“Je ne suis pas créative”

Pendant longtemps – mais alors vraiment très longtemps (30 ans quoi) – j’ai cru que je n’étais pas créative. Alors même que je donnais des ateliers d’écriture créative, tu vois l’embrouille ? Quand les gens me renvoyaient ma créativité, j’étais là : “oui ahah ok vu lol”. Je ne comprenais pas de quoi ils parlaient.

Je n’ai pas mille idées à la seconde

Il y a quelque temps, je suis allée débusquer la croyance qu’il y avait derrière ça. Je me suis rendu compte que pour moi, les gens qui étaient créatifs, c’était ceux qui disaient : “j’ai mille idées à la seconde” (ou minute, à la limite). Point barre. Et moi je n’ai pas du tout ça, rien que l’expression me met en panique et j’ai l’impression d’imploser (oui, je la prends très au pied de la lettre : quoiii, MILLE IDÉES mais ça doit être insupportaaaable, help je veux du silence dans ma tête).

Moi, j’ai UNE idée de temps en temps, mais quand elle arrive jusqu’à moi et que je commence à lui accorder de l’attention, elle mûrit pas trop mal, et du coup, j’ai souvent envie de ne pas la lâcher. Ce qui est plutôt très cool. Mais pendant des années, donc, j’ai juste trouvé ça nul parce que les vrais gens créatifs avaient plus d’idées plus souvent et je n’étais donc pas de ces gens-là.

Légèreté, créativité, envol

J’expliquais il y a quelque temps dans un post sur Facebook que j’avais choisi trois mots comme intentions pour 2021 : légèreté, créativité, envol. “Ce sont des phares pour quand je me sens perdue, quand il y a trop d’infos extérieures, trop de propositions, trop de projets, trop de bordel, trop de sollicitations, trop d’angoisses : est-ce que l’info, la proposition, le projet, la sollicitation en question vient nourrir une de ces intentions ? Ou bien est-ce que ça m’en écarte ? Quand ça tangue trop, quelles pistes m’ouvrent ces mots pour revenir au centre ? Comme une envie de garder le cap dans les tempêtes. Ça ne veut pas dire ne pas se laisser toucher par le reste, mais baliser le chemin.”

J’ai commencé à regarder ce que ça donnait, chacun de ces mots dans mon quotidien.

(quand j’essaie d’appliquer le mot “envol” dans la vraie vie)

Apprivoiser son fonctionnement plutôt que lutter contre

Pour envol, je me suis demandé ce qui empêchait de décoller. Et j’ai pris conscience que toutes les fois où je juge mon fonctionnement plutôt que de voir comment en tirer parti, c’est de l’énergie que je mets à la poubelle (même pas de tri sélectif).
Quand je me raconte que je ne suis pas créative alors que je pourrais plutôt regarder comment me mettre au service de mon-unique-idée-de-temps-en-temps.
Quand je me maudis de préparer un atelier ou une formation à la dernière minute alors que c’est clairement comme ça que je suis la meilleure et que je pourrais me reposer sur cette certitude-là et passer tout le temps avant à faire autre chose plutôt que d’essayer de fonctionner autrement.
Quand je me méprise d’avoir du mal à être dans des groupes d’inconnus (chose rare ces mois-ci, mais admettons) alors que je pourrais me demander comment me donner de la douceur à cet endroit-là pour me faciliter la tâche.
Etc.

Bon, dit comme ça, ça a l’air tout bête. Pour la transparence, il y a quelques semaines, j’étais en stage d’écriture, et j’ai passé beaucoup de temps à me dire que je n’écrivais pas pour de vrai. Tout ça parce qu’une participante était plongée dans une saga de fantasy, alors que mon perso à moi se déplace dans 100 mètres carrés et beaucoup dans sa tête, et qu’elle contemple l’herbe, fait du thé et… réfléchit à la vie. Youhou. Autant te dire que le gong terrible du “Il ne se passe rieeeeen c’est pas un vrai texte” est venu résonner *un certain nombre de fois* à mes oreilles.

Je sais donc que c’est un travail de longue haleine. Mais comme les idées auxquelles j’accorde de l’attention, je vais laisser grandir sagement cette question-proposition : “Qu’est-ce qui se passe si j’arrête de vouloir fonctionner autrement et que je me recentre sur la découverte de mon propre mode d’emploi ?”

