tête-bêche {01}

Un jour, Mathilde, que j’aime beaucoup suivre sur Twitter dans son quotidien de travailleuse sociale, m’a envoyé un message pour me proposer un projet d’écriture à quatre mains. Après avoir dit « oui d’accord mais un peu plus tard quand j’aurai fini mon roman », j’ai laissé passer quelques semaines et je l’ai recontactée : on ne va quand même pas s’arrêter de vivre tant qu’on n’a pas fini d’écrire un roman parce que sinon on ne s’en sort pas (enfin, moi en tout cas) (ceci dit, c’est peut-être pour ça que je n’arrive pas à finir ce roman…) (c’est un autre débat).

 

Comme, de Mathilde, j’ai reçu de très beaux conseils de lecture, j’ai pensé que ça pouvait être un chouette départ d’écriture. Voilà l’idée, donc : s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase. De l’écriture en parallèle, donc, mais renversée. C’est l’aventure du projet tête-bêche qui commence !

Pour nos premiers textes, Mathilde m’a proposé une phrase extraite du livre Le Peintre au Couteau, d’Olivier Pourriol (à ajouter dans ma PÀL, donc !) : « J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. » La mienne vient du superbe De A à X, de John Berger : « Je reviens avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur. »

Je vous préviens, nous voilà à peine embarquées que j’ai déjà triché (j’autorise toujours les participant.e.s d’ateliers à faire ça, je ne vais quand même pas m’en priver !), la faute à la concordance des temps…

J’espère que découvrir ces textes vous amusera autant que nous quand nous les écrivons !

*


Le texte de Mathilde

Je reviens avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur. Il lève le nez de son café fumant, une lueur de curiosité brille dans ses yeux.
Je pose délicatement la boîte sur la table de la cuisine. Dans la lumière douce du matin, les petites boîtes colorées ressemblent à des confettis attendant d’être projetés dans les airs.
Il ouvre la première, minuscule et rose brillante. Puis la verte couleur d’eau, et la bleu pétaradant. De chaque boîte, il extrait avec douceur de petits bouts de papier. Son regard se pose sur mes mains peinturlurées, ses sourcils se froncent : « Mais, enfin ? »
Il agence avec soin les petits papiers griffonnés, la phrase se dessine sous nos yeux :

On ouvre !

Mon sourire s’élargit devant son regard doux et prudent, et je l’emporte dans mon enthousiasme torrentiel. Je lui parle des papiers remplis, du local trouvé. De ce lieu de joie et de partage qu’on va enfin pouvoir créer.
Et du panneau, le fameux panneau dont nous avons tant parlé. Cette pancarte que nous devions dessiner à quatre mains, symbole des fêtes et de la danse. Les croquis, les essais de couleurs finalement relégués au fond d’une pochette au triste titre : « Antériorité ».

Je lui prends la main et l’emmène dans le garage. D’un signe du menton, je lui montre le grand panneau de bois : « J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. »

 

Le texte d’Amélie

J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. C’était écrit sur le bail, le locataire s’engage à remettre l’appartement dans l’état dans lequel il l’a trouvé, quelque chose comme ça.

Je voulais acheter de la peinture blanche, mais j’ai plus une thune. C’est vraiment la dèche, je veux dire. Je mange des coquillettes depuis des semaines – des coquillettes exprès, au moins, ça a un joli nom. Avant, j’achetais des penne, mais Anastasia, à force de prononcer ça « peine » m’en a dégoûté. On bouffe assez de merde comme ça, on ne va pas, en plus, la rendre triste. Les coquillettes, c’est plus… coquet, et puis si on le dit vite, on peut presque entendre côtelette – bon, presque quoi. Ça transforme le tout en repas de fête.

C’est Julien qui m’a dégoté de la peinture rouge dans les coulisses du théâtre. Il me l’a apportée samedi matin, il roulait à vélo sans tenir le guidon, un pot dans chaque main. Je l’ai vu depuis la fenêtre, il zigzaguait entre les voitures, je l’ai engueulé. Parfois, on s’énerve contre les gens qu’on aime, ça nous dépasse, mais c’est la peur qui veut ça. Le rouge, je le préfère sur mes murs.

Dimanche, j’ai rien fait. Le dimanche, c’est sacré.

Hier, je suis descendu à la station de métro, j’ai demandé au gars qui distribuait des journaux si je pouvais en avoir cinq. J’ai déplié les feuilles sur le sol, il faisait froid mais je suis resté torse nu, je voulais pas tacher mon t-shirt.

J’ai peint.

Ça sèche. Samedi, Julien m’a dit : « tiens, regarde, après, tu t’assoiras sur les pots, ça remplacera tes tabourets. » Ça m’a fait marrer. Je fais comme il a dit. On est plus bas, on voit pas les choses pareil.

Je vois quand même qu’il est temps de partir.

Il ne reste pas grand-chose à emballer. Il ne reste pas grand-chose tout court, en vrai. Un jour, j’étais rentré, et puis j’avais d’abord cru qu’on avait été cambriolés. Ça, c’était avant de voir le mot d’Anastasia. J’avais pas fait gaffe, que tant de choses étaient à elle. Que j’étais là même pas à moitié.

Aujourd’hui, je suis allé à la pharmacie. J’arrêtais pas d’éternuer parce que j’avais fait le malin sans t-shirt, mais je n’ai rien pris. Pas de thune, j’ai dit. J’ai demandé s’ils avaient des caisses vides. Depuis l’arrière-boutique, la nana m’a demandé, il vous en faudrait combien ? J’ai haussé les épaules. Une vie même pas à moitié, ça fait quoi en volume ?

Je suis revenu avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur.

*

Vos retours sont les bienvenus, et à bientôt pour un deuxième épisode !

Aucun commentaire

Quantin Sophie

belle invention les filles!
Je me suis régalée à lire vos deux textes , bravo à vous deux et à bientôt !
bise s
Sophie

Réponse
nicole

Quelle belle idée d’exercices d’écriture,j’ai beaucoup aimé lire ces textes . Cela pourrait donner envie d’écrire ,de se lancer ..
Nicole

Réponse

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