le père de Blanche

Samedi dernier avait lieu, grâce au superbe réseau Kalame (réseau professionnel des animateurs.trices d’ateliers d’écriture en Belgique), une masterclasse avec Leïla Marouane et Veronika Mabardi, rencontre suivie d’un temps d’écriture. Deux incipit, un de Veronika, “Blanche ne parle pas”, et un de Leïla, “Il n’avait rien à faire par là, mon père”, à assembler, éloigner, continuer, dans un texte à la fois loin et près de la discussion qui avait précédé…

*

“Blanche ne parle pas, parce qu’on lui a toujours appris à tourner sa langue sept fois dans la bouche avant de le faire, avant de s’y mettre, de dire les choses, d’être sûre de ce qu’elle va énoncer, que ça apporte quelque chose au débat, que ça fait avancer la discussion, que ça donne du grain à moudre comme ses cafés du matin, de grands cafés noirs pour Blanche, pour que la couleur vienne jusqu’à ses joues quand elle se réveille, que le liquide chahute son sang encore assoupi. Alors elle ne parle pas parce qu’elle ne sait pas quoi dire, qu’elle a peur des préjugés qu’elle apprend à déconstruire mais ça prend mille ans, ces conneries, mille ans et une énergie folle, que celle qu’il faut pour dénouer toutes ces pensées qui vous viennent quand on voit les choses, mille ans pour comprendre d’où ça part et le réfréner en soi, le cacher, jusqu’à en avoir compris les rouages et les absurdités. Elle a peur des préjugés, des banalités, des à peu près, des approximations, des contre-vérités. Alors là, assise à côté de la radio alors qu’elle entend les nouvelles, l’aéroport, le métro, elle ne parle pas. Elle est muette, lèvres sèches qu’elle humecte en les pinçant en dedans, sa langue ne tourne pas mais balaie la chair, que faut-il dire que peut-on faire, à quoi ils jouent, qu’est-ce que l’on perd, silence si long alors que la radio égrène, la même chose toujours la même chose, des balbutiements.

Blanche est pâle, bien sûr, un prénom pareil, Blanche est pâle et pile quelque part où elle n’aurait pas dû être, puisque chaque autre jour ce métro-là, ronronnement rassurant de la ville et de la vie avant odeur d’hôpital et chevet de l’autre, effleurements entre inconnus dans la rame avant main ridée de sa mère tenue dans la sienne à elle, elle sait que d’habitude ce trajet lui permet de faire le lien entre l’ici et l’ailleurs, et elle lui en est reconnaissante, à ce voyage, d’exister, que ce ne soit pas à côté exactement, qu’elle n’ait pas à faire dans le vent douze tours du pâté de maisons pour avoir l’impression d’en, de s’en sortir.

Oui, Blanche dans son salon écoute la radio pile quelque part où elle n’aurait pas dû être, lèvres pincées, qui retiennent le coeur qui est juste là, au bord de la bouche, puisqu’elle pense que tous les autres jours de sa vie, dans le métro il n’avait rien à faire là, son père. Mais que ce jour-là précisément, il avait dit que c’était lui qui irait voir maman.”

poème de titres {01}

J’ai récemment bousculé ma bibliothèque et l’ai ré-organisée par couleurs de tranches de livres – une occupation comme une autre d’un samedi après-midi. Moi qui suis très visuelle, le résultat me va bien, et j’aime beaucoup ces nouvelles proximités d’auteur.e.s d’habitude éloigné.e.s les un.e.s des autres.