Et toi, où est-ce que tu peux récupérer de l’énergie ?

Toi, pas créative ?? Créative malgré toi !

Si le sujet de la créativité te titille et que tu as déjà pensé que tu n’étais pas quelqu’un de créatif, voilà qui pourrait t’intéresser. On donne une causerie dessinée, “Créative malgré toi”, sur cette thématique avec Anna Lentzner, illustratrice et facilitatrice graphique.

causerie dessinée

Une causerie dessinée, qu’est-ce que c’est ? Un espace où :

  • je te raconte des histoires et des découvertes pour t’accompagner dans l’appropriation de ta propre créativité,
  • tandis qu’Anna les dessine – en direct et de façon improvisée ! (et potentiellement avec des contraintes que je lui impose sans qu’elle soit au courant de rien, mwahaha #lacontraintelibèrelacréativité).

Ça se passe le jeudi 15/04, à 20h, et c’est à prix libre et conscient. L’inscription est obligatoire pour recevoir le lien d’accès, c’est par là !

causerie dessinée

“J’ai mis plus de huit ans à finir mon premier roman” : 3 croyances qui ralentissent l’écriture

Cette semaine, suite à une relecture de ma collèguamie Laure, j’ai corrigé quelques détails de mon livre. J’ai ensuite dit au garçon d’à côté, “bon ben j’aurai mis huit ans et demi à écrire mon premier roman”. Il est possible que j’aie poussé un gros soupir à ce moment-là. Le garçon en question, connu pour sa pertinence, a dit : “C’est pas la vitesse qui compte, t’es pas sur le Vendée Globe”. (C’est sa passion du moment). Et s’il a certes raison, j’ai quand même eu envie d’aller voir ce qui avait fait que ça m’avait pris – soyons lucides – TOUT CE TEMPS.

Moi au milieu de l’écriture de ce texte

J’ai vu au moins trois croyances que j’ai eu envie de partager avec toi : peut-être que l’une d’elles résonnera et pourra faire bouger quelque chose dans tes projets créatifs (d’écriture ou autre) ?

Croyance 1 : Il n’y a pas de fin possible.

L’histoire que j’ai écrite est assez triste. Bon, je l’espère lumineuse aussi. Mais on ne va pas se leurrer, ça parle notamment de coma et de culpabilité, et je passe ma vie à pleurer sur des bouquins (et j’adore ça), donc de manière assez cohérente, j’ai écrit un texte pas tout à fait youplaboum. Et pendant des mois, je ne voyais pas quelle fin donner à cette histoire. J’avais pourtant l’impression d’avoir exploré TOUTES les options.

Les options en question :

  • Une fin franchement triste (j’avais plusieurs options en termes de niveau de tristesse, mais ça se posait là quand même) : “non mais je vais achever les lecteur·rice·s, c’est HORRIBLE ils vont me DÉTESTER, toutes ces pages pour çaaaa aaaaah mais à quoi bon la vie”
  • Une fin carrément joyeuse : “QUOI ? Tu veux dire une happy end ? Non c’est mort, zéro crédibilité, ok j’adore l’Éloge des fins heureuses de Coline Pierré mais là, non, ce serait trop, c’est pas Disneyland ici.”
  • Une fin mystérieuse, genre on ne sait pas ce qui se passe : “Hmm, comme je ne sais pas choisir entre deux options, je laisse le/la lecteur·rice se débrouiller et décider de la fin ? Mais mais mais… c’est de l’ESCROQUERIE INTELLECTUELLE, ça ! Non, je refuse, ce manque de rigueur NE PASSERA PAS PAR MOI.”

(Oui il y a beaucoup de majuscules dans cet article, mais c’est pour vous dire que vraiment, le monologue intérieur était très animé #dramaqueen.)

Du coup, j’étais décidée à ne jamais finir ce texte. En fait, j’étais dans une belle polarité toute moisie : je ne veux pas d’une fin triste, donc qu’est-ce qui reste ? Une fin cotillons et confettis, musique à fond et ballons multicolores. Et ça, ça ne m’allait pas non plus. J’avais bien essayé d’explorer une troisième voie, mais qui était une option-roue-de-secours. C’est quand j’ai fait le choix de ré-explorer, pour de vrai, ce qui pouvait se passer dans l’histoire, en mettant de côté ce à quoi j’avais pensé en premier lieu, que j’ai pu trouver ma fin, ma VRAIE fin, celle qui m’a laissée hébétée puis qui m’a fait pousser des cris de joie en mode “purée c’est EXACTEMENT ça !!!”. Bref, cette fin, je l’aime trop.

