Écrire une pièce de théâtre pour la jeunesse… en 24h chrono

Un jour de février, mon amie Caroline, compagne des ateliers d’écriture poétique minute à faire des caviardages dans l’espace public pendant les nuits debout, m’a envoyé un mail avec un lien, « tiens, ça ne te dirait pas de faire ça ? »

« Ça », c’était le challenge proposé par l’organisation Write local, play global à l’occasion de la journée mondiale du théâtre pour l’enfance et la jeunesse, challenge qui consiste à écrire une pièce de théâtre à destination du jeune public en… 24 heures.

En octobre, j’avais déjà participé au Prix de la Nouvelle Érotique où on avait seulement huit heures (de minuit à 7h du matin la nuit du changement d’heure) pour écrire notre texte… Une expérience très drôle dont je partage cependant moins volontiers le résultat ;)

Bref, là, 24 heures, fastoche, ça me semblait laaaarge. Surtout que la pièce devait faire un maximum de 500 mots, soit environ une page.

Comme j’allais être, aux dates du challenge, en tout début de « résidence d’écriture » chez mon amie Félixe Blizar, je lui propose de participer avec moi. On s’est donc inscrites pour le dimanche 12 mars.

Mais ça, c’était sans compter qu’on se coucherait à 3h du matin la veille après bien trop de mots échangés pour cause de retrouvailles, et que du coup, on émergerait un peu tard le dimanche en question. Et puis le dimanche, c’est brunch… Et c’est aussi balade dans les vignes, parce qu’il fait soudainement très beau et qu’on a une folle envie d’en profiter. C’est aussi aspirateur à passer, lessive à faire tourner, cours de la semaine à préparer, mails datant de trois mois auxquels répondre, recette enregistrée depuis des semaines qu’on doit absolument tester…

Bref, oui, ok, on avoue tout, on a procrastiné.

À 21h (hm hm), on a finalement repris les règles du jeu pour recevoir nos contraintes à intégrer dans le texte, on a lancé des dés, on a râlé un peu parce que ça nous faisait sortir de nos sentiers battus (mais c’est ça qu’est bien), on s’est dit que c’était chaud d’écrire du théâtre quand on ne savait pas écrire les dialogues, on a refait du thé et sorti du chocolat et puis on s’y est mises.

On s’est lu des bouts de choses, on s’est demandé où on voulait en venir, on a piqué des fous rires, on a ouvert au hasard des livres de poésie, et puis finalement, on a eu des espèces de petites choses. On a trouvé des titres, des photos, on s’est relues, et on a envoyé ça avant 2h du matin.

Aujourd’hui, c’était donc la journée mondiale du théâtre pour l’enfance et la jeunesse, les textes ont été publiés sur le site. On les a relus, et on s’est dit, « ah oui, tiens, je ne me souvenais plus bien… »

J’aime bien ces défis d’écriture délimités dans le temps, ce que ça pousse à trouver en soi, et ensuite, ce sentiment de finir des choses, ni parfaites, ni merveilleuses, mais qui ont le mérite d’exister. Et quoi de mieux avant de se relancer dans l’écriture d’un roman qu’on traîne depuis des années ?

Cliquez pour découvrir la pièce de Félixe Blizar, celle de Caroline, et la mienne. Ici pour voir tous les textes. Saurez-vous deviner les consignes que nous avons chacune suivies ?

Ateliers d’écriture en maternelle et avant : ah ben oui mais comment ?

J’en avais parlé dans mon post précédent, j’étais la semaine dernière en Normandie, à Pirou, pour animer des ateliers d’écriture pendant le festival Pirouésie n’hiberne pas, Pirouésie hiversifie… C’était l’occasion pour moi de tester les ateliers avec les tout-petits. Une chouette balade dépaysante au bord du langage et de l’imaginaire des enfants jusqu’à 6 ans, hop, je vous raconte !

NB : si des PE passent par là (bonjour :)), tout ceci est sans doute votre quotidien et vous paraîtra peut-être banal… c’est plutôt un récit d’expérience du point de vue de quelqu’un (moi ;)) qui n’avait jamais passé une matinée entière dans une classe avec des si petits et qui ne s’était jamais dit qu’on pouvait déjà y faire de la poésie…

Le sac à livres

J’avais emmené avec moi en #travadrouille un grand sac en tissu dans lequel j’avais glissé une quinzaine d’albums jeunesse (une certaine conception du voyage léger que je prône habituellement !) qui allait me suivre toute la semaine : je n’avais pas eu le temps d’opérer une sélection avant de partir car je ne savais pas encore tout à fait ce que j’en ferais ni ce qui m’attendait, et puis… quand il s’agit de livres, je préfère avoir trop que pas assez !

