le temps d’écrire & tête-bêche {04}

S’il y a bien une chose que j’ai (re)découverte cet été, c’est le fait que pour écrire, il faut (il me faut en tout cas) 1) du temps et 2) de la compagnie (préférablement de gens qui écrivent aussi). C’est ainsi que quelques jours d’écriture avec de très chères amies en plein cœur de juillet m’ont permis de finir un grosgros projet (la fille qui a encore du mal à dire “un roman”) commencé il y a cinq ans. Ah, il ne manquait pas beaucoup, et sûrement que le temps de maturation était nécessaire voire indispensable, et j’avais déjà fait des bonds de géants ces derniers mois, MAIS la fin notamment restait un énorme point d’interrogation et me plongeait dans la panique. Mais en m’y mettant pour de bon, eh bien je me suis rendu compte que ce n’était pas loin, et même juste là.

Bref, si j’aime autant participer à et donner des ateliers d’écriture, c’est parce qu’ils proposent justement ce temps et cet espace offerts pour ça, ce qui est précieux quand on est du genre à avoir toujours mille autres choses tout aussi intéressantes (?) à faire.

Cette introduction pour dire que, quand j’ai reçu la phrase de Mathilde pour le 4ème épisode de notre projet Tête-bêche (dont je vous rappelle le concept : “s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase”), je me suis d’abord demandé pendant un certain temps, “ohlala mais qu’est-ce que je fais de ça, moi ?”. Et puis quand je me suis rendu compte qu’on avait dit “date de publication : avant-hier” (oups), j’ai ouvert mon document, et je me suis lancée. Et ç’a encore marché. Alors bien sûr, ce n’est pas le texte du siècle, mais en même temps, ce n’est pas l’objectif.

Et voilà, maintenant que je vous ai bien vendu du rêve (hm hm), je vous propose de découvrir nos deux textes, encore une fois totalement différents l’un de l’autre, tant par les thèmes abordés que par l’écriture (et c’est ça qui est bon !)

Les deux phrases choisies sont extraites de Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, de Cookie Muelle (“Il y avait un truc qui manquait ici, quelques synapses, on sentait une puissance plutôt faiblarde du côté des connexions cérébrales.”), et de Daisy sisters, d’Henning Mankell (“En le mentionnant, Liisa baisse la voix et sa façon de s’exprimer change.”)

Belle lecture !

Le texte de Mathilde

En le mentionnant, Liisa baisse la voix et sa façon de s’exprimer change.
– Hé ben mes aïeux. Tu parles de ce cocktail comme tu parles d’un amant illégitime. Dis-le que t’as envie de boire, c’est pas la fin du monde !
Liisa regarde la carte d’un air songeur. Son rapport à l’alcool, lui ne le connaissait pas.
Ce cocktail était bien plus qu’un péché mignon. Au début, elle buvait en société, comme la majorité des gens. Un petit verre en soirée, parfois la petite cuite. Puis la cuite occasionnelle devenait la biture régulière, accompagnée de quelques oublis ou quelques chutes. Mais on en riait dès le lendemain : être un peu éméché lors d’une fête, ça arrive, non ?

Mais elle remarqua au fil du temps une impatience pour ces moments : vite, que vienne le samedi soir, que revienne le droit à l’alcool. Rencontrer des gens devenait accessoire, et elle relativisait : qui rencontre-t-on vraiment, dans ces atmosphères bruyantes et moites ?

Progressivement est arrivé le cocktail du quotidien. Quand le travail devenait trop éreintant, trop usant, trop chronophage, elle s’octroyait le droit de s’en boire un petit avant de rentrer : « Ça va, c’est pas la fin du monde. J’ai mérité. »
Mais le bar, ça coûte. Et puis quel que soit l’endroit, une meuf qui boit seule, c’est louche : impossible d’être peinarde, il y a toujours un zozo pour venir t’asticoter ou te tenir la conversation.
Tu parles d’une sinécure.