Croyance 2 : Je n’aurai plus rien à écrire après.

Alors celle-ci, ça m’a pris quelque temps de la débusquer. Dans ce roman, je parle de voyages et de rencontres, d’amour et d’amitié, d’absence et de silence, de la langue qui dit et ne dit pas, de l’importance de nommer… Bref : de TOUS les thèmes qui me sont chers. Pendant un certain temps, j’ai eu l’impression que je livrais dans ce bouquin absolument tout ce que j’avais à dire sur tous les sujets qui me tenaient à cœur. Et que du coup, logiquement, si je finissais ce texte, eh bien je n’aurais plus jamais rien d’autre à raconter. Or, comme j’aime bien (!) écrire, c’était très inconfortable de me projeter dans un espace de “je n’écris plus parce que j’ai déjà tout dit.” Donc il valait mieux laisser ce texte-là en plan. Comment ça, c’est tordu ? Non non, du tout, je t’assure, c’est parfaitement logique ! Ahlala, notre cerveau (le mien en tout cas) est quand même sacrément fort pour nous raconter des histoires… Et d’ailleurs, ben, ça tombe bien, parce que des histoires, c’est pile ce que je voulais avoir. Plus d’histoires, d’autres histoires, de nouvelles histoires.

Quand je suis en plein milieu d’un texte, il est normal que je ne voie pas d’autre texte possible, que celui-ci prenne toute la place. Pour que quelque chose d’autre puisse naître, il me faut… de l’espace. Une fois cela vu et intégré, j’ai pu finir le texte, laisser passer du temps, vivre ce que j’avais à vivre. Et… surprise ! Un autre texte est venu me murmurer (ou me crier, plutôt) qu’il voulait être écrit. Ça ne s’est pas fait en une semaine, mais quand même assez vite – je n’ai pas de souvenir de “ohmondieu et maintenant QUOI ?”. Et devine quoi… Dans ce deuxième texte, on retrouve à peu presque les mêmes thématiques (c’est pas mes thématiques de cœur pour rien), et pourtant, l’histoire est complètement différente, et je me rends compte que j’ai bien d’autres choses à ajouter.

Croyance 3 : Ce livre doit être parfait.

Quand j’ai commencé à écrire ce texte, c’était dans un atelier d’écriture auquel je participais, en 2012, j’avais 24 ans. Je ne savais pas que ça deviendrait un roman, ça s’est fait comme ça, au fur et à mesure, bribe après bribe. À un moment, je me suis dit “ah tiens on dirait une nouvelle”, puis “ah tiens on dirait un roman”. J’ai écrit avec des semaines et des semaines de pause, des mois à me dire qu’en fait, ça ne rimait à rien (je ne savais pas ce que je voulais raconter), puis des mois à le reprendre et à le réécrire parce que : évidemment, mon écriture avait changé (aha) et il fallait uniformiser tout ça.

Une fois le premier jet terminé (j’avais compris ce que je voulais raconter), je l’ai corrigé, fait relire, réécrit, envoyé à des maisons d’édition, réécrit, renvoyé à des maisons, discuté avec l’une d’elles, réécrit encore, renvoyé… Avant chaque réécriture, j’ai mis des semaines à savoir par quel bout prendre le truc.

La jauge d’énergie

J’ai cru que ce livre devait être parfait. Dans l’absolu. On est d’accord que ça ne veut absolument rien dire ? Oui mais je le voyais pas. C’était un livre parfait ou… pas de livre. Ariane, en début d’année, m’a dit : “on a une jauge d’énergie pour chaque projet”, et d’un coup, ça m’a éclairée. Ben oui. Et à un moment, il faut veiller à ce qu’il y ait encore assez d’énergie dans la jauge pour pouvoir mener le projet à bout. L’écriture, ça suffit ; quid de la suite ?

Ce n’est pas un livre parfait, c’est le meilleur livre que je puisse écrire aujourd’hui, avec ses personnages, leur histoire et la mienne, ma traversée de la vingtaine. Maintenant, j’ai envie d’autres personnages, avec d’autres questionnements, et d’autres moments de vie, et c’est à ça que je vais consacrer mon énergie.