Entrée dans le monde de la petite enfance

Lundi matin, drache immonde sur la Normandie – ah, ce n’était donc pas qu’à Bruxelles ? Mon sacàlivres et moi sommes déposés par mon chauffeur attitré ( !) devant un Lieu d’Accueil Enfants Parents. Je découvre ce monde où on doit mettre des sur-chaussures… Charmant, ce plastique bleu, petite touche de déguisement avant Mardi Gras :)… sur-chaussures pour entrer dans la salle où viennent les enfants… mais qui peut-être aujourd’hui ne viendront pas, m’expliquent les responsables, parce que le temps donne plutôt envie de rester chez soi… Et en effet, les minutes passent, j’ai le temps de colorier mes flashcards que j’avais prévu de laisser en noir et blanc, de zyeuter les livres en stock avant qu’UNE enfant arrive, la seule de la matinée. Une petite de dix-sept mois qui ne dit environ… rien, mais qui fait plein de grimaces pour faire rire les adultes (ce qui fonctionne très bien). Évidemment, dans ces conditions, l’atelier d’écriture est difficile ; nous feuilletons tout de même un beau livre rond, Vélo – La chanson de Marius, texte de la chanson de Bénabar que j’adore, et construisons puis détruisons quelques tours en Kapla.

L’avantage, c’est que mon entrée dans le monde de la petite enfance s’est faite en douceur, j’ai eu le temps de me dire que les chaises étaient vraiment basses, les enfants vraiment minuscules, la motricité pas vraiment fine ! Avantage aussi, pas de besoin impérieux de faire une sieste l’après-midi pour me remettre de mes émotions, et je peux donc passer plus de temps à penser aux autres ateliers de la semaine.

En piste !

Mardi matin, cette fois, plus question de reculer, je suis accueillie dans une classe de TPS-PS-MS, il y aura for-cé-ment des enfants, ohlala, semblant de panique à bord, respire, respire encore, ça va aller ça va aller, dédramatise, les parents doivent bien se douter qu’elleux ne vont pas écrire des sonnets ! Une personne me conduit à la salle, toque, me souhaite une bonne matinée et s’en va. La porte s’ouvre et là, 23 paires de yeux braquées sur moi dans un silence total alors que Servane et Nathalie me saluent et me souhaitent la bienvenue. Jamais le temps d’enlever mon manteau, mon écharpe, mes sacs, ne m’a paru aussi long. Les enfants me regardent avec attention – voire insistance, j’ai l’impression qu’aucun de mes gestes ne leur échappe. Moi je laisse échapper mon carnet, mon stylo, des livres, vite vite se calmer, vite vite commencer.

J’avais passé une partie de mon dimanche après-midi à regarder des vidéos sur Youtube. Procrastination, vous dites-vous ? Pas du tout ! Veille sociologique plutôt : j’avais cherché des vidéos d’animations en crèche, de parents admiratifs, de représentations de fin d’année chez les 2-3 ans pour me rendre compte : à cet âge-là, à quoi ça ressemble, un enfant ? J’en avais déduit qu’il ne fallait pas que je m’inquiète si je les voyais faire toutes sortes de gestes étranges pendant mes lectures (comme là :)

… ou si certain.e.s me répondaient « même que des fois, moi, je vomis » à ma question sur ce qui est vert dans la vie (quoique, l’exemple est peut-être mal choisi.)

Le pouvoir des histoires

On en arrive à la question cruciale… Que fait-on en « atelier d’écriture poétique » avec des enfants de 2 à 4 ans et demi ? Après avoir proclamé que je serais leur assistante, et que j’écrirais à leur place leurs propres mots (excitation palpable dans la classe), je leur ai demandé si elleux aimaient les histoires (question rhétorique)…

Si j’anime des ateliers d’écriture dans la vie, c’est bien (entre autres) pour avoir un espace où partager des livres aimés, des découvertes de mots et d’images, et les enfants n’allaient pas y échapper !

