Mille projets chouettes et une mallette

« Mais comment est-ce que tu fais pour te retrouver toujours à bosser sur des projets trop chouettes ? ! » me demandait il y a quelques jours une amie à qui je racontais les jolies choses du moment…

En vérité, je n’ai pas bien su quoi dire. À part répéter que j’ai 47 bonnes étoiles accrochées au-dessus de ma tête, comment répondre à cette question ? Et puis j’ai réfléchi. À comment chaque projet arrivait, à tous les petits pas qui faisaient qu’un jour, je signais des conventions de partenariat et j’envoyais des devis (qui étaient acceptés, oh my !) (bon, en vrai, pas toujours, peut-être que je vous raconterai ça, dans un futur post…).

Ça peut commencer par une discussion sur une envie vague que j’ai, de co-animer des ateliers écriture et sciences, et cette phrase lancée comme ça un peu en l’air ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde, puisque celle-là même me demande, des moiiis plus tard, ce qu’il en est, si je suis toujours partante.
Ça peut aussi être un atelier donné à des particuliers qui après coup ont envie de me faire venir dans leur cadre professionnel, et j’en suis toujours très flattée.
C’est une fois une rencontre en coup de vent sur le pas de la porte d’un café bruxellois d’une collègue d’amie de mon Master FLE qui se transforme bien longtemps après en « tu viendrais former mes étudiant.e.s ? ».
C’est de temps en temps des gens qui aiment lire des mots sur Le thé est encore chaud et qui transforment ça en invitation, parce qu’autour d’un vrai thé ce serait mieux – et ça, ohlala, ça me touche en grand.
Bref, c’est souvent par des rencontres autour de l’écriture.

*

Et puis parfois pas. Parfois, c’est connaître les gens autrement, et quand on découvre bien plus tard nos boulots respectifs, on se dit, « ah mais oui faisons quelque chose ensemble ! »

Je fais partie depuis deux ans d’une chorale militante, la Buena Vida Social Band. Une cinquantaine de choristes, des chants en plusieurs langues qui racontent, sensibilisent et dénoncent, et des présences sur des festivals, des manifs, des événements activistes. J’adore nos répétitions du vendredi soir, nos enthousiastes chef.fe.s de chœur, les débats que nous avons sur le sens de tout ça, l’énergie dingue que ça me donne àchaquefois, le trac avant la scène, les retrouvailles en début de manif et les voix cassées en fin. Et parmi tous ces gens, beaucoup qui travaillent dans des ASBL toutes plus chouettes les unes que les autres, qui tissent le réseau associatif sacrément dynamique de Bruxelles.

 

Un jour, donc, ma copine Candice de la chorale m’a parlé d’une mallette pédagogique en train de se fabriquer au CNCD-11.11.11 avec plusieurs autres associations. Cette mallette sur le thème de la « justice migratoire » propose un tas de supports d’animation pour permettre à des groupes (d’élèves ou d’adultes) « de comprendre le phénomène des migrations, de réfléchir, d’argumenter, et de construire des pistes futures. » Et parmi tous ces supports, un outil qui serait un rêve éveillé : un activité dans laquelle le groupe serait invité à s’allonger et à écouter un texte proposant d’imaginer un monde sans frontières. Prendre, à un moment, le temps de se projeter, créer de la matière pour en débattre et en discuter ensuite. Et se posait la question de ce texte lu… Est-ce que j’avais envie de l’écrire ?

Ce que j’aime dans ce travail, entre mille autres choses, c’est la possibilité qu’il y a, souvent, de co-construire les projets, de rebondir sur ce qui est proposé, pour ajuster, aménager, profiter de l’expérience de chacun.e et arriver à des choses qui conviennent et parlent à tout le monde.

Non, je n’avais pas envie d’écrire ce texte : je ne m’en sentais ni capable ni légitime (ah, cette problématique éternelle !). Par contre, on pouvait imaginer un atelier d’écriture sur la thématique auprès des professionnel.le.s qui travaillaient sur l’outil, pour amasser le matériau nécessaire, et à partir de là, alors oui, ça me paraissait jouable…

Et c’est ainsi que quelques semaines plus tard, j’ai débarqué au CNCD-11.11.11 avec deux sacoches pleines de livres – j’avais eu du mal à choisir – pour le dit atelier.

