Écrire en classe sur la liberté d’expression : 4 idées d’ateliers d’écriture

ateliers ecriture liberte d'expression

Une amie prof, après avoir écumé ces précieuses ressources sur la liberté d’expression, m’a demandé si j’avais des idées d’ateliers pour faire écrire ses élèves sur le sujet, pour amorcer la discussion, ou pour la poursuivre. Voici donc quelques idées simples à mettre en place pour des élèves de collège ou lycée. (Envie d’en savoir plus sur ma philosophie des ateliers d’écriture ?)

Proposition d’écriture 1 : Listes de choses

liberte d'expression sei shonagon

Sei Shonagon est une autrice japonaise du Xe siècle. Déjà, dire ça, en général, ça pose l’ambiance. J’aime que ça vienne de si loin géographiquement et temporellement parlant, et que pourtant, ça parle de nous si fort. Dame de la cour, elle écrit ses Notes de chevet, elle y consigne des anecdotes de ce qui se passe à la cour, des gens, des attitudes… Elle y tient aussi, et c’est ce qui la rend célèbre, des listes de choses, aux titres tous aussi attirants les uns que les autres : Choses dont on néglige souvent la fin, Choses rares, Choses qui font naître un doux souvenir du passé, Choses qui font honte, Choses qui font battre le cœur.

En voici un extrait :

Choses que l’on entend parfois avec plus d’émotion qu’à l’ordinaire.

Le bruit des voitures, au matin, le premier jour de l’an. Le chant des oiseaux. À l’aurore, le bruit d’une toux, et, il va sans dire, le son des instruments.

Notes de chevet, Sei Shonagon

Atelier d’écriture

Demandez aux élèves d’imaginer individuellement un titre de liste, commençant par “Choses”, en lien avec ce que leur évoque le fait de s’exprimer/la liberté d’expression :

  • Choses + adjectif (choses avouées)
  • Choses qui… (choses qui nous lient)
  • Choses que… (choses que l’on refuse)
  • Choses dont… (choses dont on devrait parler)

Après l’avoir écrit en haut de leur feuille, ils/elles écrivent un premier élément de cette liste, ça peut tenir en un mot ou deux, ou une phrase. Une fois que c’est fait, ils/elles font passer la feuille à leur voisin·e. On rajoute un élément par liste. Quand la liste qu’on a démarrée nous revient, on vérifie qu’on arrive à tout lire et on rajoute un dernier élément pour la “clôturer”.

Pourquoi j’aime cette proposition d’écriture : on ne doit pas trouver mille idées pour un même titre, mais seulement une par titre (c’est plus facile) ; on se retrouve *ou pas* dans ce que les autres ont écrit, et c’est de la matière à discussion ; le texte écrit est collectif et ça dédramatise la lecture qui n’est pas toujours un exercice facile.

Proposition d’écriture 2 : “Je travaille pas”

atelier ecriture soletti

Pierre Soletti est un poète contemporain qui a notamment écrit une série de poèmes intitulée “Je travaille pas”. Chaque poème, qui tient en quelques vers libres, commence par le verbe “Travailler”. En voici trois que j’adore utiliser en atelier.

Travailler
C’est trop dangereux
On peut se casser un rêve au travail
Se fouler une envie d’autre chose
S’arrêter de grandir aussi si on travaille trop

Travailler
Ça se faufile dans les horloges
Pour faire tourner les aiguilles
En dépit du bon sens parfois

Travailler
Ça oblige à mettre ses phares le matin
Quand on préfèrerait éclairer son lit
Avec une lampe de poche pour lire
Ou juste faire une tente secrète avec les draps
Pour y loger ses mystères

Je travaille pas, Pierre Soletti

Atelier d’écriture

Demandez aux élèves (avant lecture des poèmes) de prendre une ou deux minutes pour noter tous les verbes auxquels ils/elles pensent en lien avec le fait de s’exprimer/la liberté d’expression : parler, crier, débattre, discuter, etc. Vous pouvez aussi faire cet exercice en grand groupe, en notant toutes les idées au tableau. Lisez ensuite les trois poèmes de Pierre Soletti, et prenez un petit temps pour souligner et discuter des images qu’on y trouve (faire une tente secrète avec les draps : <3). Proposez-leur de choisir ensuite un de leurs verbes, et d’écrire trois courts poèmes (en vers libres : pas de rimes obligatoires ni de nombre de syllabes à respecter) commençant par :

  • le verbe à l’infinitif (trois fois le même)
  • les mêmes mots de 2e vers que Pierre Soletti : “C’est trop…” (1er poème), “Ça se…” (2e poème), “Ça oblige à…” (3e poème).

