Mille projets chouettes et une mallette

« Mais comment est-ce que tu fais pour te retrouver toujours à bosser sur des projets trop chouettes ? ! » me demandait il y a quelques jours une amie à qui je racontais les jolies choses du moment…

En vérité, je n’ai pas bien su quoi dire. À part répéter que j’ai 47 bonnes étoiles accrochées au-dessus de ma tête, comment répondre à cette question ? Et puis j’ai réfléchi. À comment chaque projet arrivait, à tous les petits pas qui faisaient qu’un jour, je signais des conventions de partenariat et j’envoyais des devis (qui étaient acceptés, oh my !) (bon, en vrai, pas toujours, peut-être que je vous raconterai ça, dans un futur post…).

Ça peut commencer par une discussion sur une envie vague que j’ai, de co-animer des ateliers écriture et sciences, et cette phrase lancée comme ça un peu en l’air ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde, puisque celle-là même me demande, des moiiis plus tard, ce qu’il en est, si je suis toujours partante.
Ça peut aussi être un atelier donné à des particuliers qui après coup ont envie de me faire venir dans leur cadre professionnel, et j’en suis toujours très flattée.
C’est une fois une rencontre en coup de vent sur le pas de la porte d’un café bruxellois d’une collègue d’amie de mon Master FLE qui se transforme bien longtemps après en « tu viendrais former mes étudiant.e.s ? ».
C’est de temps en temps des gens qui aiment lire des mots sur Le thé est encore chaud et qui transforment ça en invitation, parce qu’autour d’un vrai thé ce serait mieux – et ça, ohlala, ça me touche en grand.
Bref, c’est souvent par des rencontres autour de l’écriture.

*

Et puis parfois pas. Parfois, c’est connaître les gens autrement, et quand on découvre bien plus tard nos boulots respectifs, on se dit, « ah mais oui faisons quelque chose ensemble ! »

Je fais partie depuis deux ans d’une chorale militante, la Buena Vida Social Band. Une cinquantaine de choristes, des chants en plusieurs langues qui racontent, sensibilisent et dénoncent, et des présences sur des festivals, des manifs, des événements activistes. J’adore nos répétitions du vendredi soir, nos enthousiastes chef.fe.s de chœur, les débats que nous avons sur le sens de tout ça, l’énergie dingue que ça me donne àchaquefois, le trac avant la scène, les retrouvailles en début de manif et les voix cassées en fin. Et parmi tous ces gens, beaucoup qui travaillent dans des ASBL toutes plus chouettes les unes que les autres, qui tissent le réseau associatif sacrément dynamique de Bruxelles.

 

Un jour, donc, ma copine Candice de la chorale m’a parlé d’une mallette pédagogique en train de se fabriquer au CNCD-11.11.11 avec plusieurs autres associations. Cette mallette sur le thème de la « justice migratoire » propose un tas de supports d’animation pour permettre à des groupes (d’élèves ou d’adultes) « de comprendre le phénomène des migrations, de réfléchir, d’argumenter, et de construire des pistes futures. » Et parmi tous ces supports, un outil qui serait un rêve éveillé : un activité dans laquelle le groupe serait invité à s’allonger et à écouter un texte proposant d’imaginer un monde sans frontières. Prendre, à un moment, le temps de se projeter, créer de la matière pour en débattre et en discuter ensuite. Et se posait la question de ce texte lu… Est-ce que j’avais envie de l’écrire ?

Ce que j’aime dans ce travail, entre mille autres choses, c’est la possibilité qu’il y a, souvent, de co-construire les projets, de rebondir sur ce qui est proposé, pour ajuster, aménager, profiter de l’expérience de chacun.e et arriver à des choses qui conviennent et parlent à tout le monde.

Non, je n’avais pas envie d’écrire ce texte : je ne m’en sentais ni capable ni légitime (ah, cette problématique éternelle !). Par contre, on pouvait imaginer un atelier d’écriture sur la thématique auprès des professionnel.le.s qui travaillaient sur l’outil, pour amasser le matériau nécessaire, et à partir de là, alors oui, ça me paraissait jouable…

Et c’est ainsi que quelques semaines plus tard, j’ai débarqué au CNCD-11.11.11 avec deux sacoches pleines de livres – j’avais eu du mal à choisir – pour le dit atelier.

Du mal à choisir… Saurez-vous en reconnaître quelques uns ?