Du mal à choisir… Saurez-vous en reconnaître quelques uns ?

 

Nous étions cinq, pas forcément toutes très rassurées à l’idée d’écrire de manière créative. Pour moi, le plus gros défi était de faire écrire des textes qui ensuite brodés ensemble serviraient eux-mêmes à faire écrire des textes à d’autres… D’arriver à faire lâcher prise aux participantes pour que les textes produits puissent ensuite faire lâcher prise à celleux qui les entendraient… Un atelier en poupées russes, en quelque sorte !

J’amène avec moi Georges Perec qui parle de passer la frontière, Ito Naga qui sait que les frontières entre ce qu’on sait et ce qu’on croit sont nébuleuses. Je dessine des limites floues entre les textes : on s’emprunte des mots, on en emprunte à d’autres en ouvrant des livres au hasard, on se pique des morceaux de texte, on s’échange nos feuilles, on rend tout ça perméable…

Trois heures plus tard, nous ressortons rassurées d’abord, mais émues, surtout. La thématique nous tient à cœur à toutes, et il va s’agir d’être à la hauteur…

On ne va pas se mentir, j’ai beaucoup lutté pour écrire le texte : trop à dire, mais ne pas s’imposer ; trop à faire comprendre, mais seulement suggérer. J’ai fait le tri dans tous les mots écrits, j’ai réorganisé et mélangé, j’ai erré sur youtube en quête d’exercices de visualisation, j’ai hésité sur le ton à adopter, et puis à un moment, j’ai eu l’impression de tenir quelque chose. Je m’y suis engouffrée.

Plus tard, il y a eu des va-et-vient autour du texte, on l’a raccourci, un peu modifié. On est passées du « vous » au « tu ». Alice l’a enregistré pour permettre aux professionnel.le.s qui ne se sentiraient pas de lire de pouvoir quand même l’utiliser avec des groupes.

[…] À ces autres que tu rencontres, tu poses la question :
Y a-t- il un drapeau de la planète Terre ?
Si oui, à quoi ressemble-t- il ?

Si non, faudrait-il l’inventer ? Quelle forme, quelles couleurs, quels motifs ? Pour quel message ?
Si tu pouvais aller, revenir, t’installer, atterrir partout, où le ferais-tu ?
Regarde le ciel au-dessus de toi.
Est-il partout pareil ?
Est-ce que passer la stratosphère, c’est passer une frontière ? […]

Un jour, je me suis faufilée dans une classe de secondaire dans laquelle Candice testait l’animation. J’ai eu le cœur battant quand les jeunes se sont installé.e.s, assis.e.s contre les murs, la tête contre leurs genoux, ou allongé.e.s sur les tables, leurs capuches rabattues sur les oreilles. J’ai apprécié la qualité de l’écoute, les débats qui ont suivi, les images qui avaient surgi pour chacun.e.
Le week-end dernier, j’ai à nouveau assisté à une séance de rêve éveillé. Cette fois, il y avait des enfants et des pensionnés, des francophones et des non-francophones, et encore une fois, j’ai aimé les réflexions que ça suscitait, les résistances émises par certain.e.s et les autres qui se laissent embarquer. Sur les feuilles de papier, il y avait des dessins, des mots, des phrases, des couleurs. Des interrogations. Des craintes. Des envies.

Un peu comme nous au sortir de l’atelier, si on y réfléchit.

*

Pour vous procurer la mallette en question, vous trouverez toutes les infos ici. Des formations sont aussi prévues pour en découvrir le contenu et en tester les activités.

Et puis si ça vous dit, venez nous voir à nos prochains concerts ?
– le samedi 10 juin à Liège ;
– le vendredi 16 juin à Bruxelles.

Et enfin, au moment où je termine d’écrire ce post, ma lecture aléatoire me propose ça. Les frontières n’ont pas de sens.

 

Aucun commentaire

Claude Enuset

Perméable, c’est un beau mot pour le mouvement de l’écriture.

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meliemeliie

C’est drôle, je m’étais arrêtée pour le trouver. Puis je m’étais demandé s’il marchait. Il faut croire que oui, alors 🙂 Merci pour ta lecture !

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