tête-bêche {02}

Avec Mathilde, on a tablé sur la régularité, mais la régularité entre juin et septembre, pour moi, avec un peu de recul, c’est légèrement paradoxal et ambitieux, en fait… Je vous écris donc depuis la vadrouille estivale, et avec beaucoup de retard…

Rappel de l’idée de tête-bêche : « s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé/lu il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase. De l’écriture en parallèle, donc, mais renversée. »

Cette fois, Mathilde a choisi un extrait de Repose-toi sur moi, de Serge Joncour : « Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux. » De mon côté, c’est une phrase de La guerre des mercredis, de Garry D. Schmidt, en littérature jeunesse, prêté par mon amie Hanneton : « Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. »

Autant vous dire qu’entre Shakespeare et les enfoirés, ça s’annonçait sympathique… On vous laisse découvrir le(s) résultat(s) !

*

Le texte de Mathilde

« Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. » La phrase s’ancre dans ma tête comme une chanson entêtante. Mon nez à demi dans le guide du routard, les yeux plissés pour regarder l’architecture étonnante de ce bâtiment, la phrase me revient comme une ritournelle.

C’est toujours gênant, quand j’y pense, de visiter un pays inconnu. On arrive dans un autre part, on s’abreuve d’habitudes qui ne sont pas les siennes, on dévore des yeux le moindre détail. Et on s’imagine le passé du pays : en rentrant dans cette église, je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer le parterre plein de monde, dans l’atmosphère poisseuse de l’été. L’église est coupée en deux parties distinctes.

Le peuple s’entasse derrière une barrière en bois. Il est debout, amassé en une foule dense. Les enfants reniflent parfois un peu, regardent les vitraux comme ceux d’aujourd’hui liraient des BDs.

Tous écoutent le prêtre déblatérer sa messe en latin : sait-il vraiment ce qu’il raconte ?

Les nobliaux, quant à eux, sont assis devant, bien à l’aise dans leurs petits fauteuils dorés. Ils s’éventent mollement, écoutant la messe d’une oreille.

L’important, c’est d’être béni, après tout.

Cette vision d’antan me provoque une fureur que je trouve a posteriori comique (car peut-on vraiment être en colère après le passé ?) : pourquoi cette séparation ? Pourquoi scinder les pauvres gens de ceux qui ont tout ? C’est pas suffisant, la vie, comme démonstration de force, pour montrer qui gagne et qui perd ? Mais non, il faut encore mettre une barrière entre les deux. J’imagine le mec qui, à un moment donné, a imposé sa petite barrière en bois entre eux, la belle population, et les gueux et va-nus-pieds. Ah, oui, je l’imagine bien, celui-ci, dans son petit bureau à trouver une idée. Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux.

 

Le texte d’Amélie

Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux. Les deux, voire les trois, les quatre ou les cinq. Oui, car on pouvait rajouter à la liste : n’avoir aucun sens éthique (mais peut-être que était-ce déjà compris dans « bel enfoiré » ?), être profiteur et manipulateur. Et aussi : culotté. Bref, un bonimenteur dans toute sa splendeur.

Parfait ! Jérôme pouvait cocher toutes les cases. Il avait tout de l’arnaqueur, y compris le sourire Colgate tout à la fois sournois et encourageant qui mettait tout le monde en confiance, sauf les quelques personnes qui s’étaient déjà fait avoir par d’autres du même acabit plus tôt. Ça laissait des traces, ce genre de choses. Une confiance écorchée.

Jérôme parvenait à soutirer un somme conséquente d’euros aux touristes majoritairement asiatiques qui se pressaient dans les rues de la capitale en leur promettant une visite insolite, hors du commun, splendide, grandiose, mémorable voire inoubliable de monuments inconnus, sans omettre le fait que la fantastique lumière tout au long du parcours leur permettrait indéniablement de réaliser des photographies exceptionnelles et uniques. C’était sa façon de parler : un adjectif pour chaque nom, voire deux, trois, quatre ou cinq. Il tissait des fils de mots autour des gens, sans que ceux-ci ne s’en rendent compte. Une toile bien serrée dans laquelle on pouvait ensuite s’étouffer.

Il montrait là une bête plaque d’égout, là un simple lampadaire, ici une porte cochère, et il inventait des explications toutes plus incroyables les unes que les autres. Toutes remplies de bêtises à égalité, par contre. Ça fichait des paillettes dans les yeux des gens.

