été après été, l’hiver

Je vous écris des trains qui m’emmènent à Pirou.

Pirou, Manche, Normandie, France.

Pirou, c’est un lieu où je suis arrivée en voiture, en stop, à vélo, et en train, donc, parfois.

Pirou, c’est le lieu où je suis allée le plus de fois en vadrouille, je crois, si on enlève la maison de mes grands-parents en Auvergne. C’est le lieu où je suis allée le plus régulièrement aussi, celui qui rythme mes étés depuis six ans (6 ans !) et mes hivers depuis trois.

Pirou, c’est quelque chose, donc.

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Pirou, c’est aussi le lieu des amours, des amitiés précieuses, des débuts et des fins, des dunes, des cycles, des feux de bois, de la douceur et du pétillement.

Pirou, c’est un lieu auquel j’ai fait confiance. Un hiver, alors que j’avais pris la décision de quitter la Slovénie et de revenir quelques temps en France et que je m’interrogeais sur l’été à venir, Agatha Cristal, dont je ne connaissais jusque là que les mots et la présence bienveillante de l’autre côté de l’écran, m’avait dit, oh ben tu pourrais venir à Pirou ! Et j’avais dit oh ben oui, tiens, d’accord, allons-y, (mais qu’est-ce que c’est ?).

La première fois que je suis allée à Pirou, donc, je ne savais pas trop ce qui m’attendait, et régulièrement, je me suis demandé si c’était normal que je ne comprenne aucune des blagues littéraires que tout le monde semblait faire. Bon.

Pourtant, déjà, il y avait les plages et la souche du presbytère sur laquelle Robert se tenait debout pour annoncer les ateliers, toutes les rencontres et ma découverte partielle de l’OuLiPo et totale des poèmes de marche avec Jacques Jouet.

Pirou – été 2011

Je mâche la lumière
Le jour s’inscrit au ciel comme un murmure bleu
Je mâche la lumière
Ça me grandit, un peu

Ça me transperce aussi, ça s’enroule à mon cou
Les rayons sur nos peaux en partage ont bon goût
C’est comme un ouragan qui vient me chercher loin
Qui bouscule mes sens, colore les matins

Une présence infime jusqu’alors oubliée
Une élégance intime qui m’avait échappé
Une évidence ultime que je ne cherchais
Plus

Je lâche la lumière
La nuit s’ancre déjà sur la mer en miroir
Je lâche la lumière
Je n’ai pas peur du noir

Après, il y a eu d’autres étés, et à chaque fois cette grande bouffée d’air, Pirou presque comme quelque chose de salutaire.

Pirou, c’est le lieu qui m’a accueillie la première fois où j’ai quitté la Belgique pour partir en Asie, j’étais en vrac, j’avais dit au revoir à ma coloc’, j’étais descendue de mon appartement, j’avais laissé une paire de chaussures dont je ne voulais plus dans la rue, pour quelqu’un qui passerait, j’étais montée dans une voiture, et au bout, voilà, Pirou.

Pirou – été 2012

(sur l’air de Tout c’qu’est dégueulasse d’Allain Leprest)

Visa assurance / avion billets d’train
Inscription en fac / mutuelle vaccin
Ambassade kirghize / convention de stage
Tout ce qui s’écrit / sur les prochaines pages

De Bichkek à Och / juste onze heures de route
Et Paris-Moscou / trente kilos en soute
Doigts gourds dans la gare / arrivée départ
Tout ce qui s’profile / a un air bizarre

Méthode de russe / statue de Staline
-25 l’hiver / cure de vitamines
Consonances turques / lettres cyrilliques
Tout ce qui s’annonce / certainement épique

Dois-je porter le voile ? / Qu’est-ce qu’on mange ici ?
Y a-t-il Internet ? / Mon salaire suffit ?
Pourriez vous m’donner / mon ordre de mission ?
Tout ce qui m’questionne / sans avoir de nom

Paraît qu’les expats / sont au nombre de deux
Une Française mariée / et moi, qui dit mieux ?
J’aurais pu choisir / Londres même Varsovie
Mais je préfère l’nom / de la Kirghizie

Je n’sais pas les dates / mais l’départ est proche
La boule dans le ventre / les mains dans les p’Och
Rêver toujours loin / suivre ses intuitions
Tout c’qui est à vivre / je ne dis pas non…

Pirou, c’est, ensuite, le lieu que j’ai retrouvé juste à mon retour du Kirghizstan, j’ai pris l’avion de Bichkek jusqu’à Istanbul, et puis je suis rentrée en stop, et je suis allée, voilà, à Pirou. Le premier lieu dans lequel j’ai dormi plus de trois nuits après dix mois en Asie centrale.

