mémoires fléchées et mots croisés

J’ai la chance d’animer depuis janvier un atelier avec un groupe d’anciens ouvriers des usines de sidérurgie de La Louvière. J’ai déjà longuement raconté une journée d’atelier ici. J’ai pris le train aujourd’hui pour les faire écrire une dernière fois – “ça va nous manquer, Amélie, on y a pris goût, à tes trucs, même si on se demandait toujours à quelle sauce on allait être mangés ; maintenant, quand tu commences à nous lire un texte, je me demande déjà ce que tu vas nous demander d’en faire”, ah, quelle victoire ! – les faire écrire, donc, et écrire avec eux.

Aujourd’hui, il y a donc eu ce texte, que j’ai envie de mettre ici.

“La première fois que mes grands-parents m’ont parlé de leur vie à l’usine, je ne m’en souviens plus. J’aimerais dire que ça m’a marquée toute petite, que ça m’a intriguée, questionnée, chamboulée, que c’est en partie pour ça que je suis là aujourd’hui et depuis cinq séances avec vous. Mais ce n’est pas vrai. La vérité, c’est que je ne sais pas si mes grands-parents m’ont déjà parlé de leur vie à l’usine, mais ce dont je suis sûre, c’est qu’ils ne pourront plus jamais le faire.

Mon père lui-même me raconte qu’il ne savait pas grand-chose, que ses parents étaient des taiseux, des gens qui avaient peur de déranger, qui gardaient pour eux leurs petites misères, leurs moyens tracas. Que ma grand-mère, comptable à l’usine, comptait aussi à la maison. Une pièce après l’autre, chaque litre de lait, chaque baguette de pain scrupuleusement noté dans un cahier le soir même.

J’ai de ma grand-mère le souvenir des gâteaux au thé-brun, la recette à une époque était notée sur le paquet : des thé-brun amollis dans du café froid, et de la crème entre chaque couche. Le gâteau n’a pas besoin de cuire, c’est bien pour les économies. J’adorais ce dessert gamine, mais à chaque fois que j’essaie de le faire depuis que je suis grande, je finis toujours par laisser tomber les biscuits dans le café, où ils finissent en bouillie. De ma grand-mère, j’ai le souvenir d’un autre plat, des épinards dans lesquels elle coupait un œuf dur en deux pour les yeux, une saucisse pour la bouche, des croutons poêlés pour le nez ou les cheveux. Chez elle, des napperons, des cadres-photos, des coussins, un abonnement à Télé7jours dont elle ne finissait pas les mots croisés.

Peut-être que cette dernière phrase, c’est un bon résumé : je n’ai jamais entendu l’histoire de mes grands-parents parce qu’ils laissaient toujours les espaces où on attendait des mots partiellement inoccupés.”

aime comme Magritte

Dans le cadre du projet “Ceci n’est pas un poème”, j’ai écrit un texte qui apparaît dans l’introduction du recueil publié à l’occasion. Il essaie de dire l’expérience de ces ateliers menés avec des personnes en apprentissage du français, à partir de l’œuvre de Magritte.

“De Magritte je ne connaissais rien, ou presque. La poésie alors, voilà une belle manière de m’imprégner d’un univers à côté duquel j’étais jusque-là passée. Si on oublie la technique et le concret, que reste-t-il de nos intuitions et de nos sensibilités ? Pas à pas, avec le groupe du CIRÉ, nous voici au musée, nous voici amusés devant les œuvres de Magritte, amusés mais pas seulement, souvent déroutés, étonnés, suspicieux. Qu’a-t-il donc voulu dire, qu’a-t-il donc cru, pourquoi ces œuvres magiques, tragiques, illogiques au possible, Magritte et ses impossibles ? Nous voici là en tout cas, à prendre les tableaux à pleines mains, à s’en prendre plein la tête, plein les yeux, qu’est-ce que ça évoque, qu’est-ce que ça provoque, qu’est-ce que ça entrechoque ? C’est devant soi, c’est triste et doux à la fois, on va creuser dans notre propre cœur, avec des mots d’une langue qui ne nous appartient pas tout à fait encore, pour essayer d’être au plus près, d’être au tout proche, d’être au mieux présent à ce que l’on voit.

Il y a sur les tables en carré quelques dictionnaires en alphabets différents, des téléphones qui affichent des définitions sur leurs écrans, des cahiers de brouillon où l’on a le droit, et même le devoir, de se tromper, et de tromper le monde, de l’interroger à son tour, de le faire tressauter, de le mettre en branle. Les reproductions des tableaux vont et viennent entre les gens, mosaïque magrittienne, qu’est-ce qui s’est perdu et qu’est-ce qu’on a retrouvé ? Temps de parole, de questionnements formulés. Et puis la consigne, qu’on signe après avoir écrit, qu’on écrive après avoir pensé, ou bien même sans avoir pensé si on le souhaite, qu’on note sur le papier ce qui nous traverse, ce qui nous bouleverse.

Séance après séance, un peu plus d’assurance. Magritte devient presque ami ; certes, il nous joue des tours, toujours, mais on le sent venir même si on ne sait pas ce qu’il nous réserve encore. On connaît et reconnaît aussi Georgette, les oiseaux et le ciel, le corps des femmes et toutes les choses qui ressemblent à ses habitudes, et qui deviennent les nôtres, celles du groupe qui va et vient au fil des ateliers. Dernier jour, on écrit une recette collective, chacun a son idée sur comment réaliser un bon tableau de Magritte, il faudra au moins deux bouteilles d’inspiration, 100g de stress, 100ml de mélancolie, et un bol de calme. Il faudra ouvrir la bouteille d’inspiration, répandre le calme dans la pièce, peindre avec le stress, ajouter la mélancolie à l’œuvre. Admirer.

L’atelier est terminé, on a récupéré les feuilles, rangé les crayons, fermé les cahiers. De Magritte, je ne connaissais rien, ou presque. Je repars avec des yeux un peu plus ouverts ; des horizons ont surgi, des idées aussi. Grâce à Magritte bien sûr, grâce aux participants-poètes, surtout.”

ici

Cela fait longtemps déjà que je réfléchis à un espace de réflexion, de partage, un lieu où rapporter des anecdotes d’ateliers, des interrogations qui me traversent, des questionnements pédagogiques, où prendre des notes de lecture, peut-être. Alors voilà, ce sera ici, à un rythme sans doute irrégulier, et clairement indéfini. En fonction des rencontres (humaines, livresques), des projets, du temps qui laisse un peu de place, et des brèches dans lesquelles on peut s’engouffrer.