Des flashcards d’animaux nous ont permis de faire le point sur les personnages de l’album Quand je serai grande, de Jean Maubille, que je m’apprêtais à leur lire. Je me suis souvenue en le faisant dans la semaine que dans une autre vie où j’avais enseigné l’anglais à des 5-6 ans, le guide pédagogique de la méthode que j’utilisais encourageait à dévoiler les images petit à petit : les cornes de la girafe sont peut-être d’abord ainsi un papillon ? Faire des hypothèses, les vérifier, les corriger… La démarche scientifique avant l’heure ! Et l’euphorie des enfants quand elleux trouvent la bonne réponse !

Avant la lecture, j’ai pris l’habitude de prononcer ces quelques vers, une formulette de lecture trouvée sur Internet pour capter l’attention des enfants. Silence, silence / Le coq chante la poule danse / La queue du chat se balance / Et mon histoire… commence ! Petits yeux soudainement grands, bouches légèrement entrouvertes, concentration totale, je peux démarrer.

Après la lecture de Quand je serai grande, nous réfléchissons à ce que nous voudrions être, nous aussi, grand.e.s, ce qui donne lieu à un premier texte que je leur relis ensuite. Nous en écrivons un deuxième sur ce que nous voudrions faire, aussi. Je vous le partage ici :

Quand je serai grand.e, je voudrais
cuisiner et réparer des voitures et faire la vaisselle,
réparer des motos et des quads,
faire des saucisses et de la purée avec maman,
cuisiner avec maman,
pousser la poussette avec un bébé,
je voudrais être un pirate pour accrocher les requins,
mais moi, je veux rester petit.

« On peut tout inventer »

La concentration des enfants faiblit et je propose donc de passer à une chanson-jeu qui va nous permettre d’écrire un autre poème. C’est une chanson sur les couleurs, dans laquelle les enfants se promènent dans la classe et à la fin de la comptine, doivent toucher quelque chose de la couleur qui a été évoquée. Pas évident pour les TPS ! Quand chaque enfant a trouvé… on se demande : qu’est-ce qu’on touche, exactement ? Et une fois qu’on a énuméré plusieurs des choses trouvées, on ferme les yeux, on imagine qu’on sort de la classe et on se demande : à l’extérieur, qu’est-ce qui est aussi de cette couleur-là ? Et dans notre chambre ? Et dans nos assiettes ?

Jaune comme une feuille, un cahier, un crayon, une perle, une règle, le bac,
Jaune comme la poésie, le soleil, les nuages, une girafe, une banane et des crêpes.
Non, c’est pas vrai, les crêpes, elles sont vertes !
Vert comme la tortue, le crocodile, la plaque des Duplo, le tracteur, une assiette, une pièce de puzzle,
Vert comme les arbres, l’herbe, les feuilles, la salade mais moi j’en mange pas.

Elle pose question aux enfants, cette phrase sur les crêpes qui « sont vertes » comme s’est écriée une petite, « mais nooooooon » font tou.te.s les autres en chœur.

Et c’est là qu’on découvre la magie de la poésie : en poésie, on peut imaginer tout ce qu’on veut, on peut dire que les crêpes ont des couleurs bizarres et qu’on a des super-pouvoirs, on peut tout inventer, surtout l’impossible. Alors on se met à réfléchir et à écrire un poème sur la vie des nuages. C’est vrai, ça, après tout : les nuages, qu’est-ce qu’ils font de leur journée ? La drache de la veille s’est calmée mais le ciel est bien encombré.

Les nuages volent très très loin.
Ils partent dans leur maison bleue.
La maison des nuages est grande et petite en même temps.
Parfois, les nuages font du soleil.
Les nuages se lèvent, prennent leur petit-déjeuner et boivent du lait blanc ou du jus d’orange. On ne sait pas… On va leur demander !

Encore quelques histoires, encore un texte, et c’est l’heure d’aller manger… Je quitte les enfants en leur disant cette formulette, à laquelle j’ai pensé pendant la récré : Patati patata / Mon atelier s’arrête là / Patati patata / Mais la poésie ne s’arrête pas ! Je fonds pas mal en les entendant (essayer de) répéter la même chose, en transformant « mon » en « ton atelier »…

Je viens de les quitter, j’ai déjà envie d’y retourner…

Ce qu’il y a dans la tête des autres

Pendant la semaine, j’interviens aussi deux fois dans des classes d’enfants qui, du coup, me paraissent gigantesques puisqu’elleux ont… 5 et 6 ans ! ! ! Je dois quand même me reprendre pour me souvenir qu’en fait, si elleux sont certes plus grand.e.s que les 2-3 ans, elleux ne savent pas encore (vraiment) écrire et que, ne nous emballons pas trop non plus, les sonnets ce sera pour une autre fois ! :)

Ça tombe bien, j’ai encore plein d’histoires que je n’ai pas partagées.