 

Nous étions cinq, pas forcément toutes très rassurées à l’idée d’écrire de manière créative. Pour moi, le plus gros défi était de faire écrire des textes qui ensuite brodés ensemble serviraient eux-mêmes à faire écrire des textes à d’autres… D’arriver à faire lâcher prise aux participantes pour que les textes produits puissent ensuite faire lâcher prise à celleux qui les entendraient… Un atelier en poupées russes, en quelque sorte !

J’amène avec moi Georges Perec qui parle de passer la frontière, Ito Naga qui sait que les frontières entre ce qu’on sait et ce qu’on croit sont nébuleuses. Je dessine des limites floues entre les textes : on s’emprunte des mots, on en emprunte à d’autres en ouvrant des livres au hasard, on se pique des morceaux de texte, on s’échange nos feuilles, on rend tout ça perméable…

Trois heures plus tard, nous ressortons rassurées d’abord, mais émues, surtout. La thématique nous tient à cœur à toutes, et il va s’agir d’être à la hauteur…

On ne va pas se mentir, j’ai beaucoup lutté pour écrire le texte : trop à dire, mais ne pas s’imposer ; trop à faire comprendre, mais seulement suggérer. J’ai fait le tri dans tous les mots écrits, j’ai réorganisé et mélangé, j’ai erré sur youtube en quête d’exercices de visualisation, j’ai hésité sur le ton à adopter, et puis à un moment, j’ai eu l’impression de tenir quelque chose. Je m’y suis engouffrée.

Plus tard, il y a eu des va-et-vient autour du texte, on l’a raccourci, un peu modifié. On est passées du « vous » au « tu ». Alice l’a enregistré pour permettre aux professionnel.le.s qui ne se sentiraient pas de lire de pouvoir quand même l’utiliser avec des groupes.

[…] À ces autres que tu rencontres, tu poses la question :
Y a-t- il un drapeau de la planète Terre ?
Si oui, à quoi ressemble-t- il ?

Si non, faudrait-il l’inventer ? Quelle forme, quelles couleurs, quels motifs ? Pour quel message ?
Si tu pouvais aller, revenir, t’installer, atterrir partout, où le ferais-tu ?
Regarde le ciel au-dessus de toi.
Est-il partout pareil ?
Est-ce que passer la stratosphère, c’est passer une frontière ? […]

Un jour, je me suis faufilée dans une classe de secondaire dans laquelle Candice testait l’animation. J’ai eu le cœur battant quand les jeunes se sont installé.e.s, assis.e.s contre les murs, la tête contre leurs genoux, ou allongé.e.s sur les tables, leurs capuches rabattues sur les oreilles. J’ai apprécié la qualité de l’écoute, les débats qui ont suivi, les images qui avaient surgi pour chacun.e.
Le week-end dernier, j’ai à nouveau assisté à une séance de rêve éveillé. Cette fois, il y avait des enfants et des pensionnés, des francophones et des non-francophones, et encore une fois, j’ai aimé les réflexions que ça suscitait, les résistances émises par certain.e.s et les autres qui se laissent embarquer. Sur les feuilles de papier, il y avait des dessins, des mots, des phrases, des couleurs. Des interrogations. Des craintes. Des envies.

Un peu comme nous au sortir de l’atelier, si on y réfléchit.

*

Pour vous procurer la mallette en question, vous trouverez toutes les infos ici. Des formations sont aussi prévues pour en découvrir le contenu et en tester les activités.

Et puis si ça vous dit, venez nous voir à nos prochains concerts ?
– le samedi 10 juin à Liège ;
– le vendredi 16 juin à Bruxelles.

Et enfin, au moment où je termine d’écrire ce post, ma lecture aléatoire me propose ça. Les frontières n’ont pas de sens.

 

brève d’atelier {04}

Hier, j’ai rencontré plusieurs classes (merci Maïté, pour l’invitation !) de jeunes adolescent.e.s en FLE qui avaient lu les Nouvelles du monde ou Un voyage en autostop pour discuter avec elleux de façons de voyager, de poésie, d’inspiration et pour les faire écrire. Toujours plus d’amour pour mon métier qui me permet de vivre des journées comme celles-ci !