Il commençait sa visite comme ça, en désignant un pauvre bout de trottoir : « Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. »

*

Et pour retrouver les autres textes du projet tête-bêche, c’est ici !

tête-bêche {01}

Un jour, Mathilde, que j’aime beaucoup suivre sur Twitter dans son quotidien de travailleuse sociale, m’a envoyé un message pour me proposer un projet d’écriture à quatre mains. Après avoir dit « oui d’accord mais un peu plus tard quand j’aurai fini mon roman », j’ai laissé passer quelques semaines et je l’ai recontactée : on ne va quand même pas s’arrêter de vivre tant qu’on n’a pas fini d’écrire un roman parce que sinon on ne s’en sort pas (enfin, moi en tout cas) (ceci dit, c’est peut-être pour ça que je n’arrive pas à finir ce roman…) (c’est un autre débat).

 

Comme, de Mathilde, j’ai reçu de très beaux conseils de lecture, j’ai pensé que ça pouvait être un chouette départ d’écriture. Voilà l’idée, donc : s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase. De l’écriture en parallèle, donc, mais renversée. C’est l’aventure du projet tête-bêche qui commence !

Pour nos premiers textes, Mathilde m’a proposé une phrase extraite du livre Le Peintre au Couteau, d’Olivier Pourriol (à ajouter dans ma PÀL, donc !) : « J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. » La mienne vient du superbe De A à X, de John Berger : « Je reviens avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur. »

Je vous préviens, nous voilà à peine embarquées que j’ai déjà triché (j’autorise toujours les participant.e.s d’ateliers à faire ça, je ne vais quand même pas m’en priver !), la faute à la concordance des temps…

J’espère que découvrir ces textes vous amusera autant que nous quand nous les écrivons !

*


Le texte de Mathilde

Je reviens avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur. Il lève le nez de son café fumant, une lueur de curiosité brille dans ses yeux.
Je pose délicatement la boîte sur la table de la cuisine. Dans la lumière douce du matin, les petites boîtes colorées ressemblent à des confettis attendant d’être projetés dans les airs.
Il ouvre la première, minuscule et rose brillante. Puis la verte couleur d’eau, et la bleu pétaradant. De chaque boîte, il extrait avec douceur de petits bouts de papier. Son regard se pose sur mes mains peinturlurées, ses sourcils se froncent : « Mais, enfin ? »
Il agence avec soin les petits papiers griffonnés, la phrase se dessine sous nos yeux :

On ouvre !

Mon sourire s’élargit devant son regard doux et prudent, et je l’emporte dans mon enthousiasme torrentiel. Je lui parle des papiers remplis, du local trouvé. De ce lieu de joie et de partage qu’on va enfin pouvoir créer.
Et du panneau, le fameux panneau dont nous avons tant parlé. Cette pancarte que nous devions dessiner à quatre mains, symbole des fêtes et de la danse. Les croquis, les essais de couleurs finalement relégués au fond d’une pochette au triste titre : « Antériorité ».

Je lui prends la main et l’emmène dans le garage. D’un signe du menton, je lui montre le grand panneau de bois : « J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. »

 

Le texte d’Amélie

J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. C’était écrit sur le bail, le locataire s’engage à remettre l’appartement dans l’état dans lequel il l’a trouvé, quelque chose comme ça.

Je voulais acheter de la peinture blanche, mais j’ai plus une thune. C’est vraiment la dèche, je veux dire. Je mange des coquillettes depuis des semaines – des coquillettes exprès, au moins, ça a un joli nom. Avant, j’achetais des penne, mais Anastasia, à force de prononcer ça « peine » m’en a dégoûté. On bouffe assez de merde comme ça, on ne va pas, en plus, la rendre triste. Les coquillettes, c’est plus… coquet, et puis si on le dit vite, on peut presque entendre côtelette – bon, presque quoi. Ça transforme le tout en repas de fête.

C’est Julien qui m’a dégoté de la peinture rouge dans les coulisses du théâtre. Il me l’a apportée samedi matin, il roulait à vélo sans tenir le guidon, un pot dans chaque main. Je l’ai vu depuis la fenêtre, il zigzaguait entre les voitures, je l’ai engueulé. Parfois, on s’énerve contre les gens qu’on aime, ça nous dépasse, mais c’est la peur qui veut ça. Le rouge, je le préfère sur mes murs.

Dimanche, j’ai rien fait. Le dimanche, c’est sacré.

