en deux piles, sinon on y est encore demain. »
Je sors les papiers délicatement, fais plusieurs piles en alternant : droite pour lui, gauche pour moi.
Je n’ai pas fini de vider la sacoche qu’il est déjà au travail : « La carte d’identité, ça t’intéresse ? »

Je ne l’écoute qu’à moitié : au creux de ma main, une petite carte. Elle semblait être importante, car elle est dans une pochette transparente, de celles vendues avec le portefeuille.
En découvrant la carte, les deux petits mots, je me glace d’effroi.
Je le savais politisé, le Pépé, mais je le pensais plus communiste que nationaliste. Toutes les histoires rapportées, la résistance, ce Pépé-partage que tous aimaient ici.
« Bon, tu te grouilles ? On va pas y passer la nuit : c’est pas le tout, mais je m’emmerde à crever dans ce trou. T’as trouvé ce que tu veux ? »
Tout s’embrouille un peu dans ma tête. Le passé, la vision du passé, le présent : moi, ici, dans la vieille maison, à chercher des informations qui ne sont qu’un mythe.
Et lui, grand cornichon pataud, si facilitant, à m’aider dans mes recherches sur des gens qu’il ne connaît même pas, et pénible à en hurler avec ses réflexions à deux francs. Je suis souvent silencieuse face aux commentaires : ce n’est pas de la force ou de la hauteur d’âme, c’est souvent méprisant (malheureusement). Mais là, l’ascenseur émotionnel est trop fort. Je glisse la carte dans ma poche, puis me tourne :
« Dis donc malappris, tu peux fermer ta grande bouche cinq secondes ? C’est dur ce qu’il se passe ici. On va rouler de nuit, t’as vu de grosses araignées, t’es peut-être le héros du jour : pour sûr, je te ferai un diplôme. En attendant, on remue l’histoire du passé familial, mais même ça, t’as de trop gros sabots pour t’en rendre compte, que je suis en vrac et que j’ai le cerveau en pagaille. Donc garde tes réflexions trente secondes, juste le temps de me laisser cuver. »
Nous échangeons un regard. Il me regarde, désabusé : généralement silencieuse, il n’avait pas l’habitude de tant de colère… et de tant de mots en une seule fois.
Les coins de sa bouche se tordent un peu, ses yeux s’accrochent là au plafond, là à l’interrupteur de l’entrée. Je le connais jusqu’au bout des doigts : la réponse qu’il va me donner va être salée. Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer.

*

Le texte d’Amélie

« Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer. »

3h57. La voix du documentaire animalier en fond attrape quelque chose dans mon ventre. Feignez d’attaquer… Ne pas attaquer tout à fait, juste faire semblant. Est-ce que ça marche, ça, dans la vie ? Est-ce que ça suffit, d’être sur le point de, au rebord ? De formuler mais sans passer à l’acte ? De montrer juste l’intention ? Est-ce que c’est assez, pour résoudre les choses ?

J’aimerais bien.

J’ai essayé en vain de me rendormir. Changé de position à de nombreuses reprises. Cherchant le corps d’Arnaud et m’en éloignant juste après, l’apaisement de sa main sur mon ventre puis tout l’espace entre nos corps. À un moment, je me suis levée, ne voulant pas gêner sa respiration paisible.

Ne pas gêner.

Devant l’écran, mes yeux picotent mais à chaque fois que je me sens plonger, une angoisse me saisit. Un sursaut. Un empêchement.

Demain 9h, bureau du directeur, je feindrai d’attaquer. Est-ce que ça suffira ? Avant la loi de l’année dernière, peut-être, mais maintenant ? Des coups de poing dans le vide. Entretien de pré-licenciement. Feindre d’attaquer – qui ? Les patrons, les syndicats qui lâchent, le gouvernement, le système ?

Je pense aux collègues. À Muriel, Saïda, Joachim, Alfred, Reinaldo. Au pot qu’on ira boire ensemble, pour se dire au revoir. Aux textos qui suivront, et puis qui s’espaceront, certainement. Aux présences côtoyées chaque jour pendant des années et puis d’un coup plus.

Je pense au jour de mon arrivée, il y a vingt ans de ça. Ils étaient tous déjà là, sauf Saïda. J’avais suivi le directeur dans les escaliers, il m’avait désigné l’atelier, sous nos pieds : « Voilà les bêtes ». Avec tout le bruit, je n’étais pas sûre d’avoir bien entendu. J’avais un boulot, je ne voulais pas entendre. C’était plus confortable. Et puis sans doute qu’il parlait des machines, en réalité.

J’avais suivi son geste du regard. En bas, tous s’activaient. Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges.

 

5 astuces pour se remettre à écrire

J’ai vu il y a quelques jours le film Just like our parents. À part le fait qu’il m’a donné envie d’apprendre le portugais (c’est un film brésilien), je n’en garde pas grand chose… Bon, d’accord, en fait si : un agacement aigu tant j’ai trouvé que ça manquait de cohérence, de fond, de crédibilité, et que les personnages étaient creux (#bienveillance).

Pourquoi donc est-ce que je vous en parle, du coup, hein, franchement ? Eh bien parce que la personnage principale, Rosa, se désole d’avoir mis son ambition de devenir dramaturge au placard : dans la vraie vie avec un mari, deux petites filles, un père qui perd la tête, des secrets de famille, etc., elle se retrouve plutôt à écrire des textes sur les carreaux de salles de bains pour nourrir ses enfants.

