tête-bêche {08}

La semaine dernière, j’ai eu la chance d’aller écrire quelque part au bord de l’océan, en douce compagnie.

Comme j’avais terminé la relecture de mon roman quelques jours plus tôt, me lancer dans quelque chose de neuf était au-dessus de mes forces. Heureusement, on s’était fixé un nouvel épisode de tête-bêche à écrire avec Mathilde.

Tête-bêche, en rappel, c’est un projet d’écriture à quatre mains, autour de phrases que l’on s’offre. La phrase de Mathilde commence mon texte, la mienne le termine, et inversement pour elle. J’ai pioché mes mots dans un bouquin de Martin Winckler (que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Bruxelles il y a peu de temps), Abraham et fils, « Un soir, un gamin à vélo vient frapper à ma porte pour me demander d’aller très vite chez les Moreno ». Mathilde m’a offert une phrase de L’homme de l’hiver, de Peter Geye (que j’ai maintenant envie de lire) : « Ces humeurs duraient une minute ou une heure, mais elle était délicieuse alors ».

Ouf, de quoi me remettre en écriture sans (trop) paniquer, donc, même si en vrai, la phrase de Peter Geye m’a plongée dans des abîmes de réflexion : je n’avais aucune idée de ce qui se cachait derrière ce « elle », bien difficile à apprivoiser…

Mais les grandes balades au bord de l’eau ont finalement fait émerger une idée. J’ai tendance à oublier cette évidence qui est pourtant d’une aide immense : quand tu n’as plus d’idée, pars marcher.

Bonne lecture !

Le texte de Mathilde

Un soir, un gamin à vélo vient frapper à ma porte pour me demander d’aller très vite chez les Moreno.

Ni une ni deux, j’attrape mon ciré et mes clés et je claque la porte de la maison. Le regard stupéfait du môme me fait sourire, j’ai presque envie de lui dire « Tu verras, quand tu seras vieux comme moi je suis vieille, tu seras organisé comme un frigo de militaire. Tout à sa place, rien ne dépasse ».

Mais je ne dis rien car l’instant ne dure pas : le minot a vraiment l’air inquiet, il me devance de deux pas et se retourne souvent. Ma lenteur ne le dérange pas, elle lui rajoute juste du souci.

La maison des Moreno est au bout de la rue. Si le trajet est court et familier, aujourd’hui il dure.

À l’arrivée, la porte est restée entrouverte. Le môme pose son vélo dans le jardin puis se tourne vers moi : « Vous devriez entrer ».

Trois marches sur le seuil, attention à la briquette ébréchée. Je saisis la poignée, bien froide en cette journée presque hivernale.

Malgré moi, je soupire, de ces souffles qui nous donnent du courage avant une épreuve.

À l’intérieur, la maison est silencieuse.

Comme endormie.

Je pénètre dans la cuisine. Marc est assis à la table en formica rose, une tasse de café à la main. Vu d’ici, on dirait un poète en quête d’inspiration : ses yeux gris regardent le cahin-caha des branchages.

Alors que je m’assieds à ses côtés, il pousse une tasse vers moi tandis que je saisis la cafetière. Lui et moi sommes des complices de toujours et nos gestes s’en ressentent.

Je me sers en silence et je le regarde. Il continue d’observer le mouvement des feuilles, dehors, mais je sens que son attention se dirige progressivement vers moi.

J’encercle la tasse des mains. La chaleur du café réchauffe mes doigts engourdis. J’attends patiemment : Marc a toujours eu un temps de chauffe avant de parler.

Les coins de sa bouche commencent à s’agiter, son front à se plisser : il cuve ses mots. Cela n’augure rien de bon.

« Elle est partie, ça y est. »

Les mots me tombent dessus comme une claque sur la nuque.

Je m’embourbe à mon tour dans le silence et fixe mon auriculaire dans la anse de la tasse.

« Elle est là, dans le salon. Je sais ce que je dois faire, mais je n’y arrive pas. »

Je lui saisis la main par réflexe, et son pouce masse doucement mes jointures.

Comment imaginer cette maison sans Clémentine ? Comment imaginer le quartier sans elle ?

Ces derniers temps, la situation avait salement dégénéré. Clémentine perdait le fil du temps, elle confondait maintenant et jadis.

Le jour où elle a quitté le domicile pour aller au marché en laissant le lait sur la gazinière, Marc a fait une valise minimaliste et a emménagé avec elle. Nous reprenions une vie adolescente, lui chez sa mère et moi rendant visite.

Cette dernière semaine avait été éprouvantable, les pertes de mémoire s’intensifiaient. Malgré celles-ci, il y avait toujours quelques moments de lucidité. Dans ces brefs instants, Clémentine se mettait à ses activités d’antan, ici le crochet, là la confection de petits biscuits. Pendant ces courtes périodes, son regard brillait de mille feux, elle nous disait de sa voix éraillée : « allez les gamins, tenons-nous compagnie ! » et nous discutions en buvant le thé. Ces humeurs duraient une minute ou une heure, mais elle était délicieuse alors.

*

Et comme le blog de Mathilde est revenu (chouette alors !), vous trouverez mon texte chez elle.

Tous les textes du projet sont à retrouver en cliquant sur tête-bêche.

Et vous, comment auriez-vous interprété ces deux phrases ?

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