Même formulette de lecture (à quel âge s’arrête-t-elle de fonctionner ?), même attention vers les pages que je tiens entre les mains. Cette fois, je lis l’histoire de Selma, de Jutta Bauer, la brebis à qui on demande ce qu’est le bonheur (manger, parler avec ses enfants et son amie, faire du sport, dormir), ce qu’elle ferait si elle avait plus de temps (manger, parler avec ses enfants et son amie, faire du sport, dormir) et si elle gagnait au loto (manger, parler avec ses enfants… bref, vous avez saisi l’idée). C’est le genre de livres qui laissent les enfants perplexes, moi j’adore !

On discute donc du fait que le bonheur, ce n’est pas la même chose pour les un.e.s et pour les autres – et en passant, c’est ça la joie profonde du cours ou de l’atelier, découvrir ce qui se passe dans la tête des autres, leurs pensées et leurs imaginaires, et les faire cohabiter avec les nôtres – on a décidé de vous écrire un poème de définition (au cas où vous vous demandiez, vous, ce que c’était, le bonheur) :

Qu’est-ce que le bonheur ?
Le bonheur, c’est qu’on est content et qu’on se réveille de bonne heure et de bonne humeur.
Le bonheur, c’est de manger des bonbons, des spaghettis, du steak haché et du saucisson…
Le bonheur, c’est de sourire et d’avoir mille cent quarante sous.
Le bonheur, c’est être content d’aller quelque part : au zoo, au manège, à la piscine, au cinéma, au cirque et à la patinoire.
Le bonheur, c’est d’aller en vacances en Chine ou aux Canaries et en Guadeloupe…
Le bonheur, c’est d’être avec ses copines, ses copains, ses sœurs, ses frères, ses cousines et ses cousins.
Le bonheur, c’est d’aller chez le coiffeur.

On lit aussi Préfèrerais-tu ?, de John Burningham, livre drôle qui pousse les enfants à faire des choix plus impossibles les uns que les autres (préfèrerais-tu… manger du ragoût d’araignée, des boulettes de limace, de la purée d’asticots ou boire du jus d’escargot ?), ce qui les fait beaucoup rire et nous permet de travailler un peu la notion de rimes.

Et puis je leur lis un de mes albums préférés, Le livre des peut-être, superbe support en FLE aussi… J’avais préparé quelques questions existentielles que j’avais sur le monde pour leur proposer d’y trouver des réponses.

Comme chez les tout.es petit.e.s, la prise de conscience que l’on peut « imaginer » n’est pas évidente… Les enfants commencent toujours par me donner de vrais éléments d’explications… avant de comprendre où je veux les emmener. Pas facile de se mettre à dire « n’importe quoi » dans un lieu où on doit plutôt, en général, donner une réponse juste ! « C’est vrai que si on dit au maître que 8 + 6, ça fait 15, on imagine, mais il ne va pas être content ! »

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Peut-être que les plantes poussent pour aller embrasser le soleil, ou pour visiter l’espace.
Peut-être que si on arrosait les roses avec du jus d’orange, ça ferait des roses orange.
Peut-être que les escargots bavent parce qu’ils sont toujours des bébés.
Peut-être que la pluie tombe parce que les dieux renversent des bouteilles d’eau sur nous quand c’est inondé chez eux.

Je finis par leur conter une histoire en origami pour montrer que la poésie n’est pas que dans les livres, elle est partout, dans la feuille qui s’agite entre les mains aussi, et qui se fait couronne, canard, renard et otarie… À peine ai-je fini de la raconter qu’un enfant s’écrie : « Tu peux nous la relire ? » et j’aime l’utilisation de ce verbe, on a lu sans livre, on a écrit sans avoir touché le stylo. Elleux sont ravi.e.s du résultat, « Wahouuu, on a écrit tout ça ! ! ».