Pour la lecture, vous pouvez faire lire un seul des trois poèmes, ou bien les 3 en 3 tours de lecture (tout le monde lit son premier, puis son deuxième…), ou les 3 d’un coup et en discuter ensuite.

Pourquoi j’aime cette proposition d’écriture : Il y a un petit côté subversif du texte (“je travaille pas”), qui colle bien à la thématique ; c’est une belle occasion de montrer que la poésie n’a pas besoin de mots compliqués ; les démarreurs du deuxième vers emmènent les écrivant·e·s sur d’autres pistes que ce qu’ils/elles écriraient naturellement ; si on bloque sur un démarreur, on peut jouer avec les deux autres.

Proposition d’écriture 3 : Mon précieux

liberte d'expression carole martinez

Le texte que j’aime bien lire (mais ce n’est pas obligatoire) pour cette proposition est un extrait du superbe roman Le cœur cousu, de Carole Martinez. La narratrice y parle de sa mère, qui reçoit, un jour, de manière assez improbable, une petite boîte de couture qui va transformer sa vie.

Commença alors pour ma mère la période des fils de couleurs.

Ils avaient fait irruption dans sa vie, modifiant le regard qu’elle portait sur le monde.

Elle fit le compte : le laurier-rose, la fleur de la passion, la chair des figues, les oranges, les citrons, la terre ocre de l’oliveraie, le bleu du ciel, les crépuscules, l’étole du curé, la robe de la Madone, les images pieuses, les verts poussiéreux des arbres du pays et quelques insaisissables papillons avaient été jusque-là les seuls ingrédients colorés de son quotidien. Il y avait tant de petites bobines, tant de couleurs dans cette boîte qu’il lui semblait impossible qu’il existât assez de mots pour les qualifier. De nombreuses teintes lui étaient totalement inconnues comme ce fil si brillant qu’il lui paraissait fait de lumière. Elle s’étonnait de voir le bleu devenir vert sans qu’elle y prît garde, l’orange tourner au rouge, le rose au violet.

Bleu, certes, mais quel bleu ? Le bleu d’un ciel d’été à midi, le bleu sourd de ce même ciel quelques heures plus tard, le bleu sombre de la nuit avant qu’elle ne soit noire, le bleu passé, si doux, de la robe de la Madone, et tous ces bleus inconnus, étrangers au monde, métissés, plus ou moins mêlés de vert ou de rouge.

Qu’attendait-on d’elle ? Que devait-elle faire de cette nouvelle palette qu’une voix mystérieuse lui avait offerte dans la nuit ?

Bombarder de couleurs le village étouffé par l’hiver. Broder à même la terre gelée des fleurs multicolores. Inonder le ciel vide d’oiseaux bigarrés. Barioler les maisons, rosir les joues olivâtres de la mère et ses lèvres tannées. Elle n’aurait jamais assez de fil, assez de vie, pour mener à bien un tel projet.

Atelier d’écriture

Demandez aux élèves, après la lecture de l’extrait, de réfléchir à un objet auquel ils/elles tiennent particulièrement. Ce n’est pas forcément un objet avec une grande valeur monétaire, mais plus quelque chose au niveau sentimental. Grand oui aux coquillages et autres bracelets brésiliens ! Bon, une Nitendo Switche, ça peut aussi marcher. Proposez-leur ensuite d’écrire un texte qui raconte leur rapport à cet objet-là. Seule contrainte : répéter plusieurs fois le nom de l’objet (“la bague de ma mère”, “ma PS4″…). Si vos élèves ont besoin d’être plus guidé·e·s, voici des phrases à compléter, de manière libre (il s’agit bien du même objet à chaque ligne) :

  • [Mon objet] est… (description : matière ? forme ? taille ? époque ? d’où vient-il ?)
  • Quand je pense à [mon objet], …
  • Quand je m’approche de [cet objet], …
  • [Mon objet] me rend… OU [Mon objet] me donne…
  • Si on me prend [cet objet], …
  • [Cet objet] est important parce que…

Une fois que c’est fait, demandez aux élèves de BARRER tous les endroits où ils/elles ont écrit le nom de leur objet et faites-leur écrire à la place “La liberté d’expression”. Faites-les relire le nouveau texte en procédant aux ajustements nécessaires (changements du masculin au féminin si besoin, par exemple). À la lecture des textes, on pourra se demander : dans quelle mesure ces phrases-là me parlent-elles ? Qu’est-ce qu’elles disent de la liberté d’expression ? Est-ce que je suis d’accord ou non avec ça ? Comment je peux modifier la phrase pour qu’elle dise exactement ce que j’ai envie de dire ?