Un élève d’une autre classe avant le début de la première rencontre est entré dans la pièce et a demandé à l’enseignante qui m’accueillait : « Vous allez faire quoi, aujourd’hui ? », « On va parler avec Amélie qui est auteure et qui est venue nous voir. » « Ah ouais, cool ! » Et l’élève de se tourner vers moi :

– Et… vous êtes connue ?
– Euh… non.
– Vous inquiétez pas, ça viendra !

entre les pages : lectures d’avril

En avril, j’ai continué à être sur les routes, et surtout, j’ai passé du temps loin des écrans et du monde (et vu la période, j’ai plutôt bien fait…), avec de la fiction en horizon. J’ai lu, lu, lu, retrouvé le plaisir des pages à engloutir, des histoires qui se mêlent, des textes qui émeuvent et interrogent. Aussitôt rentrée à Bruxelles, j’ai perdu le rythme, et délaissé un peu les mots. Je compte y revenir, dès que possible. En attendant, petit tour de mes beaux échos du mois.

Des corps en silence, Valentine Goby.

Acheté à Chalon, lu dans un train pour La Rochelle, puis dans une chambre d’hôtel à Brest, mon corps en silence transporté d’un lieu à l’autre, d’une histoire à l’autre : deux textes habilement mêlés, de maintenant et d’il y a longtemps, deux histoires de femmes et de fin du désir, de corps – encore. Je lis Valentine Goby depuis des années, déjà au lycée, et je ne m’en lasse pas. Résumé ici.

Elle connaît le manque : de Kay. Physique ; la faim de Kay, la frustration de son éloignement prolongé et parfois, la peur de sa disparition. Quand ça arrive se creusent dans sa poitrine, dans son ventre, les formes de la petite fille. Claire anticipe le renflement de la joue de Kay dans sa nuque ; la surface d’appui de son visage à la base du cou ; la marque mouillée de sa bouche sur l’épaule ; la préhension de ses vertèbres cervicales par ses petites mains nouées. Le manque est possible, il a les contours du corps de Kay. Claire peut avancer les bras, envelopper exactement les volumes invisibles, elle le fait, serrant le corps fantôme au niveau précis des aisselles, un enlacement étroit, intuitif, guidé par la mémoire précise des diamètres, des circonférences, du poids de chaque partie isolée, des distances entre elles, de leur souplesse, de leur fragilité. Elle a la sensation des jambes enroulées autour de sa taille, trop courtes pour en faire le tour ; elle les voit, dans le miroir en pied qui lui fait face, collé à la porte coulissante du placard de la chambre d’hôtel. Elle sait, d’avance, toutes les pressions : celle des genoux sur ses hanches, celle des talons contre ses reins, celle des poignets dans son cou. Le ventre un peu bombé s’imprime contre le sien. Plus haut s’ouvre un espace entre sa poitrine et le sternum de Kay, à cause du relâchement de sa tête, lourde, abandonnée contre l’épaule de sa mère, forçant son dos à la rondeur. Depuis la naissance, depuis le nourrisson à la tête ployante, à la fontanelle molle, aux os friables, aux doigts de verre jusqu’à l’enfant potelée, à la petite fille mince aux articulations trop fines, Claire connaît par cœur, à cause du manque, de la nécessité de le recomposer mentalement, charnellement, le corps de Kay.

La femme brouillon, Amandine Dhée.

D’Amandine Dhée, j’aime beaucoup Du bulgom et des hommes, dont j’utilise régulièrement des extraits en atelier. Là, son dernier livre au titre qui me parle tellement évoque la maternité ; depuis le désir (ou non) de grossesse, jusqu’au fait d’être mère et d’élever un nourrisson. C’est savoureux, féministe, interpelant, parfois très drôle et parfois un peu glaçant, ça dit les mille facettes d’une aventure infiniment complexe (enfin disons que c’est comme ça que je l’imagine) et j’ai envie de le faire lire à toutes les jeunes mères qui m’entourent et qui me sont chères. Résumé ici.

Les paroles de Cécile, la chanson de Nougaro, me reviennent. « Que toujours on te touche comme moi maintenant ». La douceur d’un coton, la tiédeur d’une main, la lenteur d’un geste, ces micro-événements dont il ne se souviendra jamais et qui laissent forcément une trace.
C’est dans ces gestes anodins, répétés des milliers de fois, que s’imprime un message.
Que toujours ton corps compte.
Pour la première fois, je comprends ce que ça signifie, avoir les mains dans la merde d’un autre. Étrange comme on méprise ces gestes. Ce sont pourtant eux qui peuvent prendre ou rendre la dignité. Je pense à toutes ces femmes qui exécutent ces soins à la chaîne, dans l’indifférence totale. Qui torchent, soignent, et nourrissent les vieux et les malades. Peut-être passe-t-on notre vie à tenter d’oublier cette idée. Quoiqu’il arrive, notre corps commence et finit entre les mains des autres.
Arrivent alors les questions vertigineuses. Comment m’a-t-on touchée, moi ?