Dans une scène magnifique (non) avec son amantparfait (alors que son mari est plutôt dans la catégorie maripourri), elle prononce une phrase dont elle dit qu’elle pourrait « être dans l’acte 2 ». L’amantparfait lui dit, « ben vas-y, écris-le », elle répond que la date du concours de textes est passée, ET LÀ, il dit : « Mais tu écris pour qui ? Pour toi ou pour les autres ? » Et cette question rhétorique, délicate (non) et pleine de sagesse (toujours pas), lui fait prendre conscience de la réalité (gros plan sur son sourire reconnaissant), et hop, elle se remet à écrire.

Fleurs et paillettes.

 

Et ça, ah oui, ça, ça m’a énervée.

Parce que c’est une conception, je crois, extrêmement simpliste de l’écriture et de la création en général. J’écris pour moi, oui… mais pas seulement (le fait de tenir divers blogs depuis 13 ans (sic) est un gros indice), et quand bien même j’écrirais seulement pour moi, ça ne voudrait pas dire que ce serait facile de le faire. Parce qu’il est souvent plus facile de scroller indéfiniment son fil Twitter, d’arroser ses plantes, de regarder par la fenêtre, de lire un bon roman enroulée dans un plaid (vous aussi, vous le sentez venir, l’automne ?), de faire un gâteau pour le goûter que de se mettre à écrire.

Ces activités faites « à la place de » ont pour point commun qu’on en retire une satisfaction immédiate (bon, plus ou moins : pour le gâteau, il est conseillé d’attendre la fin de la cuisson pour le manger). Alors que concrètement, l’écriture, ce n’est pas toujours ça. Entre les personnages qui n’en font qu’à leur tête et les phrases qu’on relit en se disant « mais bon sang qu’est-ce que c’est nuuul », ce n’est pas forcément évident.

Du coup, j’ai eu envie de vous partager mes quelques pistes pour me (re)mettre en écriture les fois où je m’arrête pendant un peu trop longtemps et où regarder des vidéos de renards amoureux me paraît soudainement beaucoup plus intéressant.

(Astuce 0 : avoir des carnets trop mignons, offerts par des aimées, ici, Mam et ma sœur.)

Astuce 1 – Utiliser Cold Turkey Writer

Aux grands maux les grands moyens, et quand je suis bloquée dans une boucle Facebook-Twitter-Mails-Facebook-Twitter sans parvenir à m’en dépatouiller, et alors que la satisfaction immédiate n’est même plus là (tout le monde crie ou est en vacances et ma vie est pourrie), je sors ma botte secrète, le programme Cold Turkey Writer, qui m’a séduite malgré son nom pas du tout vegan-friendly. Cold Turkey Writer, c’est absolument tout bête : une page blanche de traitement de texte, et tout le reste vous est bloqué pendant un temps que vous choisissez avant d’appuyer sur « start » (vous pouvez aussi choisir un nombre de mots si vous préférez) (Il est conseillé de bien choisir votre playlist avant de démarrer…). Si le fait de n’avoir accès à rien d’autre vous semble insurmontable (mais c’est bien là le but, en fait, si vous m’avez suivie), vous pouvez aussi cliquer sur « don’t block me ».

Une petite barre en haut vous montre l’avancée (des minutes ou des mots) et quand vous avez atteint votre objectif, vous pouvez décider soit de continuer, soit d’enregistrer et de quitter. En plus, comme il n’y a pas de mise en forme possible, vous ne passez pas un quart d’heure à tester des polices de caractères ou des tailles de marges différentes.

En général, je lance Cold Turkey Writer pour 25’ (le temps d’un pomodoro, autre méthode grâce à laquelle je travaille au quotidien à la maison #indépendantemonamour), et c’est parti ! À télécharger gratuitement ici.

Astuce 2 – Me souvenir que j’ai des idées

Peut-être vous dites-vous maintenant « ah ben moi je ne peux pas me souvenir que j’en ai parce que je n’en ai pas justement, et c’est bien ça le problème ! ». Voici donc un exercice que je propose extrêmement régulièrement en début d’atelier, notamment lorsque j’anime pour des personnes qui n’ont pas l’habitude d’écrire et qui sont persuadées de n’avoir rien à dire.

Je donne un premier mot au hasard, « fauteuil », et les participant.e.s ont 1’30 pour écrire, chacun.e, une chaîne de mots : « fauteuil » leur fait penser à « chaise » qui leur fait penser à « assis » puis à « debout » et puis aux « nuits debout » (par exemple…), etc.

Le but du jeu est évidemment de ne pas réfléchir : interdit de lever le nez de sa feuille, et même de s’arrêter de s’écrire. Si vous n’avez plus d’idée, réécrivez le mot que vous venez de noter, trois fois, quatre fois s’il le faut ; à un moment, un autre arrivera. Autre règle : pas de censure. Si un mot vous paraît stupide, vulgaire, déplacé, pas pertinent, prenez-le quand même !

Les associations peuvent être des associations d’idées, ou de sons, et bien sûr un mélange des deux : fauteuil – chaise – assis – rassis – pain – main – poignet – poignée – porte – clé – blé – avoine, etc.
Cet exercice a plusieurs avantages : il met en écriture, tout bêtement. La fameuse angoisse de la page blanche est déjouée (tout le monde arrive à une liste de mots, qu’elle soit composée de 4 termes ou de 26), et les liens entre les mots peuvent permettre de prolonger l’écriture. Si vous ne savez pas quoi écrire, écrivez un texte qui intègre tous les mots notés (ou les 10 premiers / derniers / un sur deux…)

Et dernier avantage que j’aime beaucoup : c’est un peu comme si vous faisiez un scanner de votre inconscient à cause des connexions entre les mots (en fonction du jour et de l’humeur, il y a moyen que « fauteuil » donne aussi : chaise – électrique – foudre – orage – rage – dents…), « ah oui, tiens, on dirait que ça va bof, aujourd’hui ». Ça permet de se souvenir d’être bienveillant.e avec soi, qu’on soit en train d’écrire… ou pas !