Pourquoi j’aime cette proposition d’écriture : la tête des élèves quand je leur demande de barrer leur propre texte (quoiiiii, vous êtes sérieuse madame ??), puis leur réaction du genre “non mais ça veut rien dire”, et les débats enflammés parce que les autres trouvent que si si, ça veut dire quelque chose ; la confrontation de termes plus abstraits et de vocabulaire très concret permet une belle entrée en poésie.

Proposition d’écriture 4 : Cent mille choses à dire

atelier ecriture genevieve casterman

Pour cette proposition, je pars du livre 100(0) moments de dessin, de Geneviève Casterman, publié chez Esperluète, qui est un manuel de dessin et un de mes livres préférés même si je ne dessine absolument pas. C’est un livre qui ébahit, titille, élance, une caverne à idées, une malle aux trésors.

C’est d’abord dix listes de cent éléments, dix listes qui posent le cadre : dessiner quoi, avec quoi, où, quand, ensemble, comment, sur quoi, pour…, et puis ?, et “ne pas dessiner”. À chaque fois, cent choses. Dans “dessiner quoi”, par exemple : quelque chose très détaillé, une chose avec quelque chose en plus ou quelque chose en moins, des feuillages, des pelages, des plumages, des choses toutes molles, le jour du bain, le jour du chien, le jour sans pain. Dessiner avec quoi : avec des feutres, avec des caractères chinois, avec un couteau, avec un bouchon. Vous l’aurez compris, il s’agit d’ouvrir les horizons.

Un des bonheurs des listes, c’est qu’on peut les associer. Ainsi, lors de votre prochain moment d’ennui, essayez-vous à dessiner votre arbre généalogique / avec des taches / dans un verger / un jour de tempête / en estompant / sur du papier doré / pour exprimer vos émotions… Et si cela ne vous dit pas, vous pouvez tout aussi bien dessiner des timbres poste / avec de la cire de bougie / dans un ministère / le premier jour du printemps / sur une bouteille en plastique / pour expérimenter de nouveaux gestes (tu m’étonnes…)

(Après ces dix délicieuses listes, il y a aussi près de 160 pages avec des illustrations d’enfants, des tableaux d’artistes, des explorations, des collages, des photos, des empreintes, des mots, mais la première partie est largement suffisante pour la proposition qui suit.)

Atelier d’écriture

Attribuez (ou faites piocher) à chaque élève un titre de liste – on remplacera “dessiner” par “dire” :

  1. Dire quoi ? (un discours, un mot d’amour, une chanson, un mensonge)
  2. Dire avec quoi ? (avec la voix, avec le cœur, avec un doigt d’honneur, avec un dessin)
  3. Dire où ? (dans le journal, dans le couloir, à la télé, dans l’oreille)
  4. Dire quand ? (à la tombée du jour, à la sortie des cours, au petit-déjeuner, le 2 novembre)
  5. Dire comment ? (en riant, en criant, en pleurant, à voix basse)
  6. Dire pour… ? (pour partager, pour échanger, pour critiquer, pour faire la révolution)
  7. Dire, et puis ? (et puis répéter, et puis se taire, et puis passer à autre chose, et puis boire un café…)

Proposez aux élèves de faire une liste d’éléments (en italique ci-dessus, quelques exemples de ce qui peut aller dans chaque liste). Il n’y a pas de nombres d’éléments à écrire, encouragez-les à utiliser tout le temps à disposition et à penser au plus grand nombre de situations possibles.

C’est à la lecture que cette proposition d’écriture prend tout son sens puisque les élèves vont lire un élément chacun·e, dans l’ordre. La première personne dira donc “DIRE un discours” et la deuxième “avec la voix”, puis “dans le journal”, “à la tombée du jour” “en riant” “pour partager”… “et puis répéter”. C’est le principe de la combinatoire. En fonction des tours, ça marchera plus ou moins bien, ce sera plus ou moins juste, percutant, drôle, et ça déclenchera plus ou moins de discussions ensuite ! La lecture peut valoir le coup d’être enregistrée ! (Je me dis souvent ça après coup.)

Pourquoi j’aime cette proposition d’écriture : la magie de la combinatoire ; les propositions insolites ou incongrues ; le côté ludique de l’écriture et le côté “performance artistique” de la lecture.