Hier, je suis descendu à la station de métro, j’ai demandé au gars qui distribuait des journaux si je pouvais en avoir cinq. J’ai déplié les feuilles sur le sol, il faisait froid mais je suis resté torse nu, je voulais pas tacher mon t-shirt.

J’ai peint.

Ça sèche. Samedi, Julien m’a dit : « tiens, regarde, après, tu t’assoiras sur les pots, ça remplacera tes tabourets. » Ça m’a fait marrer. Je fais comme il a dit. On est plus bas, on voit pas les choses pareil.

Je vois quand même qu’il est temps de partir.

Il ne reste pas grand-chose à emballer. Il ne reste pas grand-chose tout court, en vrai. Un jour, j’étais rentré, et puis j’avais d’abord cru qu’on avait été cambriolés. Ça, c’était avant de voir le mot d’Anastasia. J’avais pas fait gaffe, que tant de choses étaient à elle. Que j’étais là même pas à moitié.

Aujourd’hui, je suis allé à la pharmacie. J’arrêtais pas d’éternuer parce que j’avais fait le malin sans t-shirt, mais je n’ai rien pris. Pas de thune, j’ai dit. J’ai demandé s’ils avaient des caisses vides. Depuis l’arrière-boutique, la nana m’a demandé, il vous en faudrait combien ? J’ai haussé les épaules. Une vie même pas à moitié, ça fait quoi en volume ?

Je suis revenu avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur.

*

Vos retours sont les bienvenus, et à bientôt pour un deuxième épisode !

brève d’atelier {05}

Depuis la mi-avril, j’anime des ateliers d’écriture avec des enfants de 5-8 ans dont le français est souvent la deuxième langue, autour de la littérature de jeunesse. Un album à chaque séance nous permet de nous lancer dans l’écriture (en dictée à l’adulte, individuelle ou collective). Je vous en avais déjà un peu parlé ici.

Mercredi, j’ai raconté sans livre : c’était le retour de l’histoire en origami.

Cette petite merveille a toujours un succès FOU auprès des enfants (auprès des grand.e.s aussi, en réalité), j’ai à chaque fois l’impression d’être une magicienne hors pair, alors qu’en vrai, j’ai juste passé deux heures sur Youtube un matin il y a quelques années pour apprendre à faire les pliages avec une amie – on avait d’ailleurs répété environ 47 fois la chance qu’on avait de pouvoir apprendre à faire ça un matin de semaine, ah oui, le #boulotpassion. Je modifie l’histoire en fonction du public et de mon humeur, et pour ne jamais m’ennuyer.

Dans ma version générale, c’est donc l’histoire d’un roi qui décide de quitter le pouvoir et de se débarrasser de sa couronne. Des années plus tard, son fils (ou sa fille hein) part à la recherche de la couronne en question, et croise sur sa route un canard, un renard, une otarie, une étoile de mer, il construit un, puis deux, puis trois bateaux, il affronte une tempête, il échoue sur une île, bref, il vit de nombreuses aventures avant de finalement mettre la main sur la couronne, mystérieusement déplacée au fond d’un coffre-fort…

Pour cette séance, avec ma collèguamie de choc Marie, on a fait dessiner aux enfants la suite de l’histoire. Puis, ils.elles m’ont raconté leurs dessins.

Extraits choisis :

Le moderne :

Il voit son papa, il lui dit : « J’ai trouvé la couronne ! ». Le papa dit : « Merci mon fils ». Il lui achète un I-pod pour le remercier d’avoir trouvé la couronne.

Le visionnaire :

Mangouli rentre chez lui. Il voit sa maman. Elle est enceinte, elle va accoucher dans deux mois de cinq jumeaux en même temps. Quand les bébés seront moins bébés, le garçon leur racontera son aventure. Encore plus tard, les enfants partiront chasser des couronnes.

Le pragmatique :

Le garçon, après toutes les aventures pour trouver la couronne, il est pressé, il veut aller à la toilette ! Dans les toilettes, il trouve une belle princesse, Lisa. La princesse voulait se marier.

Le poétique :

Comme il avait trouvé la couronne, le ciel était tout comme un arc-en-ciel un peu caché.