La nuit du second tour, Eric Pessan.

Après avoir adoré L’écorce et la chair le mois précédent, je n’ai pas pu résister quand je suis tombée sur le dernier roman d’Eric Pessan. L’errance de deux personnages, Mina et David, dans une nuit post-élections où le pire est arrivé… Je l’ai lu le cœur battant, mais terminé en ayant l’impression que quelque chose n’avait pas été assez creusé. Résumé ici.

À bord du porte-conteneurs, l’environnement résiste. Et ça résiste en elle. Ça reste coincé, son attention n’arrive pas à se fixer. Trop de choses, trop d’émotions, trop de nouveautés, trop de voix qui lui expliquent ce qu’est un bateau, trop de violence dans le résultat des élections, trop de douleurs en elle, Mina est victime d’un embouteillage de sensations. Elle est encombrée d’une masse confuse de pensées. Il lui faut le tamis de quelques nuits, encore, pour se débarrasser. Il lui faut un peu de distance, il lui faut arrêter d’être émerveillée par la masse colossale du cargo, l’investir de banalité comme elle a fini par reprendre sa cabine familière.
Demain, peut-être.

Dans la forêt, Jean Hegland.

C’est à La Rochelle, pendant le magnifique festival Vibrations poétiques, que ma chère amie et poète Floriane m’a dit, « Ah mais si tu vas dans une cabane dans la forêt, il faut que tu lises Dans la forêt« . Et comme j’aime bien cette idée d’accorder ses lectures aux lieux dans lesquels on les découvre (même si j’aime aussi l’inverse : je me souviens d’avoir adoré lire l’hiver hongrois de La porte de Magda Szabo dans un été burkinabé…), je lui ai fait confiance, et j’ai ajouté Dans la forêt à la pile de livres achetés à la chouette Petite Librairie lors de mon passage brestois. Et quel coup au cœur, de cœur, quelle belle découverte ! Un livre qui parle de – parmi beaucoup d’autres choses – sororité, et à ce moment-là, c’est cela particulièrement qui m’a touchée. Résumé ici.

L’autre jour, tandis que j’étudiais les chauves-souris, je suis passée à la lettre E afin d’en apprendre plus sur l’Emballonura, une chauve-souris insectivore, et là, l’article précédent a attiré mon attention : ENGELURE, lésion qui survient quand la perte de chaleur entraîne la formation de cristaux de glace dans les tissus vivants. Les tissus ainsi endommagés sont privés de sang, deviennent durs et insensibles. Afin de prévenir les complications, telles les infections ou la nécrose des tissus, il est important de réchauffer les zones affectées aussi vite et délicatement que possible ; cependant, lors du dégel, la douleur peut être intense.
C’est cela que je ressentais, quand nous nous sommes mises à passer de pièce en pièce, à examiner les objets de notre enfance, les biens de nos parents que nous avions perdus. Petit à petit les tissus s’assouplissaient, se réchauffaient, petit à petit le sang revenait, mais parfois la douleur de ce dégel était si intense que j’avais envie de rester à l’état de glace. Pourtant, une sorte de vie embrasait à nouveau mon moi gelé – cellule après cellule, toutes hurlant.

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, Lola Lafon.

Encore et toujours Lola Lafon, j’ai trouvé celui-ci – aussi – à Chalon, mais j’ai dû m’empêcher de le lire tout de suite : il y avait des échos entre le roman que j’essaie de terminer d’écrire et le début de ce livre-là, et je ne voulais pas m’auto-dégoûter de mon texte (déjà que ce n’est pas évident tous les jours…). Je me suis finalement autorisée à plonger (car c’est ça, un roman de Lola Lafon, une plongée, une apnée) quand mon texte était bien loin, et je ne suis remontée à la surface qu’après avoir englouti les 425 pages de Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, entraînée dans la vie trépidante des trois jeunes femmes dont il est question. Résumé ici.


