entre les pages : Pièces détachées, Oulipo

Ma vadrouille estivale est terminée, je reviens avec plein d’énergie, de projets et d’envies. L’une d’entre elles est notamment d’animer un peu plus cet espace de blog ici pour lequel j’ai plein d’idées mais qui ont tendance à filer.

J’aimerais par exemple vous partager des extraits de mes lectures, celles qui m’animent et avec lesquelles j’anime, parce que si je passe une bonne partie de mon temps à animer des ateliers, c’est entre autres pour avoir un chouette cadre où partager des mots que j’aime !

Pas de critiques ni de dissertation, mais des morceaux de choses lues, partagés pour la beauté, le rire, la joie, l’émotion, la tendresse ou la poésie (et parfois tout en même temps).

J’ai donc lu dans le train du retour du festival oulipien Pirouésie où j’animais des ateliers toute cette semaine un tout petit livre, Pièces détachées, de l’OuLiPo donc, qui est en fait le texte d’un spectacle mis en scène par Michel Abécassis (dont vous pouvez voir un extrait ici). Le livre rassemble une vingtaine de textes des Oulipiens (Olivier Salon, Jacques Jouet, Jacques Roubaud… et, (malheureusement) assez rare à l’OuLiPo pour que ça mérite d’être souligné, une femme, Michelle Grangaud.)

Pièces détachées, OuLiPo

Une très chouette entrée en matière pour montrer que l’OuLiPo ne se résume pas à écrire son prénom à la verticale et à mettre un adjectif qui nous correspond en face à chaque fois (oui, on me fait souvent cette réflexion :)), avec des textes accessibles, ludiques mais virtuoses, drôles ou émouvants.

Voici l’un d’eux !

Lettre 1, de Jacques Roubaud

Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre.

Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre.

J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes, je te cite : “j’ai bien reçu ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement” à la lettre où je te demandais, si je ne m’abuse (mais je ne m’abuse pas, j’ai les doubles) si tu avais bien reçu ma dernière lettre et si tu avais l’intention d’y répondre.

En l’absence d’éclaircissements et de réponses de ta part sur ces deux points auxquels j’attache (à bon droit je pense) une certaine importance, je me verrai, à mon regret, obligé d’interrompre notre correspondance.

Pièces détachées, Oulipo, éd. 1001 nuits, 2007.

le père de Blanche

Samedi dernier avait lieu, grâce au superbe réseau Kalame (réseau professionnel des animateurs.trices d’ateliers d’écriture en Belgique), une masterclasse avec Leïla Marouane et Veronika Mabardi, rencontre suivie d’un temps d’écriture. Deux incipit, un de Veronika, “Blanche ne parle pas”, et un de Leïla, “Il n’avait rien à faire par là, mon père”, à assembler, éloigner, continuer, dans un texte à la fois loin et près de la discussion qui avait précédé…

*

“Blanche ne parle pas, parce qu’on lui a toujours appris à tourner sa langue sept fois dans la bouche avant de le faire, avant de s’y mettre, de dire les choses, d’être sûre de ce qu’elle va énoncer, que ça apporte quelque chose au débat, que ça fait avancer la discussion, que ça donne du grain à moudre comme ses cafés du matin, de grands cafés noirs pour Blanche, pour que la couleur vienne jusqu’à ses joues quand elle se réveille, que le liquide chahute son sang encore assoupi. Alors elle ne parle pas parce qu’elle ne sait pas quoi dire, qu’elle a peur des préjugés qu’elle apprend à déconstruire mais ça prend mille ans, ces conneries, mille ans et une énergie folle, que celle qu’il faut pour dénouer toutes ces pensées qui vous viennent quand on voit les choses, mille ans pour comprendre d’où ça part et le réfréner en soi, le cacher, jusqu’à en avoir compris les rouages et les absurdités. Elle a peur des préjugés, des banalités, des à peu près, des approximations, des contre-vérités. Alors là, assise à côté de la radio alors qu’elle entend les nouvelles, l’aéroport, le métro, elle ne parle pas. Elle est muette, lèvres sèches qu’elle humecte en les pinçant en dedans, sa langue ne tourne pas mais balaie la chair, que faut-il dire que peut-on faire, à quoi ils jouent, qu’est-ce que l’on perd, silence si long alors que la radio égrène, la même chose toujours la même chose, des balbutiements.

Blanche est pâle, bien sûr, un prénom pareil, Blanche est pâle et pile quelque part où elle n’aurait pas dû être, puisque chaque autre jour ce métro-là, ronronnement rassurant de la ville et de la vie avant odeur d’hôpital et chevet de l’autre, effleurements entre inconnus dans la rame avant main ridée de sa mère tenue dans la sienne à elle, elle sait que d’habitude ce trajet lui permet de faire le lien entre l’ici et l’ailleurs, et elle lui en est reconnaissante, à ce voyage, d’exister, que ce ne soit pas à côté exactement, qu’elle n’ait pas à faire dans le vent douze tours du pâté de maisons pour avoir l’impression d’en, de s’en sortir.

Oui, Blanche dans son salon écoute la radio pile quelque part où elle n’aurait pas dû être, lèvres pincées, qui retiennent le coeur qui est juste là, au bord de la bouche, puisqu’elle pense que tous les autres jours de sa vie, dans le métro il n’avait rien à faire là, son père. Mais que ce jour-là précisément, il avait dit que c’était lui qui irait voir maman.”

poème de titres {01}

J’ai récemment bousculé ma bibliothèque et l’ai ré-organisée par couleurs de tranches de livres – une occupation comme une autre d’un samedi après-midi. Moi qui suis très visuelle, le résultat me va bien, et j’aime beaucoup ces nouvelles proximités d’auteur.e.s d’habitude éloigné.e.s les un.e.s des autres.

Bibliothèque en couleursÇa m’a donné envie aussi de parler ici de mes dernières lectures, de comment elles nourrissent mes ateliers, questionnent mes convictions, alimentent mon imaginaire. Mais en attendant ce (peut-être) futur article, voici un « poème de titres », comme ça, en passant :

poème de titre 01je m’en vais
loin d’eux
autour du monde
au sud de la frontière, à l’ouest du soleil
avant d’oublier
tout ce que j’aimais

brève d’atelier {01}

Pas plus tard qu’hier, j’anime un atelier d’écriture dans une classe de CE1 qui s’apprête à travailler sur la mer. Je les embarque donc dans un voyage imaginaire qui nous mènerait sur une île déserte… Dans une des propositions d’écriture, nous avons besoin de mots concrets et de mots abstraits. Ces deux termes sont obscurs (et abstrait est bien difficile à prononcer !) alors on explique. « Concret », c’est « ce qu’on peut toucher », et on liste plein d’exemples, le cahier, la trousse, la colle, le tableau, « oui, maintenant on sort de la classe ! », le lit, la voiture, l’oiseau. « Abstrait », c’est plutôt ce qui englobe les sensations, les sentiments, les qualités, les défauts, les idées… Les mots abstraits, on peut y penser mais on ne peut pas les toucher. À nouveau, des exemples à foison. Et puis chacun.e, depuis son île, part à la pêche aux mots. Je vais de table en table pour les aider. Petit à petit, chouette !, les mots mordent à l’hameçon.

Et à un moment, lire par-dessus une épaule gadoue dans la colonne des abstraits :

« Ben oui Amélie, la gadoue, on ne peut pas la toucher, sinon on se fait gronder ! »

Implacable vérité !