En guise de conclusion

Voilà pour ces quelques propositions d’écriture autour de la liberté d’expression, en espérant qu’elles pourront vous donner un coup de pouce pour ces moments compliqués. N’hésitez pas à partager dans les commentaires si vous testez l’une ou l’autre proposition ou si vous avez d’autres idées ! Plein de courage à tou·te·s, et merci pour votre travail avec les élèves. Vraiment.

J’écris des lettres à des inconnu·e·s

Quand j’étais ado, j’écrivais pas mal de lettres à des inconnu·e·s.

J’écrivais une lettre, je la mettais dans une enveloppe, j’y notais « à toi l’inconnu·e qui passes », et je la laissais dans le métro, sur un banc, un peu n’importe où dans l’espace public.

Je ne sais plus trop ce que j’y racontais. Sûrement des états d’âme adolescents et des interrogations existentielles. Je sais juste que ça me faisait du bien de les écrire et aussi de me dire que peut-être, l’une ou l’autre atteindrait quelqu’un. Un genre de bouteille à la mer avec les moyens du bord quand on habite à Lyon, quoi.

J’avais créé une adresse mail en plus de ma boîte « amelimelo1988 » (eh oui), autrement plus poétique : lettresduneinconnue[@]hotmail[.]com, et je l’écrivais dans la marge, pour dire qu’on pouvait se lire là.

Et puis un jour…

J’y ai reçu un mail. Je me souviens de mon cœur qui avait cogné en voyant la ligne apparaître dans la boîte mail (une Inbox 0 avant l’heure !!!) Par contre, je ne me souviens plus vraiment du message en question, si ce n’est que l’homme qui l’écrivait me disait avoir attendu que ses lasagnes aient réchauffé avant d’ouvrir l’enveloppe pour faire durer le suspens. (Je pense à ça à chaque fois que je mange des lasagnes, aha.)

Et j’avais été touchée que lui l’ait été.

Aujourd’hui, ça me frappe, je me dis que c’est exactement ça que j’ai cherché à recréer en faisant du stop, des années plus tard. La magie de la rencontre impromptue. Tout ce qu’on remet au hasard.

Exactement ça aussi quand j’ai glissé, ce matin, ma carte de visite dans les livres que j’ai déposés dans la boîte à livres suite au tri de ma bibliothèque le week-end dernier.

Un besoin de jeu, de lien, d’émerveillement.

Et maintenant ?

Aujourd’hui, j’écris toujours des lettres à des (presque) inconnu·e·s : ce sont des newsletters, et à force de vous lire en retour, vous me devenez plus proches. J’y mets autant de soin et d’amour qu’à 15 ans mais moins de mélancolie sûrement. Hier j’ai reçu ce mail-ci : « Ta dernière lettre est super et en plus elle est roborative, merci beaucoup; tu me donnes envie de continuer: à écrire, à faire des expériences, à vivre. » et mon cœur a cogné exactement comme quand j’avais quinze ans et que je jetais un dernier coup d’œil autour de moi pour vérifier que personne ne me voyait déposer la précieuse missive.

Pour recevoir les suivantes, c’est par ici !

Et pour en savoir plus sur mon émerveillement du stop, ici, je t’en raconte quelques histoires en 6 minutes 40.

La (méchante) petite voix dans le cerveau

La semaine dernière, j’ai passé deux jours intenses et fabuleux en coaching. Premier jour, je suis bien détendue après une courte relaxation guidée par Anaelle Sorignet… qui nous propose ensuite un exercice de dessin intuitif de cinq minutes.

Un exercice créatif anodin (?)

Elle demande si la proposition est claire, et lance le chrono. Top départ aussi pour mon cerveau :

“Attends… Dessiner ? Là maintenant tout de suite ? Euuuuh. Mais dessiner quoi ? Comment ça, ce qu’on veut ? Mais je sais pas dessiner, moi ! Je suis nulle, en plus j’ai pas l’esprit pratique (il dit qu’il voit pas le rapport). Bon ok, j’ai qu’à faire un truc abstrait comme ça on ne pourra pas dire que ça ne ressemble à rien. Alors vas-y, je me lance, on va commencer par le milieu de la feuille. Comment ferait Laura ? Et Anna ? Et Audrey ? Et toutes mes copines qui dessinent trop trop bien ELLES. Attends, merde, j’ai le droit de lever le crayon ou pas ? Est-ce qu’elle a dit que ça devait être en un seul trait ? Ohlala je sais plus, je vais avoir une mauvaise note. Amélie, t’es pas à l’école. Ah ouais.”