RAM, RAM, rameur, ramer…

J’ai rendez-vous au RAM (Relais d’Assistantes Maternelles) le jeudi matin pour une animation de 45′ avec des enfants de… (toujours plus loin dans le défi) 5 mois à 2 ans et demi ! Le lieu accueille donc les assistantes maternelles avec les enfants dont elles ont la garde pour un moment d’échange, de jeu, de rencontre…


Rame, rame, rameur, ramer… Avant d’arriver, c’est la chanson que j’ai en tête. Que peut-on faire de poétique avec des bouts de chou de cet âge-là ? Où se trouve la poésie quand on n’a pas encore le langage ? Finalement, la poésie pour moi, pendant cette séance, c’est la voir dans le bel album Mercredi, d’Anne Bertier, où le rond et le carré forment des dessins ensemble, dans les comptines qu’on répète en changeant sa voix à chaque fois, dans le regard qu’on pose sur le monde pour y chercher des couleurs, dans les intonations à la lecture d’une histoire, dans les onomatopées qui font des bruits bizarres…

 

Je me rends compte que des moments avec des enfants de cet âge-là, j’en aimerais bien plus dans mes semaines, que c’était une nouvelle manière pour moi de me confronter au monde et de ne jamais me reposer sur mes acquis, une petite main glissée dans la mienne et un tu reviens cet après-midi ?

Animateur.rice.s, enseignant.e.s, avez-vous déjà fait des ateliers d’écriture avec des tout-petits ? Qu’y avez-vous proposé, qu’avez-vous appris ?

été après été, l’hiver

Je vous écris des trains qui m’emmènent à Pirou.

Pirou, Manche, Normandie, France.

Pirou, c’est un lieu où je suis arrivée en voiture, en stop, à vélo, et en train, donc, parfois.

Pirou, c’est le lieu où je suis allée le plus de fois en vadrouille, je crois, si on enlève la maison de mes grands-parents en Auvergne. C’est le lieu où je suis allée le plus régulièrement aussi, celui qui rythme mes étés depuis six ans (6 ans !) et mes hivers depuis trois.

Pirou, c’est quelque chose, donc.

Pirou_atelier_ecriture

Pirou, c’est aussi le lieu des amours, des amitiés précieuses, des débuts et des fins, des dunes, des cycles, des feux de bois, de la douceur et du pétillement.

Pirou, c’est un lieu auquel j’ai fait confiance. Un hiver, alors que j’avais pris la décision de quitter la Slovénie et de revenir quelques temps en France et que je m’interrogeais sur l’été à venir, Agatha Cristal, dont je ne connaissais jusque là que les mots et la présence bienveillante de l’autre côté de l’écran, m’avait dit, oh ben tu pourrais venir à Pirou ! Et j’avais dit oh ben oui, tiens, d’accord, allons-y, (mais qu’est-ce que c’est ?).

La première fois que je suis allée à Pirou, donc, je ne savais pas trop ce qui m’attendait, et régulièrement, je me suis demandé si c’était normal que je ne comprenne aucune des blagues littéraires que tout le monde semblait faire. Bon.

Pourtant, déjà, il y avait les plages et la souche du presbytère sur laquelle Robert se tenait debout pour annoncer les ateliers, toutes les rencontres et ma découverte partielle de l’OuLiPo et totale des poèmes de marche avec Jacques Jouet.

Pirou – été 2011

Je mâche la lumière
Le jour s’inscrit au ciel comme un murmure bleu
Je mâche la lumière
Ça me grandit, un peu

Ça me transperce aussi, ça s’enroule à mon cou
Les rayons sur nos peaux en partage ont bon goût
C’est comme un ouragan qui vient me chercher loin
Qui bouscule mes sens, colore les matins

Une présence infime jusqu’alors oubliée
Une élégance intime qui m’avait échappé
Une évidence ultime que je ne cherchais
Plus

Je lâche la lumière
La nuit s’ancre déjà sur la mer en miroir
Je lâche la lumière
Je n’ai pas peur du noir

Après, il y a eu d’autres étés, et à chaque fois cette grande bouffée d’air, Pirou presque comme quelque chose de salutaire.

Pirou, c’est le lieu qui m’a accueillie la première fois où j’ai quitté la Belgique pour partir en Asie, j’étais en vrac, j’avais dit au revoir à ma coloc’, j’étais descendue de mon appartement, j’avais laissé une paire de chaussures dont je ne voulais plus dans la rue, pour quelqu’un qui passerait, j’étais montée dans une voiture, et au bout, voilà, Pirou.