Bibliothèque en couleursÇa m’a donné envie aussi de parler ici de mes dernières lectures, de comment elles nourrissent mes ateliers, questionnent mes convictions, alimentent mon imaginaire. Mais en attendant ce (peut-être) futur article, voici un « poème de titres », comme ça, en passant :

poème de titre 01je m’en vais
loin d’eux
autour du monde
au sud de la frontière, à l’ouest du soleil
avant d’oublier
tout ce que j’aimais

brève d’atelier {01}

Pas plus tard qu’hier, j’anime un atelier d’écriture dans une classe de CE1 qui s’apprête à travailler sur la mer. Je les embarque donc dans un voyage imaginaire qui nous mènerait sur une île déserte… Dans une des propositions d’écriture, nous avons besoin de mots concrets et de mots abstraits. Ces deux termes sont obscurs (et abstrait est bien difficile à prononcer !) alors on explique. « Concret », c’est « ce qu’on peut toucher », et on liste plein d’exemples, le cahier, la trousse, la colle, le tableau, « oui, maintenant on sort de la classe ! », le lit, la voiture, l’oiseau. « Abstrait », c’est plutôt ce qui englobe les sensations, les sentiments, les qualités, les défauts, les idées… Les mots abstraits, on peut y penser mais on ne peut pas les toucher. À nouveau, des exemples à foison. Et puis chacun.e, depuis son île, part à la pêche aux mots. Je vais de table en table pour les aider. Petit à petit, chouette !, les mots mordent à l’hameçon.

Et à un moment, lire par-dessus une épaule gadoue dans la colonne des abstraits :

« Ben oui Amélie, la gadoue, on ne peut pas la toucher, sinon on se fait gronder ! »

Implacable vérité !

brève de cours {03}

Une des choses que j’aime dans le fait d’enseigner en milieu homoglotte, c’est les progrès parfois incongrus que les apprenant.e.s font à l’extérieur du cours, parce qu’ils.elles sont en contact avec des gens dont le français est la langue maternelle et captent des mots, des expressions, des tics de langage par cette simple proximité.

Le plus drôle est sans doute quand les apprenant.e.s s’approprient un mot familier sans s’en rendre compte du tout. Je me permets d’en rire car beaucoup ont ri de moi quand j’ai appris le slovène au contact à la fois d’adolescents en décrochage scolaire et d’enfants de 3-4 ans, ce qui apparemment donnait un mélange haut en couleurs qui m’échappait tout à fait (imaginez des phrases comme « p*tain ça me gave j’ai mal au bidon »). Bref. C’est comme ça que je me suis rendu compte que mes étudiant.e.s B1 ne comprenaient pas « en état d’ébriété » mais savaient parfaitement ce que « bourré.e » voulait dire. Quand ils.elles m’ont demandé l’équivalent de « tipsy », j’ai eu du mal à trouver un mot ou une expression du registre courant qui pourrait correspondre… « J’ai un peu bu », où on insiste sur l’action plus que sur le résultat ? « Je suis légèrement ivre », où l’adverbe vient délicieusement atténuer la gueule de bois ? Finalement, tout ce qui m’est venu, c’est « pompette ».

C’est seulement lorsque j’ai eu fini d’écrire ça au tableau que je me suis rendu compte de la bizarrerie du mot. Les questions n’ont pas traîné : c’est un adjectif ? Au masculin, on dit « pompet » ? Ou bien, c’est un nom et on dit « je suis une pompette » (allez, ça pourrait être chouette !) ? Et surtout : « ça vient d’où ? ». L’ignorant complètement, me voici à rechercher à la maison l’étymologie de « pompette »… ce qui s’avère plus compliqué que prévu :

« J. Orr part de poupette « poupée (de chiffons) » (qui serait issu de la famille de poupée), dont pompette serait une variante nasalisée qui aurait pris le sens de « noeud de rubans, pompon » puis, par l’intermédiaire d’une locution non attestée avoir sa pompette, être en pompette « être paré, sur son trente et un », celui de « content ou fier de l’être », « gai », et enfin « ivre ». » (source )

Oufti ! Heureusement, le CNRTL enchaîne en écrivant :

« Cette hypothèse repose cependant sur un cheminement sémantique complexe et dont plusieurs éléments ne sont pas attestés. »

Je suis prête à parier que J. Orr, avait lors de sa proposition, un petit coup dans le nez !

