de la télépathie en atelier d’écriture & tête-bêche {09}

Une des 3151 raisons pour lesquelles j’adore écrire en atelier, c’est qu’après un certain temps d’adaptation (je dirais une demi-journée), des correspondances se nouent entre les textes. Il y a des choses qui ont été évoquées par certain.e.s et qui reviennent chez d’autres (surtout si ce sont des propositions où j’encourage tout le monde à s’inspirer de son voisin, d’offrir des mots à sa voisine, de piocher librement dans ce qui a déjà été écrit) , mais il y a aussi, et c’est là que ça devient presque magique, des choses qui n’avaient pas encore été dites et qui surgissent dans les textes en même temps. Une forme de pouvoir télépathique. Je l’explique par la bienveillance et l’écoute attentive qu’il y a de la part de et envers chacun.e dans les ateliers. Et par… non, en vrai, je ne l’explique pas tout à fait, et c’est sans doute la 3152ème raison pour laquelle j’adore écrire en atelier 😉

Je parle de ça parce que dans cet épisode de tête-bêche qu’on vous offre aujourd’hui avec Mathilde, j’ai aussi retrouvé ces correspondances… D’abord dans le choix des livres : elle m’a proposé une phrase de La vengeance des mères, de Jim Fergus, alors que j’avais prévu de piocher dans La controverse de Valladolid, de Jean-Claude Carrière. Tous deux parlent des Indiens d’Amérique, ce qui m’avait fait sourire (parce que de mon côté, ce n’est pas tous les jours que je lis de la littérature sur les Indiens d’Amérique). J’ai finalement changé d’avis et j’ai choisi une phrase d’Ici, de Christine Van Acker. Mais en découvrant nos textes et l’importance qui y est donnée à la respiration, je me suis dit que la télépathie pouvait même marcher hors atelier physique. Et ça, c’est carrément chouette !

Bref, tête-bêche, c’est donc un projet d’écriture à quatre mains. La phrase que m’offre Mathilde commence mon texte et termine le sien, et celle que je lui propose termine mon texte et commence le sien. Au programme, nous avions donc « La colère donne des pouvoirs, comprenez-vous ? », de Jim Fergus, et « Avant de continuer notre chemin, nous jetons encore un œil vers le tas de bois où il n’y a plus personne. », de Christine Van Acker.

Bonne lecture !

Le texte de Mathilde

Avant de continuer notre chemin, nous jetons encore un œil vers le tas de bois où il n’y a plus personne.
Machinalement, je pousse du bout de ma basket les cendres encore fraîches sur le bois consumé. De cette aventure, il ne restera que ça : les feuilles drôlement aplaties, signe de notre présence (que dis-je, de notre intrusion). Et ce feu.
Le groupe s’éloigne déjà, certains chantant, d’autres se plaignant du froid matinal.
Oui, il ne restera que ça. Des miettes. Des petits bouts de soi, qu’on parsème ça et là, même lorsqu’on essaye de se faire discret.« Encore en train de philosopher toute seule ? »
Je lève à peine les yeux.
Le silence est rompu, mes pensées volent en éclat : sa présence gâche tout, elle a toujours tout gâché.
Il sourit. J’entends ses lèvres se déplier et remonter sur ses dents, dans ce caractéristique bruit de salive qui m’a toujours dérangée.
Je me tourne vers lui : rien n’a changé, il fait toujours deux têtes de plus que moi. Rien n’a changé, il a toujours cet air vaguement amusé. Rien n’a changé, son regard posé sur moi est celui de l’homme qui possède.
Je jette un rapide coup d’œil autour de moi : le groupe est bien loin.
Ils m’ont laissée seule en connaissance de cause, en m’ayant pourtant garanti qu’ils seraient là, que cette situation (lui et moi, face à face) n’arriverait pas.

Il me parle, il m’abreuve de paroles. Ses yeux se plissent derrière ses lunettes quand il sourit.
Comme avant.
L’avant qui se résume à l’odeur dense du velours de la chambre, ses mains autour de mes poignets, le sourire aux mille dents, ma détresse et ma gorge sèche. La tétanie.

C’est le même homme, qui emploie les mêmes stratégies. Il parle, encore et encore. Sa tête se penche un peu sur la gauche. Il passe ses doigts sur mon visage, replace ma mèche rebelle derrière mon oreille.

Je regarde ses gestes, comme observatrice de mon propre destin, de ma propre peau.
Ses mains se placent stratégiquement, je le vois enrouler ses doigts autour de mes poignets.

Respirer. C’est tout ce que je sais faire.
Respirer.
Mon genou s’élance, lourdement, calmement. Il relâche mes poignets et s’étend à terre.
Je regarde cet homme, rendu petit d’un coup.
Il geint, m’insulte de tous les noms.
Respirer. Respirer.
Ma jambe s’élance et brusque ses côtes. Ses jambes. Son torse. J’ai la courtoisie de ne pas heurter le visage.

Je me tourne pour prendre mon sac à dos, resté au pied de l’arbre où je l’avais laissé.
Le groupe est là. Planté comme les arbres autour de moi.

« Je vous avais demandé de ne pas me laisser avec cette raclure. »
Je retourne sur le sentier, laissant les autres s’occuper du grand cornichon étendu par terre. Je regarde les feuilles, et je souris : la colère donne des pouvoirs, comprenez-vous ?

*

Pour découvrir mon texte, rendez-vous sur le blog de Mathilde !

Tous les textes du projet sont à retrouver en cliquant sur tête-bêche.

Et vous, que vous inspirent ces deux phrases ?

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