Alors voilà, ces croyances sont débusquées et ce livre-sans-doute-pas-parfait-mais-à-la-fin-que-j’aime, terminé.

Et maintenant ?

En 2021, j’ai décidé d’autoéditer ce roman, notamment parce que ça a du sens pour moi qu’il existe ailleurs que sur mon ordinateur. J’ai TRÈS envie de te raconter les coulisses de cette aventure-là, les choix, les questions, les enthousiasmes, les hésitations. Je vais faire ça sur Tipeee, une plateforme de soutien aux créateur·rice·s. Si ça t’intéresse de voir ce projet-là prendre forme, c’est :

Soutenez Amélie Charcosset sur Tipeee

Et puis bien sûr, par ici, je tiendrai au courant de la sortie de ce livre-ci, youpi ! 🙂

Et toi, quelle est la croyance qui t’a ralenti·e (ou arrêté·e ?!) dans un de tes projets créatifs ? Je serai ravie de te lire en commentaire !

Écrire en classe sur la liberté d’expression : 4 idées d’ateliers d’écriture

ateliers ecriture liberte d'expression

Une amie prof, après avoir écumé ces précieuses ressources sur la liberté d’expression, m’a demandé si j’avais des idées d’ateliers pour faire écrire ses élèves sur le sujet, pour amorcer la discussion, ou pour la poursuivre. Voici donc quelques idées simples à mettre en place pour des élèves de collège ou lycée. (Envie d’en savoir plus sur ma philosophie des ateliers d’écriture ?)

Proposition d’écriture 1 : Listes de choses

liberte d'expression sei shonagon

Sei Shonagon est une autrice japonaise du Xe siècle. Déjà, dire ça, en général, ça pose l’ambiance. J’aime que ça vienne de si loin géographiquement et temporellement parlant, et que pourtant, ça parle de nous si fort. Dame de la cour, elle écrit ses Notes de chevet, elle y consigne des anecdotes de ce qui se passe à la cour, des gens, des attitudes… Elle y tient aussi, et c’est ce qui la rend célèbre, des listes de choses, aux titres tous aussi attirants les uns que les autres : Choses dont on néglige souvent la fin, Choses rares, Choses qui font naître un doux souvenir du passé, Choses qui font honte, Choses qui font battre le cœur.

En voici un extrait :

Choses que l’on entend parfois avec plus d’émotion qu’à l’ordinaire.

Le bruit des voitures, au matin, le premier jour de l’an. Le chant des oiseaux. À l’aurore, le bruit d’une toux, et, il va sans dire, le son des instruments.

Notes de chevet, Sei Shonagon

Atelier d’écriture

Demandez aux élèves d’imaginer individuellement un titre de liste, commençant par “Choses”, en lien avec ce que leur évoque le fait de s’exprimer/la liberté d’expression :

  • Choses + adjectif (choses avouées)
  • Choses qui… (choses qui nous lient)
  • Choses que… (choses que l’on refuse)
  • Choses dont… (choses dont on devrait parler)

Après l’avoir écrit en haut de leur feuille, ils/elles écrivent un premier élément de cette liste, ça peut tenir en un mot ou deux, ou une phrase. Une fois que c’est fait, ils/elles font passer la feuille à leur voisin·e. On rajoute un élément par liste. Quand la liste qu’on a démarrée nous revient, on vérifie qu’on arrive à tout lire et on rajoute un dernier élément pour la “clôturer”.

Pourquoi j’aime cette proposition d’écriture : on ne doit pas trouver mille idées pour un même titre, mais seulement une par titre (c’est plus facile) ; on se retrouve *ou pas* dans ce que les autres ont écrit, et c’est de la matière à discussion ; le texte écrit est collectif et ça dédramatise la lecture qui n’est pas toujours un exercice facile.

Proposition d’écriture 2 : “Je travaille pas”

atelier ecriture soletti

Pierre Soletti est un poète contemporain qui a notamment écrit une série de poèmes intitulée “Je travaille pas”. Chaque poème, qui tient en quelques vers libres, commence par le verbe “Travailler”. En voici trois que j’adore utiliser en atelier.