Astuce 3 – Écrire un poème autodaté ou un réel à prise rapide

Quand on a un projet ambitieux (que ce soit une trilogie ou un sonnet monosyllabique isométrique ou toute autre invention loufoque oulipienne) et qu’on n’y a pas travaillé depuis un petit bout de temps, s’y remettre relève parfois de l’exploit, tant tout semble s’être éloigné : comment s’appellent mes personnages, déjà ? Et comment parlent-iels ? Et comment je fais maintenant que je suis bloqué.e par une rime orpheline ?…

Et c’est mécanique et humain, mais plus j’ai peur, plus je repousse, plus j’ai peur, plus je repousse…
Alors quand je me sens dépassée par mes projets, je reprends en écrivant de petites choses. J’ai deux techniques que j’aime profondément :

le poème autodaté, invention de Benoît Richter, une forme courte, simple à comprendre et jamais identique. Ecrivez la date du jour verticalement (sur 8 lignes : 21082017). Votre poème (sans rimes ni nombre de syllabes à respecter) comportera, par vers, le nombre de mots indiqué par la date : 2 mots pour le premier vers, 1 pour le 2ème, 0 pour le 3ème, 8 pour le 4ème, etc. Plus d’infos ici.

les réels à prise rapide : je ne sais plus comment je suis tombée sur cette liste un jour au hasard de mes pérégrinations sur Internet, mais c’était déjà il y a bien longtemps. Pour chaque jour de l’année, une amorce qui commence par « Aujourd’hui » (aujourd’hui bleu, aujourd’hui ce qui me porte, aujourd’hui comme dans un film de Hitchcock…). Vous devez écrire une centaine de mots (dix lignes) pour raconter quelque chose de votre journée à travers ce prisme. J’ai fait cet exercice pendant un an avec mon ancienne coloc, et c’était vraiment chouette. Il m’arrive de le refaire, donc, pour me replonger dans un processus créatif en douceur.

 

Astuce 4 – Me créer des échéances

Oh, comme je comprends l’héroïne du film Just like our parents qui perd sa motivation lorsque la date du concours est passée ! Je suis une experte des dossiers réalisés la veille de la date limite, des enveloppes postées in extremis. En terminale, je commençais le lundi à 10h par 2h de philo, j’ai passé la plupart de mes lundis matins à recopier mes dissertes de 8h à 10h (oui, juste recopier, parce que j’avais quand même fait un brouillon le dimanche soir…). Et depuis, je n’ai pas beaucoup changé. Je suis mille fois plus efficace avec de l’adrénaline, des échéances (voilà les choses mises au clair pour celleux d’entre vous avec qui j’aurai à travailler prochainement :)), et le petit stress de est-ce qu’on va y arriver ou pas.

Du coup, si vous êtes comme moi, je vous encourage à participer à des projets d’écriture à plusieurs (les Vases communicants où on accueille un.e auteur.e sur son blog et on va écrire chez iel, l’Inventoire dans lequel on peut répondre à une proposition d’atelier avec son propre texte, l‘atelier en ligne de l’été de François Bon), au NaNoWriMo (grande initiative qui consiste à écrire les 50 000 mots d’un premier jet de roman entre les 1er et 30 novembre de chaque année), à des concours de textes (vous pouvez trouver des infos ici). Choisissez-en un dont le thème (ou le prix, chacun.e ses motivations après tout !) vous tente particulièrement, et tenez-vous y ! Et si rien de tout ça ne vous tente, vous pouvez bien sûr créer vous-même votre projet d’écriture collectif, comme Tête-bêche que nous avons mis en place avec Mathilde.

Astuce 5 – Lire

Peut-être que « lire » n’est pas le verbe approprié. Peut-être qu’il vaudrait mieux dire « feuilleter », « picorer ». Parce que si vous vous lancez dans un pavé passionnant et haletant de 800 pages, votre document texte risque de devoir patienter encore un peu. Il s’agit plutôt de vous appuyer sur votre bibliothèque pour écrire. J’adore m’assoir sur le parquet devant mes caisses à vin pleines de livres (#tiprécup) pour regarder ce qui m’attire, ce que j’ai oublié, ce que je n’ai pas encore lu, ce que j’aimerais relire. Saisir un livre, l’ouvrir au hasard, parcourir un paragraphe ou deux, le refermer, en prendre un autre.

Pour écrire à partir de vos livres, vous pouvez bien sûr choisir une phrase au petit bonheur la chance et l’utiliser pour démarrer un texte, mais vous pouvez aussi écrire :
– un centon : un texte composé seulement d’extraits de vos livres.
– un poème de titres : un poème composé seulement avec les titres de vos livres empilés les uns sur les autres.
– un poème fondu : un texte composé avec seulement des mots d’une page d’un de vos livres. Les mots peuvent être supprimés, changés de place, mais pas modifiés.
S’approprier, malaxer les mots des autres pour y (re)découvrir sa propre voix, c’est ludique et ça fait moins peur : la page n’est à aucun moment vide !

