Le poème fondu contre le syndrome de la page blanche

Un jour, Claire m’a écrit :

Quelle merveilleuse idée, qui balaie d’un coup le syndrome de la page blanche, la frayeur de commencer ! ! !

Wahou ! Mais quelle est donc cette idée si merveilleuse (et pas de moi, hein) qu’elle efface la page blanche (ou du coup, la remplit) et mérite trois points d’exclamation ? Eh bien, il s’agit du poème fondu, une forme d’écriture ludique et accessible à tou·te·s. Une invention de Michelle Grangaud, une des rares autrices de l’OuLiPo, l’Ouvroir de Littérature Potentielle.

Le poème fondu, qu’est-ce que c’est ?

Sur le site de l’OuLiPo, la définition commence comme ça :

Le poème fondu consiste à tirer, d’un poème donné, un autre poème plus court, par exemple d’un sonnet, un haïku. On ne doit pas employer dans le haïku d’autres mots que ceux qui sont dans le sonnet, et on ne doit pas les employer plus souvent qu’ils ne le sont dans le sonnet.

Ça, c’est la version originale, mais comme la proposition d’écriture n’est que prétexte, je résume le poème fondu ainsi :

  • Vous prenez un texte A (la double-page d’un livre, par exemple – contrairement aux caviardages, pas besoin de le déchirer, ouf !). Vous n’avez le droit qu’aux mots de cette double-page pour écrire un texte B.
  • NORMALEMENT, vous n’avez pas le droit d’utiliser les mots plus de fois qu’ils ne sont dans le texte. Imaginez que vous découpez votre double-page, vous devriez pouvoir faire un collage de votre poème, sans que rien ne manque.
  • Mais bon, si vraiment vous voulez utiliser un mot plusieurs fois… allez-y !
  • NORMALEMENT, vous devez garder les mots du texte-souche absolument tels quels.
  • Mais parfois, un masculin serait ‘achement mieux au féminin, et un singulier aurait besoin d’un -nt à la fin pour servir votre texte… allez-y aussi !
  • NORMALEMENT, les mots de votre poème doivent TOUS être dans le texte.
  • Mais il arrive que vous ayez mal lu, ou qu’un mot ressemble à un autre à s’y méprendre, et oups, le voilà utilisé dans votre poème… et c’est ok !

Parce qu’après tout, l’essentiel, c’est d’écrire, n’est-ce pas ? À vous de voir ensuite le degré de contrainte que vous vous imposez !

Un poème fondu par jour pendant un an

À l’origine de ma redécouverte du poème fondu (forme que j’avais déjà expérimentée une fois ou l’autre en atelier), il y a mon amie Floriane Durey, qui en juin dernier, décide de se remettre un peu à l’écriture en écrivant un poème fondu par jour pendant l’été. Je lis avec plaisir ses poèmes sur le réseau bleu, et quelques semaines plus tard, alors que nous passons du temps ensemble, je la rejoins dans l’exercice. Ce que je pensais n’être qu’un exercice d’écriture de quelques jours devient un projet un peu plus ambitieux : très envie d’écrire un poème fondu par jour pendant un an (jusqu’au 26 juillet 2019 !) (oui bonjour je suis accro). Je voulais faire un bilan à 6 mois de poèmes fondus quotidiens mais devinez… la page blanche ;-)

Bref, le projet a évolué, l’été est fini, Floriane a vogué vers d’autres textes, un groupe FB est né, d’autres se sont joint·e·s, avec des poèmes postés en commentaires ou gardés pour elles et eux, des textes tous les jours ou sporadiquement, des périodes creuses et d’autres fastes, la vie quoi. Un texte-souche (les pages 30 et 31 (choix aléatoire) de n’importe quel texte) y est posté chaque jour (un grand merci à Anne-Lise, fournisseuse efficace de pages-souches aux voix diverses et variées), et qui veut peut prendre la parole en commentaire, le jour même ou plus tard, quand c’est le moment.

Un grand merci à tou·te·s les participant·e·s, ponctuel·le·s ou régulier·e·s, c’est un plaisir de faire ça avec vous !

Mais donc, un poème fondu, ça ressemble à quoi concrètement ?

Pour vous donner une idée, je ne vais non pas vous montrer UN poème fondu, mais CINQ poèmes fondus d’un coup, à partir du même texte-souche. Car c’est bien ça, le supplément de bonheur à l’exercice : découvrir les poèmes d’autres à partir des mêmes mots d’origine.

La folle rencontre de Flora et Max, Martin Page et Coline Pierré

Ces pages-souches sont les pages 30 et 31 de La folle rencontre de Flora et Max, de Martin Page et Coline Pierré, à L’école des loisirs.

poème fondu Alexia
poème fondu Sophie
poème fondu Muriel poème fondu Pascaline poème fondu Amélie

Cette variété des voix, je trouve ça réjouissant !

Le poème fondu : par où on commence ?

Et comme il y a autant de poèmes que de personnes, il y aussi différentes techniques pour écrire son poème fondu. Parfois, elles évoluent au fil des semaines, parfois pas, on a trouvé sa façon de faire et on la garde.

Delphine commence par classer par colonnes noms, adjectifs, adverbes, verbes.