Travailler
C’est trop dangereux
On peut se casser un rêve au travail
Se fouler une envie d’autre chose
S’arrêter de grandir aussi si on travaille trop

Travailler
Ça se faufile dans les horloges
Pour faire tourner les aiguilles
En dépit du bon sens parfois

Travailler
Ça oblige à mettre ses phares le matin
Quand on préfèrerait éclairer son lit
Avec une lampe de poche pour lire
Ou juste faire une tente secrète avec les draps
Pour y loger ses mystères

Je travaille pas, Pierre Soletti

Atelier d’écriture

Demandez aux élèves (avant lecture des poèmes) de prendre une ou deux minutes pour noter tous les verbes auxquels ils/elles pensent en lien avec le fait de s’exprimer/la liberté d’expression : parler, crier, débattre, discuter, etc. Vous pouvez aussi faire cet exercice en grand groupe, en notant toutes les idées au tableau. Lisez ensuite les trois poèmes de Pierre Soletti, et prenez un petit temps pour souligner et discuter des images qu’on y trouve (faire une tente secrète avec les draps : <3). Proposez-leur de choisir ensuite un de leurs verbes, et d’écrire trois courts poèmes (en vers libres : pas de rimes obligatoires ni de nombre de syllabes à respecter) commençant par :

  • le verbe à l’infinitif (trois fois le même)
  • les mêmes mots de 2e vers que Pierre Soletti : “C’est trop…” (1er poème), “Ça se…” (2e poème), “Ça oblige à…” (3e poème).

Pour la lecture, vous pouvez faire lire un seul des trois poèmes, ou bien les 3 en 3 tours de lecture (tout le monde lit son premier, puis son deuxième…), ou les 3 d’un coup et en discuter ensuite.

Pourquoi j’aime cette proposition d’écriture : Il y a un petit côté subversif du texte (“je travaille pas”), qui colle bien à la thématique ; c’est une belle occasion de montrer que la poésie n’a pas besoin de mots compliqués ; les démarreurs du deuxième vers emmènent les écrivant·e·s sur d’autres pistes que ce qu’ils/elles écriraient naturellement ; si on bloque sur un démarreur, on peut jouer avec les deux autres.

Proposition d’écriture 3 : Mon précieux

liberte d'expression carole martinez

Le texte que j’aime bien lire (mais ce n’est pas obligatoire) pour cette proposition est un extrait du superbe roman Le cœur cousu, de Carole Martinez. La narratrice y parle de sa mère, qui reçoit, un jour, de manière assez improbable, une petite boîte de couture qui va transformer sa vie.

Commença alors pour ma mère la période des fils de couleurs.

Ils avaient fait irruption dans sa vie, modifiant le regard qu’elle portait sur le monde.

Elle fit le compte : le laurier-rose, la fleur de la passion, la chair des figues, les oranges, les citrons, la terre ocre de l’oliveraie, le bleu du ciel, les crépuscules, l’étole du curé, la robe de la Madone, les images pieuses, les verts poussiéreux des arbres du pays et quelques insaisissables papillons avaient été jusque-là les seuls ingrédients colorés de son quotidien. Il y avait tant de petites bobines, tant de couleurs dans cette boîte qu’il lui semblait impossible qu’il existât assez de mots pour les qualifier. De nombreuses teintes lui étaient totalement inconnues comme ce fil si brillant qu’il lui paraissait fait de lumière. Elle s’étonnait de voir le bleu devenir vert sans qu’elle y prît garde, l’orange tourner au rouge, le rose au violet.

Bleu, certes, mais quel bleu ? Le bleu d’un ciel d’été à midi, le bleu sourd de ce même ciel quelques heures plus tard, le bleu sombre de la nuit avant qu’elle ne soit noire, le bleu passé, si doux, de la robe de la Madone, et tous ces bleus inconnus, étrangers au monde, métissés, plus ou moins mêlés de vert ou de rouge.

Qu’attendait-on d’elle ? Que devait-elle faire de cette nouvelle palette qu’une voix mystérieuse lui avait offerte dans la nuit ?

Bombarder de couleurs le village étouffé par l’hiver. Broder à même la terre gelée des fleurs multicolores. Inonder le ciel vide d’oiseaux bigarrés. Barioler les maisons, rosir les joues olivâtres de la mère et ses lèvres tannées. Elle n’aurait jamais assez de fil, assez de vie, pour mener à bien un tel projet.