Plus tard, il est presque l’heure d’aller au car, elle secoue la tête avec force et éclate de rire. « Tu sais, les gens qui marmonnent, « ah mais ils ne savent plus quoi inventer »… C’est peut-être un cri de désespoir. Une constatation terrible. Ils ne savent plus quoi inventer ! Mais que va-t-on devenir si plus rien n’est inventé ? Une pénurie… Je ne sais plus qui a dit ça, qu’une société qui abolit toute aventure, fait de l’abolition de cette société la seule aventure possible… »
Elle attend un peu, les sourcils fâchés, puis, comme une enfant qui n’a rien mangé depuis la veille, elle se rapproche d’un coup et jette ses bras autour de ma taille tandis que ses cheveux se posent sur mon épaule.
« J’aime j’aime que tu ne me dises jamais : sois simple… »

En quête du rien, William Wilkie Collins.

J’ai lu ce court texte à voix haute (comme La femme brouillon, dont je vous parlais plus haut) à mon amoureux qui, ma foi, fait un excellent public. Il faut dire que cette nouvelle est parfaite pour ça : elle est drôle, et l’écriture de 1857 est savoureuse. Le propos quant à lui nous a parlé, puisque le narrateur tente tant bien que mal de trouver le calme, la tranquillité à laquelle il aspire tant – un peu comme nous, à ce moment-là – ce qui s’avère beaucoup plus compliqué que prévu (pour nous finalement, ça allait) ! Résumé ici.

Et si j’allais me promener un peu ? (Non, ma chérie, je te promets, je n’en ferai pas trop ; je vais te revenir en pleine forme et nous ferons un petit tour tous les deux). Maintenant que me voici sur le seuil, dans quelle direction diriger mes pas ? Il y a deux chemins ici. Le premier mène le long de la falaise, vers l’ouest ; le second mène le long de la falaise, vers l’est. Lequel choisir ? D’ordinaire, je suis l’homme le moins porté aux atermoiements qui soit ; mais l’oisiveté semble m’avoir privé de ma force de caractère habituelle. Je vais jouer à pile ou face. Face, je vais à l’ouest ; pile, je vais à l’est. Face ! Dois-je me laisser guider par ce premier résultat, ou procédé-je à deux nouveaux lancers, pour me plier au verdict du nombre ? Oui, oui, le verdict du nombre ! Cela me prendra déjà un petit moment. Face… pile… face. C’est donc bien l’ouest. Le destin, je le crois, a tranché. Ou se peut-il que, non content de m’avoir dépouillé de toute initiative, l’oisiveté m’ait également rendu superstitieux ?

La vérité sur l’affaire Harry Québert, Joël Dicker.

Il y a quelques mois, j’avais demandé à Twitter des romans impossibles à lâcher avant la fin. On m’avait notamment conseillé le très beau Tout ce qui est solide se dissout dans l’air. On m’avait aussi parlé de ce livre-ci. Alors, quand je l’ai vu sur les étagères de la cabane, que j’avais presque fini tous les bouquins que j’avais apportés, je me suis demandé s’il était possible de le lire avant de repartir : plus de 860 pages, nous étions là encore trois jours. Finalement, il ne m’en a fallu qu’un pour venir à bout de ce pavé. Belle claque à mon snobisme littéraire, aussi, qui me fait répéter que je me fiche de l’histoire tant que c’est bien écrit. Ici, ce ne sont pas les mots « bien écrit » que j’emploierais (…), et il y a environ mille fois trop de clichés, MAIS j’ai trouvé l’histoire sacrément bien ficelée. Résumé ici.

Et à chaque fois qu’ils verront des mouettes, ils penseront à votre livre et à toute votre œuvre. Ils ne percevront plus ces oiseaux de la même façon. C’est à ce moment-là seulement que vous savez que vous êtes en train d’écrire quelque chose. Les mots sont à tout le monde, jusqu’à ce que vous prouviez que vous êtes capable de vous les approprier. Voilà ce qui définit un écrivain. Et vous verrez, Marcus, certains voudront vous faire croire que le livre est un rapport aux mots, mais c’est faux : il s’agit en fait d’un rapport aux gens.

La Trouille, Julia Billet.