 

Voilà, si vous avez laissé l’été se mettre entre vos mots et vous, peut-être pouvez-vous piocher dans ces quelques idées pour vous lancer ! Lesquelles vous inspirent ?
Et vous, quels sont vos trucs et astuces pour vous y (re)mettre ?
Et puis enfn, vous écrivez pour qui ? ;-)

le temps d’écrire & tête-bêche {04}

S’il y a bien une chose que j’ai (re)découverte cet été, c’est le fait que pour écrire, il faut (il me faut en tout cas) 1) du temps et 2) de la compagnie (préférablement de gens qui écrivent aussi). C’est ainsi que quelques jours d’écriture avec de très chères amies en plein cœur de juillet m’ont permis de finir un grosgros projet (la fille qui a encore du mal à dire « un roman ») commencé il y a cinq ans. Ah, il ne manquait pas beaucoup, et sûrement que le temps de maturation était nécessaire voire indispensable, et j’avais déjà fait des bonds de géants ces derniers mois, MAIS la fin notamment restait un énorme point d’interrogation et me plongeait dans la panique. Mais en m’y mettant pour de bon, eh bien je me suis rendu compte que ce n’était pas loin, et même juste là.

Bref, si j’aime autant participer à et donner des ateliers d’écriture, c’est parce qu’ils proposent justement ce temps et cet espace offerts pour ça, ce qui est précieux quand on est du genre à avoir toujours mille autres choses tout aussi intéressantes ( ?) à faire.

Cette introduction pour dire que, quand j’ai reçu la phrase de Mathilde pour le 4ème épisode de notre projet Tête-bêche (dont je vous rappelle le concept : « s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase »), je me suis d’abord demandé pendant un certain temps, « ohlala mais qu’est-ce que je fais de ça, moi ? ». Et puis quand je me suis rendu compte qu’on avait dit « date de publication : avant-hier » (oups), j’ai ouvert mon document, et je me suis lancée. Et ç’a encore marché. Alors bien sûr, ce n’est pas le texte du siècle, mais en même temps, ce n’est pas l’objectif.

Et voilà, maintenant que je vous ai bien vendu du rêve (hm hm), je vous propose de découvrir nos deux textes, encore une fois totalement différents l’un de l’autre, tant par les thèmes abordés que par l’écriture (et c’est ça qui est bon !)

Les deux phrases choisies sont extraites de Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, de Cookie Muelle (« Il y avait un truc qui manquait ici, quelques synapses, on sentait une puissance plutôt faiblarde du côté des connexions cérébrales. »), et de Daisy sisters, d’Henning Mankell (« En le mentionnant, Liisa baisse la voix et sa façon de s’exprimer change. »)

Belle lecture !

Le texte de Mathilde

En le mentionnant, Liisa baisse la voix et sa façon de s’exprimer change.
– Hé ben mes aïeux. Tu parles de ce cocktail comme tu parles d’un amant illégitime. Dis-le que t’as envie de boire, c’est pas la fin du monde !
Liisa regarde la carte d’un air songeur. Son rapport à l’alcool, lui ne le connaissait pas.
Ce cocktail était bien plus qu’un péché mignon. Au début, elle buvait en société, comme la majorité des gens. Un petit verre en soirée, parfois la petite cuite. Puis la cuite occasionnelle devenait la biture régulière, accompagnée de quelques oublis ou quelques chutes. Mais on en riait dès le lendemain : être un peu éméché lors d’une fête, ça arrive, non ?

Mais elle remarqua au fil du temps une impatience pour ces moments : vite, que vienne le samedi soir, que revienne le droit à l’alcool. Rencontrer des gens devenait accessoire, et elle relativisait : qui rencontre-t-on vraiment, dans ces atmosphères bruyantes et moites ?

Progressivement est arrivé le cocktail du quotidien. Quand le travail devenait trop éreintant, trop usant, trop chronophage, elle s’octroyait le droit de s’en boire un petit avant de rentrer : « Ça va, c’est pas la fin du monde. J’ai mérité. »
Mais le bar, ça coûte. Et puis quel que soit l’endroit, une meuf qui boit seule, c’est louche : impossible d’être peinarde, il y a toujours un zozo pour venir t’asticoter ou te tenir la conversation.
Tu parles d’une sinécure.

Elle a donc passé le cap de l’alcool en société. Boire est devenu un rituel intime et personnel.
Les gestes étaient précis, le déroulé toujours identique.
Laver les citrons. Les couper en quatre puis ôter la partie blanche : c’est amer. Piler pour en extraire le jus et écraser la pulpe. Jubiler un peu à la vue de cette bouillie jaune-verte. Laver la menthe. Prendre chaque feuille et la mettre dans le mortier. Piler, encore.
Sentir.
C’était le moment que Liisa aimait bien. L’odeur mentholée et citronnée envahissait l’appartement, et elle sentait toutes les petites coupures sur ses mains.
Prendre le grand verre, celui choisi spécialement (elle avait bien fait quatre boutiques pour le trouver, ce grand verre à bord fin).
Verser le contenu du mortier. Ajouter le sucre (pas trop, c’est pas un diabolo grenadine). Doser le rhum, l’ajouter au contenu du verre. Eau gazeuse. Glace pilée. Touiller.
Puis boire.
– Bon tu le prends ton truc ou quoi ?
Liisa regarda autour d’elle. Jusqu’où en était-elle arrivée ? Il était onze heures. Elle était au milieu des mecs qui buvaient leur café au comptoir et les piliers qui sirotaient leur demi. Clairement, les mojitos, ici, ça semblait pas être la spécialité locale. Elle était face à ce type, collègue de travail sans histoire à qui elle ne souhaitait pas faire mauvaise impression.
Son regard s’arrêta sur cette femme. À peu près son âge, le regard plongé dans son verre. Son corps entier était lié à son verre par le biais de sa main. C’était fascinant.
– BON TU LE PRENDS TON TRUC OU QUOI ? Moi je vais prendre un « Sex on the beach », si tu vois ce que je veux dire.
Liisa se tourna vers ce collègue, qui avait alerté tout le bar (et peut-être les commerces d’à côté) de sa commande et de ses allusions fines.
Elle lui en voulut d’avoir brisé le rythme de ses pensées, plus intéressantes que sa conversation creuse comme une huître.
Elle le regardait du coin de l’œil tandis qu’il mangeait bruyamment des olives vertes. Il y avait un truc qui manquait ici, quelques synapses, on sentait une puissance plutôt faiblarde du côté des connexions cérébrales.