(La petite voix fait une pause de dix secondes environ.)

“Ouais mais QUAND MÊME, tout le monde va se rendre compte que je n’ai rien compris aux consignes et elles vont toutes me trouver nulle alors que elles, elles sont trop fortes et qu’elles vont dessiner des trucs canons. Et en attendant, j’ai l’air bête à dessiner sans lever mon crayon parce qu’en vrai, j’aimerais bien changer de couleur. Ah ouais mais euh est-ce qu’elle a parlé des couleurs ? Peut-être qu’on doit utiliser un seul crayon et que j’ai loupé cette partie-là ? Zut zut zut… purée, même quand je dessine des trucs abstraits, ça ne ressemble à rien, help.

exercice dessin intuitif

Honnêtement, heureusement que l’exercice ne durait que cinq minutes parce que la petite voix dans mon cerveau m’avait déjà quasi mise KO ! L’occasion d’une bonne séance de coaching juste après pour aller voir ce qui se jouait là 😉

Coucou la petite voix

Pourquoi je vous raconte ça ? Parce que je sais, je SAIS, ce qui peut se passer pour vous quand je pose le cadre de l’atelier. Quand je dis qu’on va écrire. Pas de pression sur le résultat. Qu’on s’intéresse au processus. Je sais pourquoi le mot « désacralisation » est si fort pour moi. Pourquoi je tiens tant à rappeler qu’on n’est pas à l’école – même si moi, j’ai bien aimé l’école. Parce que je sais à quel point il peut y avoir la volonté de répondre dans les clous, d’ « avoir bon », de ne pas se tromper, de faire correctement, d’avoir trouvé du premier coup.

Mais trouver quoi au juste ? Sa voix ? Ses mots ? Sa façon de dire les choses, de délier sa langue, de transmettre des émotions ? Alors que comme pour tout, il y a tant de tâtonnements, d’ajustements, d’hésitations et de grands sauts

Expérimenter sans cesse

Quand on est prof de FLE (français comme langue étrangère), on nous encourage à continuer à apprendre une langue pour se souvenir de ce que ça fait d’être en apprentissage, de bloquer sur un point de grammaire, de ne pas se rappeler un mot de vocabulaire vu pourtant quinze fois. Dans cet exercice de dessin, j’ai senti toute l’importance de continuer à expérimenter des pratiques artistiques (aha, je me fais violence pour accoler « artistique » au résultat de l’exercice), surtout si elles sont loin de nous, de nos évidences, de notre zone de confort.

Et vous, elle dit quoi, la petite voix ?

Envie d’expérimenter l’écriture même si – surtout si – vous en avez peur ? Jetez un œil aux prochains ateliers d’écriture, en ligne ou en présentiel. Hâte de vous y retrouver pour apprivoiser la petite voix du cerveau ensemble !

Le poème de marche : écrire le paysage autrement

Comme chaque année, au festival d’écriture Pirouésie, on a réalisé un poème de marche le vendredi matin, le soleil écrasait tout et la mer nous attendait après le tour de lecture-mémoire.

Je propose le poème de marche chaque année à Pirouésie depuis mille (?) ans, après avoir découvert ça avec Jacques Jouet, membre de l’OuLiPo en 2011. Je suis à chaque fois fascinée par la force de l’expérience, et hyper émue du résultat.

Un poème de marche, comment ça marche ?

Le poème de marche se compose lors d’une marche (comme les poèmes de métro qui s’imaginent dans le métro, jusque-là, tout va bien).

Il s’agit donc de se balader, et de composer un poème en même temps, sans l’écrire mais en le mémorisant. Ça ne doit pas être nécessairement long, un haïku (3 vers, 17 syllabes au total !) peut bien suffire. Vous imaginez donc un vers, que vous vous répétez jusqu’à ce qu’il soit bien « fixé », puis vous en ajoutez un autre, et répétez le même processus.

Quand vous arrivez au bout de la balade, le poème est terminé : retranscrivez-le, puis récitez-le, avec un·e souffleur·euse à vos côtés. Les blancs, les hésitations, la recherche des mots, les doutes, font partie intégrante du poème de marche, et c’est ce qui, pour moi, rend le résultat si touchant.

Retranscription des poèmes de marche au point d'arrivée : la mer.
Retranscription des poèmes de marche au point d’arrivée : la mer.

Quelques conseils pour votre poème

– Choisissez une balade de 30 à 40 minutes environ lorsque vous marchez d’un pas plutôt lent (moi, de composer un poème en marchant, ça me fait marcher moins vite !).