en flagrant délit de cours nul

Pour des raisons de santé et de la vie qui n’en fait qu’à sa tête et qui se fiche bien de savoir combien j’aime enseigner, j’ai passé quelques semaines sans salle de classe et sans apprenant.e.s en ce début 2016. Et puis quand mon corps et la médecin m’ont, d’un commun accord, autorisée à retourner faire cours, j’étais un peu stressée : et si jamais je ne savais plus faire ? C’est vrai, quoi, la dernière fois après tout, j’avais dû faire cours ASSISE (aberration) parce que je n’avais pas assez de souffle pour aller au bout de mes explications de grammaire ! Encore un coup de ces fichus partitifs sans doute… Bref, trêve de plaisanterie, le fait est que j’étais un peu anxieuse.

En plus, pour tout vous dire, le cours ne s’annonçait pas très folichon : c’était pour un remplacement, avec un groupe de B1 que je ne connaissais pas et que je n’allais jamais revoir (bon, comme ça, au moins, si je me plantais…), avec un point de grammaire à traiter TROP FUNKY : la voie passive. Dans un contexte au moins tout aussi palpitant, puisque le chapitre en cours couvrait 1) les catastrophes naturelles, 2) les incidents en tout genre, et 3) les délits. Amour, sérénité et fleurs partout, quoi. Le vocabulaire que je devais traiter était plus ou moins celui-ci :

 

(la photo est aussi pourrie que la méthode qui en est l'objet) (je ne la citerai donc pas)

(la photo est aussi pourrie que la méthode qui en est l’objet) (je ne la citerai donc pas)

 

Quand j’ai vu ça, j’ai un peu fait la tête et regretté de ne plus être shootée par les médocs de l’hosto pour réussir à trouver ça cool. Parce que mes cours, je les axe plutôt sur du rigolo, du joyeux et du positif (coucou les Zexperts), déjà parce que c’est comme ça que j’aime vivre apprendre et enseigner, mais en plus parce qu’en cours du soir, les apprenant.e.s ont déjà huit heures de taff dans les pattes, et que mon but n’est pas de les achever.

Bon. J’ai commencé à réfléchir à une activité autour des faits divers, mais en trouver des intéressants et qui respectaient le combo cité plus haut (rigolo-joyeux-positif) m’a demandé plus d’énergie que prévu (ratio un fait divers drôle pour cinquante-huit super trash) (je suis sensible), et comme c’était en train de me plomber, j’ai laissé tomber.

Alors j’ai plutôt préparé du thé pour la quatorzième fois de la journée en listant dans ma tête le genre d’activités que je faisais faire à mes apprenant.e.s d’habitude, quel que soit leur niveau. Et j’ai eu cette idée (recyclaaaaage) toute bête, qui ne va pas changer la face du monde ni celle du vocabulaire à voir, mais qui un mercredi soir jusqu’à 20h30 a franchement bien marché :

– Mettez les apprenant.e.s en binômes, et donnez à chaque groupe un fait divers différent.
– Demandez-leur de lire le texte et d’être capables de le reformuler – ils.elles doivent bien comprendre les détails.
– Puis, plutôt que de leur demander de raconter l’incident aux autres (l’étape de la reformulation leur a juste servi à s’approprier le texte), donnez-leur une feuille blanche et demandez-leur de dessiner le fait divers, en incluant tous les détails (un petit compte-à-rebours de 7 ou 8 minutes projeté au tableau peut aider).
– Demandez à ce que chaque groupe passe son dessin au groupe voisin.
– Faites rédiger à chaque binôme le fait divers qu’ils.elles imaginent à partir du dessin (en utilisant des verbes à la voie passive, dont vous aurez étudié le fonctionnement avant, et sans oublier un titre avec une nominalisation).
– Demandez à chaque binôme de lire son article (en mode JT) puis faites lire l’original au groupe qui avait fait le dessin. Fou rire garanti !

Et vous, vous avez des trucs pour faire passer les sujets qui fâchent ? Vous nous racontez ? 🙂