Atelier d’écriture

Demandez aux élèves, après la lecture de l’extrait, de réfléchir à un objet auquel ils/elles tiennent particulièrement. Ce n’est pas forcément un objet avec une grande valeur monétaire, mais plus quelque chose au niveau sentimental. Grand oui aux coquillages et autres bracelets brésiliens ! Bon, une Nitendo Switche, ça peut aussi marcher. Proposez-leur ensuite d’écrire un texte qui raconte leur rapport à cet objet-là. Seule contrainte : répéter plusieurs fois le nom de l’objet (“la bague de ma mère”, “ma PS4″…). Si vos élèves ont besoin d’être plus guidé·e·s, voici des phrases à compléter, de manière libre (il s’agit bien du même objet à chaque ligne) :

  • [Mon objet] est… (description : matière ? forme ? taille ? époque ? d’où vient-il ?)
  • Quand je pense à [mon objet], …
  • Quand je m’approche de [cet objet], …
  • [Mon objet] me rend… OU [Mon objet] me donne…
  • Si on me prend [cet objet], …
  • [Cet objet] est important parce que…

Une fois que c’est fait, demandez aux élèves de BARRER tous les endroits où ils/elles ont écrit le nom de leur objet et faites-leur écrire à la place “La liberté d’expression”. Faites-les relire le nouveau texte en procédant aux ajustements nécessaires (changements du masculin au féminin si besoin, par exemple). À la lecture des textes, on pourra se demander : dans quelle mesure ces phrases-là me parlent-elles ? Qu’est-ce qu’elles disent de la liberté d’expression ? Est-ce que je suis d’accord ou non avec ça ? Comment je peux modifier la phrase pour qu’elle dise exactement ce que j’ai envie de dire ?

Pourquoi j’aime cette proposition d’écriture : la tête des élèves quand je leur demande de barrer leur propre texte (quoiiiii, vous êtes sérieuse madame ??), puis leur réaction du genre “non mais ça veut rien dire”, et les débats enflammés parce que les autres trouvent que si si, ça veut dire quelque chose ; la confrontation de termes plus abstraits et de vocabulaire très concret permet une belle entrée en poésie.

Proposition d’écriture 4 : Cent mille choses à dire

atelier ecriture genevieve casterman

Pour cette proposition, je pars du livre 100(0) moments de dessin, de Geneviève Casterman, publié chez Esperluète, qui est un manuel de dessin et un de mes livres préférés même si je ne dessine absolument pas. C’est un livre qui ébahit, titille, élance, une caverne à idées, une malle aux trésors.

C’est d’abord dix listes de cent éléments, dix listes qui posent le cadre : dessiner quoi, avec quoi, où, quand, ensemble, comment, sur quoi, pour…, et puis ?, et “ne pas dessiner”. À chaque fois, cent choses. Dans “dessiner quoi”, par exemple : quelque chose très détaillé, une chose avec quelque chose en plus ou quelque chose en moins, des feuillages, des pelages, des plumages, des choses toutes molles, le jour du bain, le jour du chien, le jour sans pain. Dessiner avec quoi : avec des feutres, avec des caractères chinois, avec un couteau, avec un bouchon. Vous l’aurez compris, il s’agit d’ouvrir les horizons.

Un des bonheurs des listes, c’est qu’on peut les associer. Ainsi, lors de votre prochain moment d’ennui, essayez-vous à dessiner votre arbre généalogique / avec des taches / dans un verger / un jour de tempête / en estompant / sur du papier doré / pour exprimer vos émotions… Et si cela ne vous dit pas, vous pouvez tout aussi bien dessiner des timbres poste / avec de la cire de bougie / dans un ministère / le premier jour du printemps / sur une bouteille en plastique / pour expérimenter de nouveaux gestes (tu m’étonnes…)

(Après ces dix délicieuses listes, il y a aussi près de 160 pages avec des illustrations d’enfants, des tableaux d’artistes, des explorations, des collages, des photos, des empreintes, des mots, mais la première partie est largement suffisante pour la proposition qui suit.)

Atelier d’écriture

Attribuez (ou faites piocher) à chaque élève un titre de liste – on remplacera “dessiner” par “dire” :

  1. Dire quoi ? (un discours, un mot d’amour, une chanson, un mensonge)
  2. Dire avec quoi ? (avec la voix, avec le cœur, avec un doigt d’honneur, avec un dessin)
  3. Dire où ? (dans le journal, dans le couloir, à la télé, dans l’oreille)
  4. Dire quand ? (à la tombée du jour, à la sortie des cours, au petit-déjeuner, le 2 novembre)
  5. Dire comment ? (en riant, en criant, en pleurant, à voix basse)
  6. Dire pour… ? (pour partager, pour échanger, pour critiquer, pour faire la révolution)
  7. Dire, et puis ? (et puis répéter, et puis se taire, et puis passer à autre chose, et puis boire un café…)

Proposez aux élèves de faire une liste d’éléments (en italique ci-dessus, quelques exemples de ce qui peut aller dans chaque liste). Il n’y a pas de nombres d’éléments à écrire, encouragez-les à utiliser tout le temps à disposition et à penser au plus grand nombre de situations possibles.