– Pensez à un point d’arrivée sympa : un endroit où s’assoir tranquillement, idéalement avec une jolie vue.

– Sur le poème en lui-même, faire des rimes (pour se souvenir plus facilement des vers suivants) peut être une piste, ou éventuellement jouer avec un rythme ou une structure qui se répète, ou encore partir d’une chanson dont vous modifiez les paroles.

Intégrez des éléments de la balade dans votre poème de marche : quand on le récite, on refait le chemin dans sa tête.

Un poème de marche dans la Manche

Voici mon poème du 7 août 2020.

panne sèche
comme les champs
et le soleil qu’on écrase

coquille vide
les escargots s’accrochent
aux tiges en brassées

tête pleine
le flot de pensées n’a rien à envier
à la marée

réserve de chasse
l’intime est un terrain
gardé

boîte aux lettres rouillée
et quid des mots, en moi ?

silence
silence

est-ce que le poème de marche
peut marcher
à chaque fois ?

Et si vous en avez envie, venez partager le vôtre ici !

“J’ai déjà lu ça quelque part” : que faire si mon écriture manque d’originalité ?

Dans les ateliers d’écriture, un des freins évoqués qui revient souvent est la peur du manque d’originalité dans les textes qu’on produit. Manquer d’originalité par rapport à d’autres textes qu’on a écrits plus tôt, mais aussi par rapport à LA littérature (la grande la noble la vraiiie) : “oui mais ça a déjà été écrit, réécrit, dit, redit, rabâché.” “Ça” ? Des histoires d’amour, de mort, de départ, de chez soi, de filiation, de dispute, de découverte de soi, ad libitum. Ben oui, c’est vrai, des histoires comme ça, il y en a des tas. Est-ce pour autant une raison suffisante de ne pas écrire les vôtres, celles qui vous trottent dans la tête et dans le ventre ? (Avouez, vous vous doutez bien que je vais répondre non).

Ma botte secrète contre le manque d’originalité

Je ne vais pas aligner les arguments pour ça, mais je voudrais plutôt partager une anecdote à ce sujet. Une anecdote et une chanson. “Les cent pas” est une chanson d’un groupe que j’aime beaucoup : Des Fourmis Dans les Mains. Je l’ai découvert en 2012, quand j’étais bénévole dans un fabuleux petit lieu culturel lyonnais (une autre vie), et c’est depuis ma botte secrète quand j’ai l’impression d’écrire quelque chose qui a déjà été écrit – non, à vrai dire, j’écris toujours des choses qui ont déjà été écrites (mais avec ma propre voix blabla CQFD), mais disons, plutôt, à chaque fois que cette impression devient insupportable. Genre : quand la petite voix s’affole pour venir crier dans mes oreilles des trucs comme : “booooring, déjà vu déjà dit chiant chiant chiaaaant va plutôt étendre une lessive” (#petitevoixmégasympa).

Quand la petite voix est là, je pars réécouter cette chanson.

Pourquoi elle me fait du bien :

– Laurent Fellot, le chanteur, annonce à un moment qu’il va compter jusqu’à 100 (déjà, rien que ça… cette liberté-là, j’adore.)
Il… le… fait. Au début, tu te dis “il n’est pas en train de faire ça, quand même ?… Ah ben si…” C’est-à-dire que deux minutes complètes de la chanson sont passées à COMPTER (c’est fou ou c’est pas fou ? C’est carrément fou.)
– Et moi… j’attends ça avec un suspens dingue. À chaque fois. Depuis huit ans. Un suspens comme “ohlala, qu’est-ce qu’il va dire après, je me demande” (pour de vrai).

Cette chanson, à tous les coups, elle m’embarque. Alors que j’étais bien à quai, à me dire, “il va encore nous faire le coup de compter jusqu’à 100” (oui a priori Amélie, c’est le même enregistrement que la dernière fois, il risque de s’y passer les mêmes choses), et à chaque fois, à un moment, je ne sais pas, je suis en plein dedans, comme ensorcelée.

Alors si compter jusqu’à 100, ça peut provoquer ça comme émotions, on n’a plus tellement à se préoccuper de l’originalité de ce qu’on écrit, si ?

Allez, zou, bonne écriture 😉

Et si tu ne sais pas par où commencer, jette un œil à L’étincelle, un programme en 21 propositions d’écriture à faire en 10-15 minutes que je t’ai préparé.

contre le manque d'originalité