Chaque nouveau livre de Julia est une fête. Je la lis depuis des années, c’est Salle des pas perdus qui m’avait poussée à lui écrire, et je n’imaginais pas qu’elle deviendrait cette amie-là. Parfois, quand je n’ose pas faire quelque chose, je repense à ma première lettre à Julia, et ça m’aide ;-) Bref, son livre La trouille est un roman pour les adolescent.e.s qui parle de la difficile question de la réinsertion et de la vie après la prison, de ce qu’on en pense quand on est juste avant l’après, justement. C’est une expédition en haute montagne à la fin de son incarcération qui va permettre au narrateur de dépasser sa peur de la suite. C’est émouvant de lire ce voyage-là… Et au passage, on salue la création d’une nouvelle maison d’édition au si joli nom, Le Calicot ! Résumé ici.

Le moteur s’est arrêté, on est descendus après quelques minutes d’immobilité et de silence. Quand j’ai levé la tête, j’ai été étourdi : à quelques encablures il y avait la neige et au-dessus, tout en haut, un sommet, des sommets, des pics blancs dans le ciel trop bleu pour les yeux. Un ciel sans limite. Sans nuage. Un ciel grand comme l’univers. Un ciel qui cognait dans la tête par trop de clarté.
Tout cet espace devant moi, au-dessus de moi, ça s’est engouffré dans ma poitrine d’un coup, ça m’a coupé le souffle. J’ai fermé les yeux tellement la lumière y entrait trop vite, trop fort. Fulgurance presque douloureuse. J’ai eu la nausée.
Personne n’a rien dit.
Les vieux et les autres étaient comme moi. Bouche bée. Immobilisés. Trop remplis de tant d’air, de tant de surface, de tant de silence. De tout cet espace dessus, dessous, devant. De nous si petits.
Je n’avais jamais vu la montagne d’aussi près. Une montagne de pierre et de neige, devant moi, obstruant l’horizon à la verticale. Une montagne d’histoires, des millénaires à portée de jambes.

Venus d’ailleurs, Paola Pigani.

Acheté à Brest, lu en tendant le pouce un lundi de Pâques, et plus tard sur la Côte d’Opale. Le voyage dont il est question dans le livre est bien plus dangereux que les miens, Simona et Mirko, un frère et une sœur sur le chemin de Lyon depuis le Kosovo. Ça parle de la vie qu’ils reconstruisent là, de cette langue bizarre à apprendre, et des repères à créer pour tenir. C’est beau. L’écriture de Paola Pigani est délicate comme dans N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, qui m’avait aussi beaucoup touchée. Et puis entre nous, un livre qui parle de ma ville natale et de FLE, ça ne pouvait pas tout à fait me déplaire :) Résumé ici.

Elle lâchait un instant sa mèche de cheveux, allait chercher Mirko, parti fumer dehors. Là, il se faisait engueuler.
Robert vient nous apprendre le français gratis. Tu dois pas sortir, c’est pas sympathique !
Robert insistait pour qu’ils prononcent les mots entiers : sympathique, réfrigérateur, télévision, automobile, cinématographe… La jeune fille se délectait de ces mots à plus de trois syllabes. Elle aimait bien cet instituteur âgé, austère et doux. Il souriait peu mais sa voix régulière et feutrée distillait des leçons de lenteur incomparables. Chaque semaine, elle attendait sa venue, un peu tendue. Ce n’était pas l’effort, apprendre, retenir, comprendre, parler… C’était le désir. Entrer dans une langue nouvelle, une grande demeure de plusieurs étages. Entendre sur le même palier l’argot des collégiens tchétchènes ou soudanais, lee parler clair et claquant de Thierry, les injonctions du médecin ou de Myriam, les dialogues des téléfilms et les publicités à la télévision. Simona aspirait à parler à la fois comme le vieil instituteur et l’actrice Marion Cotillard.

Ouf, et voilà pour cette fois ! J’aime bien vous raconter ces pages traversées, je me rends compte aussi des fils qui se tissent entre chaque livre, du réseau que cela crée… Et vous, est-ce que ces livres-ci vous font penser à d’autres ? Qu’avez-vous lu de beau, et qu’est-ce que les histoires tricotent en vous ?

brève d’atelier {03}

À peine rentrée à Bruxelles après six semaines sur les routes (j’espère avoir l’occasion de vous en reparler), j’ai repris sur les chapeaux de roues et avec les grands écarts habituels : hier matin, un groupe d’étudiant.e.s FLE très avancé.e.s et adultes qui me demandent pourquoi on dit parfois « X % des Français » (iront voter dimanche) et parfois « X % de Français » (dont X % de Français résidant à l’étranger) (PARCE QUE), et l’après-midi, un atelier avec des enfants de 5 à 8 ans, pour la plupart non-scripteurs… Quel doux travail que celui-ci où l’on ne s’ennuie jamais !