 

Le texte d’Amélie

Il y a un truc qui manque ici, quelques synapses, on sent une puissance plutôt faiblarde du côté des connexions cérébrales. Comme si ça clignotait. En tout cas, c’est ce qu’elle dit, Liisa, de sa tête. Que ça lui échappe. Que son cerveau grésille comme une radio qui cherche en vain la bonne station. Ça saute comme les plombs pendant les orages de l’été qu’on observe dans la vallée depuis la fenêtre, un soir après l’autre.

Elle dit ça et je ne la crois qu’à moitié. Elle est tellement lucide. Comment alors se persuader de ce qu’elle raconte ? Quand elle parle, c’est pas comme les autres gens. Ça fait des images dans mes yeux et des sensations sur toute ma peau, elle a une langue qui me picote, des mots hérissons, c’est ni une adulte ni une enfant, elle semble au-delà de ça. Pourtant elle dit que dans sa tête, il y a des idées, et puis plus l’instant d’après. Des mots, et puis du silence qui vient tout à coup les attraper, et sa bouche pleine de blancs. Elle me raconte que ça met les autres en vrac, qu’elle a la vie solitaire parce qu’autour les gens s’écartent. Parfois, elle dit des choses qu’elle regrette aussitôt, elle voudrait les remettre sous sa langue comme des granules d’homéopathie, tendre la main pour les attraper, et elle-même se rembobiner.

Je passe des jours à ses côtés. Des jours pastèque, sieste, lumière. Elle a du miel qui dégouline sur le menton, des cheveux qui s’éclaircissent dans le soleil. On marche, beaucoup. Elle me dit, « je te montre ma vraie nature » et elle parle des chemins, des champs de maïs. Moi, je sens que je la rencontre. Elle parle aux chemins en vérité. Elle salue tout, aux herbes folles demande s’il leur manque des synapses, à elles aussi.

Ça tempête ça charamboule ça farandale ça interpente ça questionnelle ça m’empiète dans mon ventre. Il faudrait plus de syllabes.

Liisa n’aime pas le noir, une veilleuse branchée dans chaque pièce de la maison. La nuit du dehors, c’est pas pareil, « il y a les chouettes qui la rendent chouette…  Imagine, elles s’appelleraient des pourries ? ». La nuit du dehors, avec ses bruits et ses mystères, elle peut la prendre dans ses mains, y passer des heures, même pas peur. Un soir, sur le vieux banc sous la fenêtre, soudain elle me montre le ciel. Sa voix s’exclame, « Regarde la lune : elle s’est allumée. » Au-dessus de moi, le rond presque plein et luisant. Est-ce qu’une lune, ça s’allume ? Quand me vient en tête que ça s’allune, plutôt, peut-être, je me dis qu’elle m’a contaminé, avec ses mots qui caracolent. Je regarde son visage se découper dans la nuit. Derrière ses cheveux, j’imagine sa tête, sa drôle de tête et repense à son histoire de synapses. Elle continue : « Le concierge a dû rentrer de congés. Il était parti tout au bord du ciel, comme chaque année. » En le mentionnant, Liisa baisse la voix et sa façon de s’exprimer change.

entre les pages : lectures de vadrouille

14 août, quel drôle de jour pour une rentrée ! Premiers pas sur la piste avec un nouveau groupe d’étudiant.e.s A1 ce matin et voilà que hop, déjà, on a demain pour souffler (et j’avoue tout, pour finir de défaire ses sacs de vadrouille) – et elleux, pour respirer après quatre premières heures bien intenses, pas les plus faciles quand on débute dans la langue !

Qui dit rentrée dit reprise des mots ici, aussi. Toujours envie d’un peu plus de régularité, tout en sachant que ce ne sera sans doute toujours pas possible ! Je me suis retrouvée hier à 20h47 à chercher désespérément le mot de passe me permettant d’accéder au manuel numérique sur lequel je m’appuie pour donner cours, ce qui a permis de me rassurer : la vadrouille ne semble pas m’avoir trop transformée. Pas de bonnes résolutions impossibles à tenir, donc, mais l’enthousiasme renouvelé ! C’est déjà pas mal, non ?

*

Un de mes petits bonheurs de voyage, parmi mille autres, c’est de faire confiance à la route pour m’apporter son lot de lectures : ça allège mon sac, et ça m’évite d’avoir à réfléchir à quoi emporter avec moi, ce qui allège aussi mon esprit ! Six semaines ailleurs en six romans : peut-être plus de régularité qu’il n’aurait semblé, finalement ? !

Immortelle randonnée, Jean-Christophe Rufin

Bon, pour celui-ci, j’ai un peu triché : il m’est tombé dessus quelques jours avant que je ne parte en voyage, je l’ai intercepté alors qu’une collègue le rendait à une autre. C’est bien les seuls mots qui ont réussi à m’accrocher au mois de juin. Ils m’ont lancée avec bonheur dans l’été en me donnant terriblement envie de boucler mon sac à dos, de marcher, de monter ma tente, bref, de prendre la route… Rufin y raconte son Compostelle sous forme de courtes chroniques et de souvenirs du chemin. Il y dit l’ambivalence de l’aventure, les sourires et les coups durs.

