le père de Blanche

Samedi dernier avait lieu, grâce au superbe réseau Kalame (réseau professionnel des animateurs.trices d’ateliers d’écriture en Belgique), une masterclasse avec Leïla Marouane et Veronika Mabardi, rencontre suivie d’un temps d’écriture. Deux incipit, un de Veronika, « Blanche ne parle pas », et un de Leïla, « Il n’avait rien à faire par là, mon père », à assembler, éloigner, continuer, dans un texte à la fois loin et près de la discussion qui avait précédé…

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« Blanche ne parle pas, parce qu’on lui a toujours appris à tourner sa langue sept fois dans la bouche avant de le faire, avant de s’y mettre, de dire les choses, d’être sûre de ce qu’elle va énoncer, que ça apporte quelque chose au débat, que ça fait avancer la discussion, que ça donne du grain à moudre comme ses cafés du matin, de grands cafés noirs pour Blanche, pour que la couleur vienne jusqu’à ses joues quand elle se réveille, que le liquide chahute son sang encore assoupi. Alors elle ne parle pas parce qu’elle ne sait pas quoi dire, qu’elle a peur des préjugés qu’elle apprend à déconstruire mais ça prend mille ans, ces conneries, mille ans et une énergie folle, que celle qu’il faut pour dénouer toutes ces pensées qui vous viennent quand on voit les choses, mille ans pour comprendre d’où ça part et le réfréner en soi, le cacher, jusqu’à en avoir compris les rouages et les absurdités. Elle a peur des préjugés, des banalités, des à peu près, des approximations, des contre-vérités. Alors là, assise à côté de la radio alors qu’elle entend les nouvelles, l’aéroport, le métro, elle ne parle pas. Elle est muette, lèvres sèches qu’elle humecte en les pinçant en dedans, sa langue ne tourne pas mais balaie la chair, que faut-il dire que peut-on faire, à quoi ils jouent, qu’est-ce que l’on perd, silence si long alors que la radio égrène, la même chose toujours la même chose, des balbutiements.

Blanche est pâle, bien sûr, un prénom pareil, Blanche est pâle et pile quelque part où elle n’aurait pas dû être, puisque chaque autre jour ce métro-là, ronronnement rassurant de la ville et de la vie avant odeur d’hôpital et chevet de l’autre, effleurements entre inconnus dans la rame avant main ridée de sa mère tenue dans la sienne à elle, elle sait que d’habitude ce trajet lui permet de faire le lien entre l’ici et l’ailleurs, et elle lui en est reconnaissante, à ce voyage, d’exister, que ce ne soit pas à côté exactement, qu’elle n’ait pas à faire dans le vent douze tours du pâté de maisons pour avoir l’impression d’en, de s’en sortir.

Oui, Blanche dans son salon écoute la radio pile quelque part où elle n’aurait pas dû être, lèvres pincées, qui retiennent le coeur qui est juste là, au bord de la bouche, puisqu’elle pense que tous les autres jours de sa vie, dans le métro il n’avait rien à faire là, son père. Mais que ce jour-là précisément, il avait dit que c’était lui qui irait voir maman. »

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