Le féministe :

On peut dire que Mangouli, en fait c’était une fille ? Ok, merci. Donc. C’était Mangouli, une FILLE, qui avait trouvé la couronne. Elle la met sur sa tête, et ensuite, elle va voir son père. Elle dit à son père : « J’ai trouvé la couronne ». Son père lui dit : « Bravo ! Maintenant tu vas être reine. » Mangouli dit : « Moi, je suis contente d’être reine : à l’école, les gens vont me donner du café, les garçons vont m’obéir, et vont faire mes devoirs. Pendant ce temps-là, je peux jouer avec mes copines. »

Conclusion : faites des ateliers poésie avec les enfants, c’est bon pour le moral !

le petit goût de fin

Juin. Comment dire le petit goût de fin ? Une belle réponse ici.

Autre tentative : Le poème autodaté est une jolie invention de Benoît Richter. « Il se calque sur la date du jour. C’est un poème de 8 vers, (puisque dans notre espace-temps la date du jour comporte en général 8 chiffres, aujourd’hui, par exemple : 12 02 2012), dont chaque vers est compté en nombre de mots selon la ligne. (Zéro mot verra un saut de ligne). »

Poème autodaté du jour, donc, gribouillé dans un moment de relâche pendant l’événement MoTSlenbeek, promenade poétique.

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7 Odeur douce amère de fin de projet
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6 Surexcitation et nostalgie toutes deux mêlées
2 Comme toujours
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1 Joie
7 Du travail au délicieux goût de passion

entre les pages : lectures de mai

En mai, c’était un peu la course, les bouchées doubles pour les fins de projets chouettes (demain !), le rythme de l’écriture à essayer de garder. C’était aussi les bouts de soirées qu’on imagine passer à bouquiner sur la terrasse clandestine et qui se transforment en bouts soirées à regarder la ville, les toits et les couchers de soleil depuis la terrasse clandestine, ce qui n’est pas mal non plus, mais qui fait moins vite descendre la PÀL.

En résumé donc, j’ai trouvé peu de temps et de disponibilité pour de la fiction, toute prise que j’étais par la vie (et par un essai passionnant et bouleversant qui prend beaucoup de place mais dont je ne parlerai pas encore parce que je suis toujours en plein dedans (remarquez le subtil teasing)). Ceci dit, j’ai lu quand même deux BEAUX textes, et ce, grâce à des amies chères : j’en profite pour dire ici que je suis ravie de savoir que ces petites chroniques de lecture éveillent des envies chez certain.e.s d’entre vous, et que l’idée que vous vous retrouviez avec ces bouquins aimés/émus entre les mains parfois même à des milliers de kilomètres de là (coucou Audrey) me met en joie !

De A à X, John Berger

traduit de l’anglais par Katya Berger Andreadakis, éd. de l’Olivier.

C’est mon amie Ce. qui m’a prêté ce livre il y a environ, ouch, je n’ose même pas le dire… deux ans ? Oui, avec moi, il ne faut pas être pressé.e… Il était là, tranquillement sur mon étagère rebord de fenêtre qui accueille les bouquins prêtés, et je n’y avais (justement) jamais prêté plus d’attention que ça… Et puis un jour, dans l’essai dont je parle au début en disant que je n’en parlerai pas, je tombe sur une phrase de John Berger tellement juste que j’ai mis un grand point d’exclamation au crayon dans la marge. Plus tard, je passe devant la fenêtre en question, et mon regard se pose sur le bouquin de Ce., de John Berger, exactement. Voilà, c’était le petit signe qu’il me fallait pour me lancer dans la lecture de ce roman.

C’est un peu fou de me dire que j’ai eu ce texte magnifique chez moi pendant tout ce temps et que je ne le découvre que maintenant. Combien d’autres trésors cachés dans cet appartement ? Bref, De A à X est un recueil de lettres de Aïda à Xavier, son amoureux qui est en prison. De lui, on aura des notes sur le monde, accrochées au réel, gribouillées au dos des missives d’Aïda. La langue est d i n g u e, l’amour qui tient la distance et tout ce qui est insufflé de liberté rien que dans les mots. Je crois que c’est une des plus belles choses sur l’amour et la résistance qui m’ait été donné de lire, ouioui, au moins ça. Résumé .