Mes émois de pèlerin novice étaient puissants. J’avais envie de chanter. Il me semblait que, d’ici peu, j’allais traverser la forêt de Brocéliande, croiser des chevaliers, des monastères en pierre. Inutile de préciser que je m’exalte vite. Le seul moyen dont je dispose pour apaiser ces ardeurs d’imagination est d’inventer des histoires et d’écrire ds romans. Sans le savoir, j’avais découvert un nouveau remède à mes enthousiasmes, en m’élançant vers Saint-Jacques. Car le Chemin est plein de contrastes et douche régulièrement les élans d’imagination. Il se charge de mettre, si j’ose dire, le pèlerin au pas. En effet, la nature où j’avais cru être plongé n’était qu’une fausse alerte, une mise en bouche. Très vite revinrent les murs en parpaing, les potagers misérables, les tinettes de jardin, les chiens schizophrènes, entravés par des chaînes mais dressés à se mettre en furie dès qu’un passant approche.

Le pays de l’absence, Christine Orban

J’ai repéré Le pays de l’absence chez mon amie K., c’est son titre qui m’a interpelée. Roman (récit ?) d’une relation mère-fille, ou plutôt, fille-mère. La première y raconte sa mère qui petit à petit vieillit et perd la tête : reste-t-il le temps de la conversation qu’elle voudrait avoir avec elle ? Spoiler : non. Un texte qui fait réfléchir sur les liens et la parole.

J’ai mis longtemps à ne plus me battre, à ne plus la reprendre quand elle se trompe, quand elle déforme les noms, quand elle invente, j’ai mis longtemps à dire : « Tu as raison », à dire : « Oui, maman. » Peut-être lui avais-je tenu tête parce que je n’avais jamais été légère.
J’aurais voulu être une enfant ; juste un peu, juste pour voir. Je voulais le devenir à vingt ans, à trente ans, puis à quarante et encore il n’y a pas si longtemps.
Comment renoncer ? Comment m’avouer : « Ce n’est ni ton destin, ni ton histoire d’être une enfant qui s’appuie sur ses parents, qui se réfugie dans une chambre pleine de souvenirs et de jouets… »
J’ai mis longtemps à abandonner.
Longtemps, à cesser de revendiquer ma part.

Jeanne, Jeanne, Jeanne, Emmanuel Adely

Également emprunté à K., c’est à nouveau le titre que j’aime bien et le nom qui me dit vaguement quelque chose. Puis ça me revient, Adely est l’auteur de Je paie, un livre-liste de 780 ( !) pages dans lequel il raconte ce qu’il achète jour après jour pendant dix ans (il y mêle aussi des annotations sur ce qui se passe dans le monde à ce moment-là). C’est Philippe Guerry, lors d’un chouette atelier sur l’écriture du quotidien pendant le superbe festival Vibrations poétiques à La Rochelle, qui avait vanté les mérites de ce bouquin. Moi, pour le coup, je préfère vous encourager à aller lire Philippe Guerry et ses petits bonheurs portatifs plutôt qu’Emmanuel Adely, mais c’est tout personnel. J’ai trouvé que le texte s’essoufflait – et vu la longueur des phrases, ce n’est peut-être pas étonnant (même si Laurent Mauvignier s’en sort à merveille pour les phrases longues qui transportent, si vous voulez mon avis). Le narrateur a demandé à un détective privé de retrouver la trace de sa mère biologique…

L’ironie voudra ça que je ne la retrouve que lorsque cela n’aura plus d’importance, bien sûr, quand ma vie sera assez claire pour se passer d’elle alors elle apparaîtra mais simplement quand je n’aurai plus besoin d’elle, dis-je à Natcha au téléphone. Cela serait la logique dis-je à Natcha au téléphone. Qu’elle n’apparaisse que parce que je n’ai plus besoin de la voir apparaître. Qu’elle soit face à moi parce que je n’ai plus besoin qu’elle soit face à moi. Bien sûr, dis-je à Natcha au téléphone, je sais ça. Mais je ne vis pas ça. Maintenant que la recherche est lancée je suis dans un immobilisme total, une paralysie totale, je ne peux pas bouger dis-je à Natcha au téléphone, je ne peux rien faire, je ne sais plus rien faire.

L’enfant qui, Jeanne Benameur

Troisième roman d’affilée qui parle de famille, on va finir par croire que ça m’obsède.

 

J’en ai déjà parlé, j’adore l’écriture de Jeanne Benameur, et ce sont de douces amies poètes qui m’ont, un beau jour de juillet, mis l’ouvrage dédicacé entre les mains (merci !). J’aime la poésie des mots simples, ce que ça vient chercher en moi. J’aime L’enfant qui, et cet enfant qui… grandit, même si je reste avec un petit goût d’inachevé.

Le chien, auprès de toi, marche. Ce chien, personne d’autre que toi ne le voit. Mais tu ne le sais pas. Je me rassure de sa présence auprès de toi. Il est fort et sent ce que tu ne vois pas. Tu peux poursuivre ta route. Ton vêtement de laine pend toujours d’un côté, « tu boutonnes le lundi avec le mardi » dit ta grand-mère. Tu ne comprends pas bien ce que ça veut dire. C’est juste que les jours ne savent plus comment se suivre. Tu es un enfant qui penche. Le chien rétablit l’équilibre.
Parfois tu es traversé par une poussée de joie. Tu ignores comment ça vient. C’est l’alouette du matin qui trouve en toi son sol vertical. Des pieds jusqu’à la tête et bien plus haut que ta tête, un élan farouche te soulève. La joie n’a aucune raison. Elle te porte. Et tu avances.