Sophie, quant à elle, « attrape des noms, des verbes, des adjectifs et adverbes [qu’elle] associe pour composer [s]on poème. »

Claude lit dans le désordre : « dans la non chronologie, je promène mon regard dans les mots de l’auteur de façon chaotique, anarchique, parfois je ne lis pas tout, j’abandonne les phrases un peu floues sur la photo. […] J’essaie de choper un mot, une sonorité, un mot-pulsion qui conviendrait à mon humeur floue du matin et c’est parti. Assemblage, désossage, délire, dans un premier temps je cherche, en disant à voix haute, une émotion venue juste de la juxtaposition, des sonorités, de la fluidité ou des ruptures, des répétitivités ou des télescopages. »

Anne-Lise, elle, voit « le texte d’origine comme une ossature dont [elle s’]autorise à parfois emprunter une cote ou un vertèbre pour peu [qu’elle s’]en écarte ensuite ».

On peut essayer « dans la mesure du possible de garder quelque chose de l’univers de l’auteur« , dit Marie-Laure, tout en affirmant sa propre voix, texte après texte : comment faire, d’un texte à chaque fois différent, un poème qui à chaque fois nous ressemble, ou du moins ressemble à une partie de nous ?

Quelles que soient les façons d’écrire, on se retrouve quand même, je crois, sur l’idée de « magie ». En d’autres mots, le poème fondu, c’est un moment pour cultiver l’étonnement, le jeu, la poésie.

Ce que cela m’apporte pour mon écriture même, c’est une ouverture, un grain de folie qui aide à mieux se connaître. (Marie-Laure)

Bonheur, étonnement de l’apparition d’une nouvelle agrégation de mots. Se laisser imprégner par ce texte imposé et l’imagination, avec jubilation, tisse un poème au fur et à mesure que l’intention apparaît ! (Sophie)

Pour le défi aussi. Et le plaisir de découvrir d’autres textes et auteur·rice·s, y compris les participant·e·s.

Je trouve que c’est vraiment une fonction importante, on découvre de nouveaux livres, de nouveaux auteurs, qu’on a envie de mieux connaître. (Marie-Laure)

Ce qui me plaît, c’est de découvrir de nouveaux auteurs et d’avoir envie de lire leur livre, d’être surprise et de sourire quand le texte de base sort de l’ordinaire (programme de spectacle, livre de botanique, etc), de tomber sur des mots que je connais pas, de les chercher dans le dictionnaire et de me donner le défi de les utiliser dans le poème. (Delphine)

Je rajouterais  : mine de rien, à coup de poèmes quotidiens, on accumule de la matière. Petit à petit, sans exactement s’en rendre compte. Et puis tout à coup, ça remplit des pages de document texte et on peut relire tout ça, voir des axes se dégager, des poèmes venir nourrir (ou pas) d’autres projets personnels. On peut remélanger, classer, en faire des petits recueils, des lectures, ou des cartes postales (grâce au graphisme de Nirine Arnold).

poème fondu_énigme_Amélie CharcossetEnvie d’en voir plus ? Rendez-vous sur les cartes postales fondues.

Envie d’expérimenter le poème fondu ?

Deux moyens pour cela :

– Envoyez-moi (contact @ ameliecharcosset . com) une photo de la couverture du livre de votre choix, et une photo de ses pages 30-31, ainsi que les références (titre, auteur·rice, édition) : on se fera un plaisir de l’utiliser en texte-souche dans les prochains jours.

– Rejoignez-nous sur le groupe Facebook Fondu·e·s de fondus pour lire les poèmes fondus des autres et en écrire à votre tour !

Et pour terminer, je laisse à nouveau la parole à Claire :

Après tout, les mots étaient déjà là : dans la double-page. Je pouvais prendre la matière, et modeler les mots comme de la terre. J’ai eu envie de jouer. Et sincèrement, c’est juste fabuleux car l’écriture était devenu un sujet de torture pour moi. Cette fois, l’envie et le plaisir sont devenus beaucoup plus forts que la peur de mal faire ou l’envie de bien faire.

Alors, vous venez ?

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Véronique SIHARATH

Bonjour Amélie, je découvre le poème fondu, et j’adore tes cartes postales si belles dans le fond et la forme!!!
Je me dis que cette idée peut s’adapter parfaitement à un public allophone en FLE. actuellement j’anime des ateliers d’écriture avec un public pas forcement allophone, un public adultes en insertion, allophone ou pas…bref, les poèmes fondus m’inspirent en adaptant les textes souches à chacun je pense que la créativité pourra s’envoler!!!! merci pour ton site et pour ton blog….dommage que tu sois si loin, j’aurai participé à tes ateliers « utopie, dystopie  » avec bonheur (je suis à Montpellier, je t’avais entendu à la fac avec Sophie Dufour )

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Amélie

Bonjour Véronique ! Merci pour ton retour 🙂 Oui, complètement pour poèmes fondus & FLE !!! Et même sans adapter les textes-souches, l’avantage de cette consigne, c’est que chacun·e fabrique avec ce qu’il/elle comprend, donc si tu pars d’un texte ps trop difficile, c’est très accessible ! Je serais curieuse d’avoir ton retour si tu testes, tu viendras me raconter ? À une prochaine (peut-être sur un week-end d’atelier où ça te laisse le temps de venir ? :)) !

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