Mi Golondrino,
[…] Je te parle si souvent dans ma tête que je ne me rappelle plus toujours exactement ce que je mets ou pas par écrit. Dans une ville sans prison – y en a-t-il jamais eu ? –, qui pourrait se douter qu’on soit capable de mettre tant de choses dans des lettres ?
Je relis souvent les tiennes. Mais pas la nuit. Relire tes lettres peut s’avérer dangereux pour la nuit. Je les lis le matin, après le café, et avant le travail. Je sors pour voir le ciel et l’horizon. Certaines fois, je monte sur le toit. D’autres fois, je vais dehors, je traverse la rue et m’assieds sur le tronc d’arbre mort, là où il y a les fourmis. Oui, elles y sont toujours. Je sors ta lettre de son enveloppe salie et je lis. Et tandis que je lis, les jours entre se heurtent et s’entrechoquent comme les wagons d’un train de marchandises ! Ce que je veux dire par « les jours entre » ? Je veux dire les jours entre cette fois et la dernière fois que j’ai lu la même lettre. Et les jours entre celui où tu l’as écrite et celui où ils t’ont pris. Et entre le jour où l’un des gardiens l’a postée et le jour où je m’assieds sur le toit pour la lire. Et entre aujourd’hui, où il faut se souvenir de tout, et le jour où nous pourrons nous permettre d’oublier, car nous aurons tout. Voilà ce que sont les jours entre, mon amour, et le chemin de fer le plus proche se trouve à deux cents kilomètres.
[…] Je t’écris tout ça tard dans la nuit. Je pense à tes lettres que je relis tôt le matin, quand les jours entre se heurtent et s’entrechoquent comme des wagons de marchandises, et je pense à mes lettres que tu lis dans ta cellule, et je souris en pensant à leur immense secret, qui est le nôtre, à toi et moi.

Jason Albert Guillaume, éd. Trames.

Cette fois, c’est un livre offert par mon amie Delphine pour mon anniversaire il y a… à nouveau deux ans. (En fait, tout ça peut constituer un excellent moyen de voyager dans le temps : lisez les livres que les gens vous ont conseillés/offerts il y a plusieurs années, (comment) avez-vous changé ? !).

La forme est tout à fait originale. Le livre tient presque dans ma main, il n’y a pas de titre sur la couverture, mais un portrait, et c’est bien de ça dont il s’agit. En furetant sur le site de la maison d’éditions, Trames, je lis : « Au départ du projet Trames, la conviction que chacun vit des aventures. Des terres inconnues, des reliefs intérieurs, ou même ce qu’on appelle le quotidien. Des événements en apparence banals, pourtant chargés de sens et d’émotion. » Toute personne me connaissant un peu saura que ça me parle complètement (mon amie Delphine me connaît donc, chouette !)

L’objet-livre est beau : des photographies, des citations mises en exergue, des fac similé (et j’ADORE les fac similés), une mise en pages soignée, un index génial à la fin, bref, j’aime tout ! Et cette personne, Jason Albert Guillaume, quel personnage ! L’écriture est fragmentaire, laissant de la place pour l’interprétation ; la langue est très orale, ce qui rend Jason Albert Guillaume attachant au possible. Ça parle du Rwanda, mais pas que (mais c’est bien de croiser les regards, après Petit Pays de Gaël Faye). Ça parle aussi de Dubaï, des États-Unis, de Bruxelles, des signes de la vie, du destin, de si on y croit ou pas, des amours perdues et retrouvées… C’est beau et ça me donne sacrément envie d’aller fouiller dans les autres ouvrages de la même maison.

Franco était mince, grand, et il rigolait tout le temps. Blond… « Être avec toi c’est tellement bien, c’est comme si j’étais tout seul. » Cette phrase c’est Jean Yanne qui l’a dite, c’est pas moi. Tu vois, quand tu es avec quelqu’un avec qui t’as pas de pression ? T’as l’impression que le temps s’est arrêté.
Franco il pouvait pas vivre longtemps, c’est pas possible. T’as déjà rencontré des gens, c’est tellement bon que c’est pas possible ? T’as l’impression que c’est pas possible que ça dure ?
*
Quand j’ai des projets, je n’aime pas en parler, j’ai l’impression que ça ne se réalisera pas. Aujourd’hui j’ai changé, je n’ai plus rien à perdre. Je me dis « Si ça se passe pas et alors ? Je l’ai rêvé quand même. » Alors voilà, j’aimerais aller vivre à Zanzibar.

Une pépite bonus

Et comme ce n’est pas beaucoup, une petite pépite en bonus. J’ai regardé avec tout grand plaisir un petit matin sans sommeil cette conférence de Laurent Gaudé (dont j’adore l’écriture, bon ok, et la voix) dans laquelle il répond à la question : « Pourquoi écrire ? ». C’est inspirant et bienveillant, c’est pile ce dont j’ai besoin qu’on me répète, régulièrement :

 

 

Et vous, quelles ont été vos inspirations du mois de mai ?