Le complexe d’Eden Bellwether, Benjamin Wood

Alors que j’étais sur les routes à vélo avec seulement le très court livre de Jeanne Benameur dans ma sacoche, je me demandais ce que j’allais bien pouvoir me mettre sous la dent lors des longues pauses de midi suivantes si la canicule continuait à sévir… Allais-je me retrouver… sans rien ? !

 

Quand tout à coup, au détour d’une rue d’un énième minuscule village traversé… Une boîte à livres ! ! Avec plein de choix dedans ! ! J’ai pris le plus épais (la peur de manquer, tout ça…), mais aussi parce que les livres des éditions Zulma sont, trouvé-je, très beaux, et qu’on n’a jamais trop de beau dans sa vie (même si, quand on traverse le Forez en pédalant, on a déjà atteint un sacré quota !).

Ça parle de musique baroque, de limites entre la manipulation consciente et la folie, de liens familiaux (ben quoi ?), ça plonge dans une ambiance délicieusement anglaise, et ça entretient un certain suspens, qui fait que j’ai tourné les pages à toute allure, même si je ne sais pas s’il m’en restera grand-chose – quelques yeux levés au ciel pour les clichés, mais je garde ce joli passage sur les creux que remplit la langue :

La nuit était étrangement chaude et les rues encore mouillées de pluie. Ils passèrent par Parker’s Piece, s’écartant du sentier pour couper à travers la pelouse. Il y avait une ligne boueuse dans le gazon, tracée par tous ceux qui avaient emprunté ce raccourci avant eux. Une ligne de désir. C’était le Dr Paulsen qui lui avait appris cette expression en lui faisant remarquer les ornières creusées par les fauteuils roulants dans le jardin de Cedarbrook l’année précédente.
L’expression eu l’air de plaire à Iris. « Eden dit que notre langue n’est pas romantique, mais il se trompe. Nous avons tant de mots magnifiques pour des choses ordinaires. » Elle respira l’air frais à pleins poumons, en contemplant le parc. « Si je devais choisir le mot que je préfère dans notre langue… en fait, ce que j’aime le plus au monde… tu sais ce que ce serait ?
– Non, quoi ?
– Petrichor. Le mot qui désigne l’odeur de la terre après la pluie. »

La ferme africaine, Karen Blixen

J’ai enfin choisi La ferme africaine dans la bibliothèque de mes grands-parents (ou devrais-je plutôt dire, dans l’une des bibliothèques de mes grands-parents (une bibliothèque par pièce : je dis oui !)), parce qu’on m’en avait déjà parlé à plusieurs reprises, et que rien de tel pour prolonger le voyage… Karen Blixen y fait le récit des années qu’elle a passées dans une ferme au Kenya : paysages, quiproquos culturels, fêtes, rapport avec les « indigènes »… Le texte date de 1937 et m’a paru bien daté à certains moments (dans les formulations colonialistes, les généralisations, etc.). Il est néanmoins – je crois – un bel hommage à la région. Et c’est bon de la lire, elle, sacré bout de femme !

Quand je passe en revue ces derniers mois d’Afrique, il me semble que les choses inanimées avaient compris bien avant moi notre séparation.
Les montagnes, la forêt, la plaine, le fleuve, le vent, tous comprenaient que nous devions bientôt nous séparer.
Dès l’instant où je commençais à composer avec le Destin, dès que les négociations pour vendre la ferme furent entamées, j’eus l’impression que tout le paysage changeait.
Jusque-là j’en avais fait partie, la sécheresse avait été une maladie de mon sang et la première floraison de la plaine, une parure nouvelle pour moi.
Le paysage se retirait pour me considérer et pour m’apparaître à moi comme un tout.
Les montagnes agissent ainsi pendant les dernières semaines qui précèdent les pluies. Le soir, quand on les regarde, elles se mettent brusquement en mouvement et se révèlent telles qu’elles sont.
Elles deviennent alors si accessibles, si claires et si vivantes, qu’elles semblent s’offrir à nous avec tout ce qui leur appartient : pour un peu on aurait cru pouvoir, depuis la maison, se promener sans effort dans leurs grandes taches vertes.
Il semblait que si une antilope traversait l’éboulis avec cette lumière, je verrais briller ses yeux, se dresser sa tête. Si un oiseau se posait sur une branche, je l’entendrais chanter.
Quand, en mars, les montagnes se révèlent ainsi, c’est signe de pluie. Maintenant, c’était signe que nous allions nous séparer.

J’ai terminé La ferme africaine dans le dernier des trains qui me ramenait à la maison, bon timing ! Au programme des prochaines semaines : beaucoup d’albums jeunesse puisque je rejoins le festival Lire dans les parcs dès jeudi, et des romans, cette fois à piocher dans les stocks en toute conscience !

Et vous, de belles découvertes cet été ?

tête-bêche {03}

L’été suit son cours et je laisse mes idées d’articles au loin : l’heure est plutôt à la déconnexion, aux grandes bouffées d’air des montagnes, aux retrouvailles avec les aimé.e.s, aux kilomètres à vélo et aux morceaux de pastèque. Seul rendez-vous plus ou moins régulier ces mois-ci par ici, donc, les textes du projet tête-bêche, projet imaginé avec Mathilde.