C’est à la lecture que cette proposition d’écriture prend tout son sens puisque les élèves vont lire un élément chacun·e, dans l’ordre. La première personne dira donc “DIRE un discours” et la deuxième “avec la voix”, puis “dans le journal”, “à la tombée du jour” “en riant” “pour partager”… “et puis répéter”. C’est le principe de la combinatoire. En fonction des tours, ça marchera plus ou moins bien, ce sera plus ou moins juste, percutant, drôle, et ça déclenchera plus ou moins de discussions ensuite ! La lecture peut valoir le coup d’être enregistrée ! (Je me dis souvent ça après coup.)

Pourquoi j’aime cette proposition d’écriture : la magie de la combinatoire ; les propositions insolites ou incongrues ; le côté ludique de l’écriture et le côté “performance artistique” de la lecture.

En guise de conclusion

Voilà pour ces quelques propositions d’écriture autour de la liberté d’expression, en espérant qu’elles pourront vous donner un coup de pouce pour ces moments compliqués. N’hésitez pas à partager dans les commentaires si vous testez l’une ou l’autre proposition ou si vous avez d’autres idées ! Plein de courage à tou·te·s, et merci pour votre travail avec les élèves. Vraiment.

J’écris des lettres à des inconnu·e·s

Quand j’étais ado, j’écrivais pas mal de lettres à des inconnu·e·s.

J’écrivais une lettre, je la mettais dans une enveloppe, j’y notais « à toi l’inconnu·e qui passes », et je la laissais dans le métro, sur un banc, un peu n’importe où dans l’espace public.

Je ne sais plus trop ce que j’y racontais. Sûrement des états d’âme adolescents et des interrogations existentielles. Je sais juste que ça me faisait du bien de les écrire et aussi de me dire que peut-être, l’une ou l’autre atteindrait quelqu’un. Un genre de bouteille à la mer avec les moyens du bord quand on habite à Lyon, quoi.

J’avais créé une adresse mail en plus de ma boîte « amelimelo1988 » (eh oui), autrement plus poétique : lettresduneinconnue[@]hotmail[.]com, et je l’écrivais dans la marge, pour dire qu’on pouvait se lire là.

Et puis un jour…

J’y ai reçu un mail. Je me souviens de mon cœur qui avait cogné en voyant la ligne apparaître dans la boîte mail (une Inbox 0 avant l’heure !!!) Par contre, je ne me souviens plus vraiment du message en question, si ce n’est que l’homme qui l’écrivait me disait avoir attendu que ses lasagnes aient réchauffé avant d’ouvrir l’enveloppe pour faire durer le suspens. (Je pense à ça à chaque fois que je mange des lasagnes, aha.)

Et j’avais été touchée que lui l’ait été.

Aujourd’hui, ça me frappe, je me dis que c’est exactement ça que j’ai cherché à recréer en faisant du stop, des années plus tard. La magie de la rencontre impromptue. Tout ce qu’on remet au hasard.

Exactement ça aussi quand j’ai glissé, ce matin, ma carte de visite dans les livres que j’ai déposés dans la boîte à livres suite au tri de ma bibliothèque le week-end dernier.

Un besoin de jeu, de lien, d’émerveillement.

Et maintenant ?

Aujourd’hui, j’écris toujours des lettres à des (presque) inconnu·e·s : ce sont des newsletters, et à force de vous lire en retour, vous me devenez plus proches. J’y mets autant de soin et d’amour qu’à 15 ans mais moins de mélancolie sûrement. Hier j’ai reçu ce mail-ci : « Ta dernière lettre est super et en plus elle est roborative, merci beaucoup; tu me donnes envie de continuer: à écrire, à faire des expériences, à vivre. » et mon cœur a cogné exactement comme quand j’avais quinze ans et que je jetais un dernier coup d’œil autour de moi pour vérifier que personne ne me voyait déposer la précieuse missive.