Elle a donc passé le cap de l’alcool en société. Boire est devenu un rituel intime et personnel.
Les gestes étaient précis, le déroulé toujours identique.
Laver les citrons. Les couper en quatre puis ôter la partie blanche : c’est amer. Piler pour en extraire le jus et écraser la pulpe. Jubiler un peu à la vue de cette bouillie jaune-verte. Laver la menthe. Prendre chaque feuille et la mettre dans le mortier. Piler, encore.
Sentir.
C’était le moment que Liisa aimait bien. L’odeur mentholée et citronnée envahissait l’appartement, et elle sentait toutes les petites coupures sur ses mains.
Prendre le grand verre, celui choisi spécialement (elle avait bien fait quatre boutiques pour le trouver, ce grand verre à bord fin).
Verser le contenu du mortier. Ajouter le sucre (pas trop, c’est pas un diabolo grenadine). Doser le rhum, l’ajouter au contenu du verre. Eau gazeuse. Glace pilée. Touiller.
Puis boire.
– Bon tu le prends ton truc ou quoi ?
Liisa regarda autour d’elle. Jusqu’où en était-elle arrivée ? Il était onze heures. Elle était au milieu des mecs qui buvaient leur café au comptoir et les piliers qui sirotaient leur demi. Clairement, les mojitos, ici, ça semblait pas être la spécialité locale. Elle était face à ce type, collègue de travail sans histoire à qui elle ne souhaitait pas faire mauvaise impression.
Son regard s’arrêta sur cette femme. À peu près son âge, le regard plongé dans son verre. Son corps entier était lié à son verre par le biais de sa main. C’était fascinant.
– BON TU LE PRENDS TON TRUC OU QUOI ? Moi je vais prendre un « Sex on the beach », si tu vois ce que je veux dire.
Liisa se tourna vers ce collègue, qui avait alerté tout le bar (et peut-être les commerces d’à côté) de sa commande et de ses allusions fines.
Elle lui en voulut d’avoir brisé le rythme de ses pensées, plus intéressantes que sa conversation creuse comme une huître.
Elle le regardait du coin de l’œil tandis qu’il mangeait bruyamment des olives vertes. Il y avait un truc qui manquait ici, quelques synapses, on sentait une puissance plutôt faiblarde du côté des connexions cérébrales.

 

Le texte d’Amélie

Il y a un truc qui manque ici, quelques synapses, on sent une puissance plutôt faiblarde du côté des connexions cérébrales. Comme si ça clignotait. En tout cas, c’est ce qu’elle dit, Liisa, de sa tête. Que ça lui échappe. Que son cerveau grésille comme une radio qui cherche en vain la bonne station. Ça saute comme les plombs pendant les orages de l’été qu’on observe dans la vallée depuis la fenêtre, un soir après l’autre.

Elle dit ça et je ne la crois qu’à moitié. Elle est tellement lucide. Comment alors se persuader de ce qu’elle raconte ? Quand elle parle, c’est pas comme les autres gens. Ça fait des images dans mes yeux et des sensations sur toute ma peau, elle a une langue qui me picote, des mots hérissons, c’est ni une adulte ni une enfant, elle semble au-delà de ça. Pourtant elle dit que dans sa tête, il y a des idées, et puis plus l’instant d’après. Des mots, et puis du silence qui vient tout à coup les attraper, et sa bouche pleine de blancs. Elle me raconte que ça met les autres en vrac, qu’elle a la vie solitaire parce qu’autour les gens s’écartent. Parfois, elle dit des choses qu’elle regrette aussitôt, elle voudrait les remettre sous sa langue comme des granules d’homéopathie, tendre la main pour les attraper, et elle-même se rembobiner.

Je passe des jours à ses côtés. Des jours pastèque, sieste, lumière. Elle a du miel qui dégouline sur le menton, des cheveux qui s’éclaircissent dans le soleil. On marche, beaucoup. Elle me dit, « je te montre ma vraie nature » et elle parle des chemins, des champs de maïs. Moi, je sens que je la rencontre. Elle parle aux chemins en vérité. Elle salue tout, aux herbes folles demande s’il leur manque des synapses, à elles aussi.

Ça tempête ça charamboule ça farandale ça interpente ça questionnelle ça m’empiète dans mon ventre. Il faudrait plus de syllabes.

Liisa n’aime pas le noir, une veilleuse branchée dans chaque pièce de la maison. La nuit du dehors, c’est pas pareil, « il y a les chouettes qui la rendent chouette…  Imagine, elles s’appelleraient des pourries ? ». La nuit du dehors, avec ses bruits et ses mystères, elle peut la prendre dans ses mains, y passer des heures, même pas peur. Un soir, sur le vieux banc sous la fenêtre, soudain elle me montre le ciel. Sa voix s’exclame, « Regarde la lune : elle s’est allumée. » Au-dessus de moi, le rond presque plein et luisant. Est-ce qu’une lune, ça s’allume ? Quand me vient en tête que ça s’allune, plutôt, peut-être, je me dis qu’elle m’a contaminé, avec ses mots qui caracolent. Je regarde son visage se découper dans la nuit. Derrière ses cheveux, j’imagine sa tête, sa drôle de tête et repense à son histoire de synapses. Elle continue : « Le concierge a dû rentrer de congés. Il était parti tout au bord du ciel, comme chaque année. » En le mentionnant, Liisa baisse la voix et sa façon de s’exprimer change.

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