Pirou – été 2012

(sur l’air de Tout c’qu’est dégueulasse d’Allain Leprest)

Visa assurance / avion billets d’train
Inscription en fac / mutuelle vaccin
Ambassade kirghize / convention de stage
Tout ce qui s’écrit / sur les prochaines pages

De Bichkek à Och / juste onze heures de route
Et Paris-Moscou / trente kilos en soute
Doigts gourds dans la gare / arrivée départ
Tout ce qui s’profile / a un air bizarre

Méthode de russe / statue de Staline
-25 l’hiver / cure de vitamines
Consonances turques / lettres cyrilliques
Tout ce qui s’annonce / certainement épique

Dois-je porter le voile ? / Qu’est-ce qu’on mange ici ?
Y a-t-il Internet ? / Mon salaire suffit ?
Pourriez vous m’donner / mon ordre de mission ?
Tout ce qui m’questionne / sans avoir de nom

Paraît qu’les expats / sont au nombre de deux
Une Française mariée / et moi, qui dit mieux ?
J’aurais pu choisir / Londres même Varsovie
Mais je préfère l’nom / de la Kirghizie

Je n’sais pas les dates / mais l’départ est proche
La boule dans le ventre / les mains dans les p’Och
Rêver toujours loin / suivre ses intuitions
Tout c’qui est à vivre / je ne dis pas non…

Pirou, c’est, ensuite, le lieu que j’ai retrouvé juste à mon retour du Kirghizstan, j’ai pris l’avion de Bichkek jusqu’à Istanbul, et puis je suis rentrée en stop, et je suis allée, voilà, à Pirou. Le premier lieu dans lequel j’ai dormi plus de trois nuits après dix mois en Asie centrale.

Pirou – été 2013

Fille du mouvement
Presque deux mois déjà que je n’ai pas dormi autant de nuits
Dans un même lieu
Dans un même lit

Les chiens aboient et je m’habille
Des couleurs des pays
Traversés
Des sentiments
Crevassés
Des amours
Infinis Définis
Délits mités

150 mètres
Cédez le passage
J’ai trop fait ça
Maintenant
Je passe devant

Traverser la nationale
Vivre à l’international
Est-ce que ça gâche
Le temps ?

Les ciels gris sont les mêmes partout
Les déraisons de nos soucis
Les horizons de tes sourcils
Les dérisions de nos coups de fil

Fils électriques
Fille électrique
Presque deux vies déjà que je cherche des lumières
Que j’en allume, que je m’y perds

Dans ma nuit à la belle étoile
Seule quelque part en Serbie
Je n’en mène pas large
Mais à qui
Je le dis ?

Les herbes hautes
Griffent les chevilles
Je crois bien être amoureuse
D’une fille

Fille du mouvement
Jamais tout à fait immobile
C’est que l’équilibre est difficile
À tenir
Longtemps.

Pirou, c’est le lieu de bouleversements intimes.

Pirou, c’est le lieu où on chanté en boucle, en boucle, en boucle et chaque été, vitres ouvertes alors que la voiture file sur la route, ça. Et sur la plage cette fois en solitaire, en boucle, en boucle, en boucle aussi, ça. Et puis c’est le lieu où j’ai découvert Cendrars et son poème qui a bousculé quelque chose en moi, Tu es plus belle que le ciel et la mer, j’ai appris des poèmes par cœur avec vue sur le bleu, j’en ai appris à d’autres. C’est le lieu des bouteilles de vin sur la terrasse, des discussions qui refont le monde, des poèmes de marche du vendredi matin et de la baignade ensuite avant de rentrer pieds nus, des projets à la hauteur des amitiés, des roses trémières, des décomptes d’étoiles filantes, des questionnements, des moments de grâce.

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Pirou – été 2014

Comme j’avais tant si

Pourquoi est-ce que je m’entends aussi mal
Comme j’avais tant si soif encore
Pourquoi est-ce que je m’écoute aussi peu
Comme j’avais tant si peur toujours
Pourquoi est-ce que je m’en vais aussi bien
Comme j’avais tant si loin besoin
Pourquoi est-ce que je m’en fais aussi fort
Comme j’avais tant si prise sur rien

Est-ce que l’amer m’entend ?
L’acide et l’océan.
Pourquoi est-ce que j’entends aussi mal ma mère ?
Comme j’avais tant si sommeil pourtant
Comme j’avais tant si fuite avant
Comme j’avais tant si mes quinze ans

Pourquoi est-ce que je m’entends aussi mal
Pourquoi est-ce que je me sens aussi sale
Comme j’avais tant si,
Comme j’avais tant, oui,
Comme je pourrais être,
Océan, mer, bords, fenêtres

Pourquoi est-ce que je m’entends aussi mal
Pourquoi est-ce que je m’entends aussi
Pourquoi je m’entends aussi
Je m’entends, ici.

Dans celle que je suis, dans la façon que j’ai d’animer, Pirou est là, quelque part.