Pour recevoir les suivantes, c’est par ici !

Et pour en savoir plus sur mon émerveillement du stop, ici, je t’en raconte quelques histoires en 6 minutes 40.

La (méchante) petite voix dans le cerveau

La semaine dernière, j’ai passé deux jours intenses et fabuleux en coaching. Premier jour, je suis bien détendue après une courte relaxation guidée par Anaelle Sorignet… qui nous propose ensuite un exercice de dessin intuitif de cinq minutes.

Un exercice créatif anodin (?)

Elle demande si la proposition est claire, et lance le chrono. Top départ aussi pour mon cerveau :

“Attends… Dessiner ? Là maintenant tout de suite ? Euuuuh. Mais dessiner quoi ? Comment ça, ce qu’on veut ? Mais je sais pas dessiner, moi ! Je suis nulle, en plus j’ai pas l’esprit pratique (il dit qu’il voit pas le rapport). Bon ok, j’ai qu’à faire un truc abstrait comme ça on ne pourra pas dire que ça ne ressemble à rien. Alors vas-y, je me lance, on va commencer par le milieu de la feuille. Comment ferait Laura ? Et Anna ? Et Audrey ? Et toutes mes copines qui dessinent trop trop bien ELLES. Attends, merde, j’ai le droit de lever le crayon ou pas ? Est-ce qu’elle a dit que ça devait être en un seul trait ? Ohlala je sais plus, je vais avoir une mauvaise note. Amélie, t’es pas à l’école. Ah ouais.”

(La petite voix fait une pause de dix secondes environ.)

“Ouais mais QUAND MÊME, tout le monde va se rendre compte que je n’ai rien compris aux consignes et elles vont toutes me trouver nulle alors que elles, elles sont trop fortes et qu’elles vont dessiner des trucs canons. Et en attendant, j’ai l’air bête à dessiner sans lever mon crayon parce qu’en vrai, j’aimerais bien changer de couleur. Ah ouais mais euh est-ce qu’elle a parlé des couleurs ? Peut-être qu’on doit utiliser un seul crayon et que j’ai loupé cette partie-là ? Zut zut zut… purée, même quand je dessine des trucs abstraits, ça ne ressemble à rien, help.

exercice dessin intuitif

Honnêtement, heureusement que l’exercice ne durait que cinq minutes parce que la petite voix dans mon cerveau m’avait déjà quasi mise KO ! L’occasion d’une bonne séance de coaching juste après pour aller voir ce qui se jouait là 😉

Coucou la petite voix

Pourquoi je vous raconte ça ? Parce que je sais, je SAIS, ce qui peut se passer pour vous quand je pose le cadre de l’atelier. Quand je dis qu’on va écrire. Pas de pression sur le résultat. Qu’on s’intéresse au processus. Je sais pourquoi le mot « désacralisation » est si fort pour moi. Pourquoi je tiens tant à rappeler qu’on n’est pas à l’école – même si moi, j’ai bien aimé l’école. Parce que je sais à quel point il peut y avoir la volonté de répondre dans les clous, d’ « avoir bon », de ne pas se tromper, de faire correctement, d’avoir trouvé du premier coup.

Mais trouver quoi au juste ? Sa voix ? Ses mots ? Sa façon de dire les choses, de délier sa langue, de transmettre des émotions ? Alors que comme pour tout, il y a tant de tâtonnements, d’ajustements, d’hésitations et de grands sauts

Expérimenter sans cesse

Quand on est prof de FLE (français comme langue étrangère), on nous encourage à continuer à apprendre une langue pour se souvenir de ce que ça fait d’être en apprentissage, de bloquer sur un point de grammaire, de ne pas se rappeler un mot de vocabulaire vu pourtant quinze fois. Dans cet exercice de dessin, j’ai senti toute l’importance de continuer à expérimenter des pratiques artistiques (aha, je me fais violence pour accoler « artistique » au résultat de l’exercice), surtout si elles sont loin de nous, de nos évidences, de notre zone de confort.

Et vous, elle dit quoi, la petite voix ?

Envie d’expérimenter l’écriture même si – surtout si – vous en avez peur ? Jetez un œil aux prochains ateliers d’écriture, en ligne ou en présentiel. Hâte de vous y retrouver pour apprivoiser la petite voix du cerveau ensemble !