Et en plus, c’était avec une émotion toute particulière que j’allais donner cet atelier : il a lieu au Maître Mot, association dans laquelle j’ai fait mon stage de fin d’études (avec un Abécédaire du dépaysement) il y a 5 ans… J’ai depuis gardé contact avec ma collègue devenue amie Marie, faiseuse de livres et d’images, lectrice hors pair et personnage haut en couleurs. Je reviens donc à l’asso ce printemps pour co-animer une série d’ateliers de poésie (carrément envie de renouveler l’expérience après mes débuts en maternelle !).

Avec les enfants, on a donc lu un album que j’adore, La grande fabrique de mots, d’Agnès de Lestrade, illustré par Valeria Docampo. Le livre raconte l’histoire d’un pays où l’on doit acheter les mots pour pouvoir les dire, et de Philéas qui, pour avouer à Cybelle qu’il l’aime, n’a que les mots « cerise, poussière, chaise » en réserve…

On s’amuse à chercher comment on pourrait prononcer ces mots, la cerise comme un ssserpent, la poussière qui explose et la chaise qui chuchote, et chacun.e choisit un mot qu’il.elle aime et trouve une façon de le dire, avant qu’on fasse, ensemble, un « concert de mots ».

Un des enfants a choisi, après maintes hésitations, « flash ».

On réfléchit tou.te.s ensemble à comment on pourrait le prononcer, jouer avec ce mot. Et là :

– S., est-ce que tu peux dire « flash » très vite ?
– « Flash très vite ».
– …

entre les pages : lectures de mars, retour aux sources

J’ai passé mars sur les routes et dans mon sac à dos, j’avais de beaux mots pour m’accompagner… Non pas des livres de voyages mais des livres de chemin, échos multiples aux questionnements & projets du moment. Livres prêtés et empruntés, achetés et laissés, conseillés et aimés… Quatre beaux textes d’auteur.e.s que je connaissais déjà et qu’il a fait bon retrouver.

Lectures de mars, retour aux sources

Mr Gwyn, Alessandro Baricco.

Résumé ici. J’avais découvert Baricco au lycée, avec ses Châteaux de la colère et puis Soie, et plus tard, j’ai adoré Océan mer que j’ai relu une fois par an pendant longtemps. Je me souviens d’un trajet en train Lyon-Paris pendant au début duquel j’avais lu Novecento  : pianiste avant de finir le voyage bouche bée, grosse claque. J’ai aussi eu quelques déceptions, avec Baricco, mais on m’avait parlé de Mr Gwyn, et je suis tombée dessus au bon moment. J’ai beaucoup aimé ce roman autour de la question de la création et de l’écriture, j’en ai aimé les personnages et les idées farfelues, l’ambiance intrigante et la douceur.

De plus en plus souvent, cependant, ce besoin d’écrire le reprenait, avec la nostalgie de cet effort quotidien pour mettre en ordre ses pensées sous la forme rectiligne d’une phrase. De façon instinctive, alors, il finit par compenser ce manque par un rituel privé de son invention, qui ne lui sembla pas dépourvu d’une certaine beauté : il se mit à écrire mentalement, pendant qu’il marchait, ou allongé sur son lit, lumière éteinte, en attendant le sommeil. Il choisissait des mots, construisait des phrases. Il lui arrivait de suivre une idée plusieurs jours d’affilée, écrivant dans sa tête des pages entières, qu’il aimait se répéter, quelquefois à voix haute. Il aurait pu tout aussi bien faire craquer ses doigts, ou enchaîner des exercices de gym, toujours les mêmes. C’était un truc physique. Il aimait ça.

*

La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon

Résumé ici. Je continue mon exploration des romans de Lola Lafon (j’ai rarement cette envie de tout lire d’un.e auteur.e, mais c’est une sensation délicieuse), et à chaque fois, son écriture vient émouvoir quelque chose en moi d’indéfinissable, même si ce roman-ci n’est pas celui que j’ai préféré d’elle.