C’est un lieu auquel j’ai fait confiance, et qui a cru en moi. Qui m’a permis de grandir.

Un peu avant ma deuxième édition du festival pour me demander, « en fait, tu ne voudrais pas animer ? », alors que j’avais à peine fait mes armes encore, que je débutais juste, toute petite et beaucoup trop impressionnée par les gens. Ça s’est bien passé, pourtant.

Pirou – été 2015

Ce matin, je n’ai pas su me lever
Gris brouillard contre ma tête brouillonne
Ce matin, je n’ai pas su me parler
Sonnerie du vertige, vide du téléphone
« C’est fermé par là ! » nous dit-on sur le chemin
C’est fermé par là, je le sais peut-être bien
Ce matin, je n’ai pas su m’empêcher
De défaire Nantes et les Sables d’Olonnes
Ce matin, je n’ai pas su éloigner
Ce qui se tient au loin, l’immense de l’automne
Ce matin, je n’ai pas su effacer
L’idée que si, peut-être… est-ce que ce serait tout comme ?
Je résiste à l’envie de cueillir les coquelicots
La peur qu’une fois saisis, ils fanent, me vrille le cerveau
La peur qu’une fois saisie, on fane.
Ce matin, j’ai peut-être oublié
Dans les sentiers que l’on jalonne
Ce matin, j’ai peut-être apaisé
Une brève idée qui désarçonne.

Pendant ma troisième édition du festival, et alors qu’à l’automne, j’allais me réinstaller à Bruxelles, les Belges présent.e.s m’ont proposé, dis, tu ne voudrais pas nous animer un atelier ? On a même un lieu à te prêter… et ça rendait la chose encore plus évidente, que c’était là, qu’il fallait aller.

Pendant d’autres éditions, il y a eu les plans pour le festival cousin à Bruxelles, et cet autre cousin aussi à La Rochelle. Les envies de bosser pour un projet à Lille. Le réseau que ça tissait. Il y a eu, un jour en stop du côté de Rouen, une conductrice qui m’a dit, ah oui je connais, une amie y va tous les ans, cette coïncidence-là et cent autres autour de ce lieu.

Pirou – été 2016

Je ne connais pas plus le nom des fleurs qu’il y a trois ans
Je sais la rose trémière qui chercher à saluer le ciel indéfiniment
Je ne connais pas plus le noms des voitures qu’il y a trois ans
Je sais les pieds qui pédalent sur le bitume pour décupler le vent
Je ne connais pas plus le nom des nuages qu’il y a trois ans
Je sais dans lequel tu voudrais habiter si tu avais le choix pourtant
Je ne connais pas plus le nom des animaux qu’il y a trois ans
Je sais les poissons qui dessinent des mandalas pour y cacher leurs œufs et échapper au temps

Depuis trois ans, les mots que j’apprends viennent de langues fragmentées
De pays mystérieux dont je ne pensais pas un jour traverser les frontières
Gardons nos peaux à mots bien loin des dictionnaires

Et puis un jour, la proposition pour l’hiver. Comme si, cette douceur et cette énergie-là, ce n’était pas de trop, deux fois dans l’année. Un Pirou d’hiver avec un marché deux fois plus petit, le village un peu vide, et l’enthousiasme des enfants dans les classes. Là, rencontrer les gens autrement, apprendre à animer avec des petit.e.s, faire une lecture dans un café autour d’un feu de cheminée, co-animer une veillée dans une bergerie. À chaque fois, la petite trouille au ventre, à chaque fois l’euphorie des défis.

Depuis trois ans, donc, il y a ces quelques jours en février ou mars, à aller d’école en école, de village en village, de café en bibliothèque, de promenade en lecture.

Cette année, il y a notamment dans le descriptif des groupes de 3 mois (3 MOIS !) à 3 ans, et des petits vraiment tout petits, et les mots qui accompagnent, « c’est une première, on improvise, on essaye et on s’adapte ; je sais qu’avec toi il n’y aura pas de problème. » Pirou, c’est un lieu de confiance, décidément.

Alors à nouveau, la trouille au ventre, mais le bonheur d’avoir cette chance-là, un lieu pour continuer à expérimenter et apprendre et grandir, et être soi, une saison après l’autre, un jour à la fois.