Comme d’habitude, petit rappel de la contrainte que nous nous sommes donnée : « s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase. De l’écriture en parallèle, donc, mais renversée. »

J’aime beaucoup ces impulsions régulières, les phrases qui me trottent dans la tête un petit moment avant que je ne me mette à l’écriture, et la joie mêlée de surprise lorsqu’il s’agit de découvrir le texte de l’autre, à chaque fois. Pour ce troisième échange, la phrase choisie par Mathilde est extraite de Berlin Alexanderplatz, d’Alfred Döblin : « Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. » La mienne vient d’un texte lu en ce début d’été, Le pays de l’absence, de Christine Orban : « Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… »

Belles lectures à vous, et à bientôt !

*

Le texte de Mathilde

« Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… »

Je suis complètement stupéfait par ce jeune couple. Tous les deux babillent comme des nourrissons : l’un parle sans écouter, l’autre répond sans entendre. Il n’y a quasiment aucun silence, une mélasse de parole s’étire éternellement. Si l’enfer existe, le mien sera celui-ci : deux zozos qui parlent à longueur de temps pour ne rien dire.

Elle et lui se figent, me fixent. Oups. Je crois que mon visage a parlé de lui-même.

– Alors effectivement, la résidence possède le chauffage central. Pour la bonbonne de gaz, ça doit être une blague des voisins hein. Soit ils veulent faire sauter l’immeuble, soit ils préparent un bon barbecue !

Le silence se fait dans l’appartement.

Ils se concertent dans un coin du salon vide : « je t’avais bien dit que le quartier semblait louche », lui dit-il en murmurant à peine.

Pendant que les deux conciliabulent, je lance un « je vous laisse découvrir l’appartement vous-mêmes, je suis là si besoin », et je vais m’en griller une sur le balcon.

Ciel, que ce travail m’ennuie. Tout m’ennuie. La cravate bleue-triste obligatoire, le gel que je mets dans les cheveux au matin, la sonnerie du téléphone faussement joyeuse à l’agence et les clients à qui l’on doit tout, ou au contraire ceux qui savent leurs dossiers refusés d’avance.

Ceux-là, je les aime bien : on se reconnaît, entre marginaux.

Mais ces deux kékés, là, dans l’appartement, qui démonteraient une plinthe s’ils le pouvaient, voient de l’insalubrité et de la criminalité là où il n’y en a pas, ils me donnent juste envie de me barrer.

« Monsieur !, fait une voix aiguë et traînante à l’autre bout de l’appartement, si le chauffage est central, alors l’électricité, on la paye pas, c’est ça ? »

C’est la question de trop : je pose ma sacoche sur le balcon et je me tire.

Quand elle me voit arriver, la gérante du troquet me regarde d’un air narquois. « 11h30 ? Hé ben mon cousin, tu perds pas ton temps aujourd’hui ».

Sous-bock, bière.

Je me pose au bar sans un mot. Moi qui aie l’habitude d’engloutir mes bières comme le dernier des soiffards, aujourd’hui je décide de prendre mon temps.

Je regarde la bière, observe la mousse se résorber. Je lisse le verre, joue avec la condensation. Puis la première gorgée.

« Il avait pas tort, Delerm, à gloser sur la première gorgée de bière », je me dis.

Tandis que je porte à nouveau le verre à mes lèvres, mon téléphone sonne. Mon regard se pose sur le nom qui s’affiche : « Hé merde, c’est vraiment la journée des cons ».

La patronne sourit derrière le comptoir : « Ah les cons, ils arrivent toujours aux plus mauvais moments. Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. »

 

Le texte d’Amélie

Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. Je le savais que je n’aurais jamais dû dire oui à ce déménagement. La canicule bat son plein, et avec la fête de la musique hier, je n’ai presque pas fermé l’œil de la nuit. Et comme aucun des deux n’a le permis, c’est à moi qu’ils ont demandé de conduire la camionnette. Pour traverser la capitale. Merci l’amitié. Camionnette qu’ils n’étaient pas sûrs d’avoir, d’ailleurs. À force de reporter le moment de s’en occuper, ils s’étaient fait avoir comme des bleus, et moi avec : zéro véhicule disponible, ou alors hors de prix. Les cartons n’étaient pas faits, les meubles pas tous démontés, même le frigo était encore plein.

Et moi, pour une raison obscure, j’avais dit oui.

Et maintenant qu’on pouvait enfin se poser avec une bière même pas très fraîche (le frigo était plein, certes, mais si plein qu’il n’y avait pas de place pour les bouteilles), qu’on envisageait respirer un peu après cette journée mouvementée passée à pester contre les immeubles sans ascenseurs, les escaliers trop étroits et les meubles Ikea sans mode d’emploi, bref, maintenant qu’on en avait fini, eh bien en fait, ce n’était pas le cas. Il restait toujours quelque chose à faire. Un carton oublié, la camionnette à rendre, les clés momentanément égarées.

Et moi, pour une raison obscure, je disais oui.

Je réfléchissais à ça, ma bière plus du tout fraîche à la main. Aux limites que je ne savais pas me mettre, ni à moi ni aux autres, aux indicibles dont j’espérais qu’ils étaient compréhensibles malgré tout par les autres – mais visiblement pas. C’était pas très drôle, comme moment. Déjà parce que la bière pas fraîche, ce n’est jamais très drôle, mais aussi parce que… quoi ? C’était bien beau, d’avoir conscience de tout ça, mais qu’est-ce que je pouvais en faire ? Qu’est-ce que je pouvais y faire ? Comment peut-on se changer ?

J’étais là, épuisé par la réflexion autant que par l’action de la journée, vaguement déprimé. Finalement, s’arrêter ne donnait rien de bon, seulement matière à cogiter. Et puis Alex, qui depuis la cuisine, essayait de faire du café, m’a, malgré elle, sauvé en me donnant une occasion de me relever : « Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… ».

*

Et pour retrouver tous les textes de tête-bêche, c’est ici !