« Comment était Nadia Comaneci quand elle était bébé ? » demande ce journaliste la semaine passée. Il prononce Co-ma-ne-ci comme si elle ne connaissait pas le nom de sa fille. Et c’est ce « Am stram gram am stram gram je te man-ge-rai je te dé-vo-re-rai » qui lui revient, ce « À qui est ce pied ? À qui est cet œil ? Et le ventre ? Et la tête, la tête, hein, à qui on la donne ? » Parfois, on jouait dans le jardin, je la retenais contre moi, toute moelleuse et essoufflée d’avoir couru, elle voulait toujours courir et tout faire seule – singurica singura –, se coiffer seule, s’habiller seule, sa main repoussait ma cuillère remplie de riz. Et Gheorghe répétait ça aux voisins, ah ça, elle sait ce qu’elle veut, bien sûr, pour lui, c’était facile d’admirer ça, moi aussi, j’essayais de l’admirer, mais cette volonté d’un bébé de trois ans de s’éloigner sans cesse de moi, comme pour me prouver mon inutilité, me donnait parfois envie de dire, je ne la connais pas, ça n’est pas la mienne.

Elle n’était pas avec nous autres, voudrait-elle répondre au journaliste. Elle était seule.

*

Les mains libres, Jeanne Benameur.

Résumé ici. Retrouver l’écriture dépouillée de Jeanne Benameur pour dire les histoires du monde. La rencontre de Madame Lure, petite vieille dame à l’existence trop rangée, et de Vargas, sur la route sans cesse. Un beau texte sur les liens improbables et les influences qu’on a les un.e.s sur les autres, sur l’immobilité et l’errance, et ce qui fait une vie.

Vargas reprend sa marche dans les rues.Il est toujours à sa place d’errant. Mais pour la première fois, un lien s’est tissé avec quelqu’un de la ville. Son regard sur les pierres des murs est différent parce qu’Yvonne aussi y a peut-être posé le sien.Est-ce que c’est cela habiter un lieu ? Est-ce que c’est sentir, où qu’on aille, que les autres nous accompagnent aussi de leurs passages innombrables ? Est-ce qu’il faut ces empreintes réitérées pour que les lieux soient vivants ? Lui, il avait toujours été attiré par les terrains vagues.

Est-ce que c’est dans les villes qu’on apprend à être semblable ?

Vargas avance. Toutes les questions jaillissent enfin de façon claire en lui. Pour la première fois, il a l’impression qu’il tient le bout de l’écheveau pour dévider les réponses.

Il s’agit d’Yvonne.

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L’écorce et la chair, Eric Pessan.

Résumé ici. De passage chez Mam (en voie de devenir ma première conseillère en termes de chozàlire), j’ai découvert (et pleuré sur) ce texte fou d’Eric Pessan (que je suis par ailleurs avec grand bonheur et nombreux éclats de rires sur Facebook avec ses mésaventures de train (entre autres) et sur son site, Parfois je dessine dans mon carnet). Le texte – émouvante errance mystérieuse jusqu’en Italie d’une femme et d’une enfant à l’arrière de la voiture (qui sont-elles, que font-elles, où vont-elles ?) – est magnifiquement mis en valeur par les aquarelles de Patricia Cartereau. Je ne connaissais pas encore les éditions du Chemin de fer, voilà qui est chose faite, et c’est heureux : leurs livres sont superbes !

Les yeux de l’enfant posent une question que la femme ne veut pas voir, la femme ne comprend plus rien, elle ne comprend même plus le visage de l’enfant.

Elle ne sait pas pourquoi à quelques mètres l’un de l’autre, une fleur parvient à fendre une pierre et un oiseau se couche dans un fossé. Elle ne sait pas pourquoi certains se relèvent et d’autres gardent en eux toute une vie l’empreinte d’une main qui contrarie leur croissance. Le soir ne décide pas à décliner. Les journées pourtant devraient déjà raccourcir. Il est mort, dit la femme, étonnée d’entendre sa propre voix, étonnée d’avoir parlé pour dire une telle évidence. L’explication, pourtant, semble rassurer l’enfant qui coupe une grande brassée d’herbe folle, la jette sur l’oiseau, puis s’éloigne faire le tour de la chapelle. Le mouvement de l’enfant rend sa liberté à la femme, elle se tend sur la pointe des pieds, essaie de déplier son dos, lentement, et c’est comme si elle gagnait cinq ou six centimètres, comme si sa colonne vertébrale n’était plus un bois tord, comme si le harnais n’entamait plus sa peau. La sensation s’ajoute à la beauté du soir.

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 Et vous, quels sont les livres qui vous accompagnent en ce moment ?