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entre les pages : lectures de février

En février, je n’ai pas lu autant que j’aurais voulu. Mais lit-on seulement parfois autant qu’on le voudrait ? Du mal à me concentrer, à me perdre entre les pages, à me laisser aller, j’ai butiné, j’ai commencé plein de choses sans réussir à m’y engager totalement (peut-être vous en parlerai-je en mars, donc, de ces bouquins attaqués mais pas encore terminés).

Quand même :

Lectures de février, le corps le cœur ébranlés

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan.

Résumé Rien ne s'oppose_inspiration_atelier_ecritureici. Il y a quelques temps, j’avais lu D’après une histoire vraie, qui m’avait totalement fascinée et que j’avais dévoré en un week-end. Un peu le même schéma ici, je suis passée chez les bouquinistes le vendredi après-midi, j’ai fini les 435 pages le lundi matin, et c’est pile ce dont j’avais besoin, quelque chose qui aspire – inspire, même, peut-être ? Une enquête autobiographique sur les secrets de famille & l’indicible.

« Il y a quelques mois, un jour que je prenais un taxi pour me rendre à l’aéroport de Roissy, le chauffeur s’est mis à me questionner sur ma destination, les raisons de mon voyage, mon métier… Il est rare que je prenne des taxis (mon éditrice qui connaît ma phobie la relie à Lucile), le fait est que je finis toujours, à l’arrière des berlines, par avoir mal au cœur. Ce matin-là pourtant, je fis l’effort de répondre au chauffeur, d’abord un peu évasive, et puis, comme il insistait, je finis par lui dire que j’écrivais.
– À quoi c’est dû ? m’a-t-il demandé, exactement comme s’il s’agissait d’une maladie, voire d’une punition, ou d’une malédiction.
Dans le rétroviseur, il m’observait d’un œil compatissant.
À quoi c’est dû ?
Lorsque je vais à la rencontre des lecteurs, dans les bibliothèques, les librairies ou les lycées, on me demande souvent pourquoi j’écris.
J’écris à cause du 31 janvier 1980.
L’origine de l’écriture se situe là, je le sais de manière confuse, dans ces quelques heures qui ont fait basculer nos vies, dans les jours qui les ont précédées et le temps d’isolement qui a suivi. »

*

Petit pays, Gaël Faye

Petit pays_inspiration_atelier_ecriture

Résumé ici. La grande histoire, celle avec sa grande hache, imbriquée dans la petite, celle de l’enfant français et rwandais qui vit tranquillement avec ses copains dans une impasse de Bujumbura, au Burundi, qui joue, qui apprend. Terrible roman sur ce que c’est de grandir dans un monde comme ça.

Lundi 4 janvier 1993

Chère Laure,
Gaby c’est mon nom. De toute façon tout a un nom. Les routes, les arbres, les insectes… Mon quartier, par exemple, c’est Kinanira. Ma ville c’est Bujumbura. Mon pays c’est le Burundi. Ma sœur, ma mère, mon père, mes copains ils ont chacun nom. Un nom qu’ils n’ont pas choisi. On naît avec, c’est comme ça. Un jour, j’ai demandé à ceux que j’aime de m’appeler Gaby au lieu de Gabriel, c’était pour choisir à la place de ceux qui avaient choisi à ma place. Alors pourras-tu m’appeler Gaby, s’il te plaît ? J’ai les yeux marron dont je ne vois les autres qu’en marron. Ma mère, mon père, ma sœur, Prothé, Donatien, Innocent, les copains… ils sont tous lait au café. Chacun voit le monde à travers la couleur de ses yeux. Comme tu as les yeux verts, pour toi, je serai vert. J’aime beaucoup de choses que je n’aime pas. J’aime le sucre dans la glace mais pas le froid. J’aime la piscine mais pas le chlore. J’aime l’école pour les copains et l’ambiance mais pas les cours. Grammaire, conjugaison, soustraction, rédaction, punition, c’est la barbe et la barbarie ! Plus tard, quand je serai grand, je veux être mécanicien pour ne jamais être en panne dans la vie. Il faut savoir réparer les choses quand elles ne fonctionnent plus.

*

Et vous, que faites-vous des lectures qui vous secouent ?

brève d’atelier {02}

En ce moment, en atelier d’écriture, je découvre l’univers des pré-ados. Et ça donne des choses comme ça :

– Tu as écrit quoi là ?
– Askip.
– Ça veut dire quoi ?
– Ben… « À ce qu’il paraît ! »
– Ah ouais ? Et vous dites « askip » en vrai ?
– Ben ouais !
– …
– Quoi, tu trouves ça nul ?
– Non, je trouve ça fabuleux ! ! :)