Pirou – été 2013

Fille du mouvement
Presque deux mois déjà que je n’ai pas dormi autant de nuits
Dans un même lieu
Dans un même lit

Les chiens aboient et je m’habille
Des couleurs des pays
Traversés
Des sentiments
Crevassés
Des amours
Infinis Définis
Délits mités

150 mètres
Cédez le passage
J’ai trop fait ça
Maintenant
Je passe devant

Traverser la nationale
Vivre à l’international
Est-ce que ça gâche
Le temps ?

Les ciels gris sont les mêmes partout
Les déraisons de nos soucis
Les horizons de tes sourcils
Les dérisions de nos coups de fil

Fils électriques
Fille électrique
Presque deux vies déjà que je cherche des lumières
Que j’en allume, que je m’y perds

Dans ma nuit à la belle étoile
Seule quelque part en Serbie
Je n’en mène pas large
Mais à qui
Je le dis ?

Les herbes hautes
Griffent les chevilles
Je crois bien être amoureuse
D’une fille

Fille du mouvement
Jamais tout à fait immobile
C’est que l’équilibre est difficile
À tenir
Longtemps.

Pirou, c’est le lieu de bouleversements intimes.

Pirou, c’est le lieu où on chanté en boucle, en boucle, en boucle et chaque été, vitres ouvertes alors que la voiture file sur la route, ça. Et sur la plage cette fois en solitaire, en boucle, en boucle, en boucle aussi, ça. Et puis c’est le lieu où j’ai découvert Cendrars et son poème qui a bousculé quelque chose en moi, Tu es plus belle que le ciel et la mer, j’ai appris des poèmes par cœur avec vue sur le bleu, j’en ai appris à d’autres. C’est le lieu des bouteilles de vin sur la terrasse, des discussions qui refont le monde, des poèmes de marche du vendredi matin et de la baignade ensuite avant de rentrer pieds nus, des projets à la hauteur des amitiés, des roses trémières, des décomptes d’étoiles filantes, des questionnements, des moments de grâce.

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Pirou – été 2014

Comme j’avais tant si

Pourquoi est-ce que je m’entends aussi mal
Comme j’avais tant si soif encore
Pourquoi est-ce que je m’écoute aussi peu
Comme j’avais tant si peur toujours
Pourquoi est-ce que je m’en vais aussi bien
Comme j’avais tant si loin besoin
Pourquoi est-ce que je m’en fais aussi fort
Comme j’avais tant si prise sur rien

Est-ce que l’amer m’entend ?
L’acide et l’océan.
Pourquoi est-ce que j’entends aussi mal ma mère ?
Comme j’avais tant si sommeil pourtant
Comme j’avais tant si fuite avant
Comme j’avais tant si mes quinze ans

Pourquoi est-ce que je m’entends aussi mal
Pourquoi est-ce que je me sens aussi sale
Comme j’avais tant si,
Comme j’avais tant, oui,
Comme je pourrais être,
Océan, mer, bords, fenêtres

Pourquoi est-ce que je m’entends aussi mal
Pourquoi est-ce que je m’entends aussi
Pourquoi je m’entends aussi
Je m’entends, ici.

Dans celle que je suis, dans la façon que j’ai d’animer, Pirou est là, quelque part.

C’est un lieu auquel j’ai fait confiance, et qui a cru en moi. Qui m’a permis de grandir.

Un peu avant ma deuxième édition du festival pour me demander, « en fait, tu ne voudrais pas animer ? », alors que j’avais à peine fait mes armes encore, que je débutais juste, toute petite et beaucoup trop impressionnée par les gens. Ça s’est bien passé, pourtant.

Pirou – été 2015

Ce matin, je n’ai pas su me lever
Gris brouillard contre ma tête brouillonne
Ce matin, je n’ai pas su me parler
Sonnerie du vertige, vide du téléphone
« C’est fermé par là ! » nous dit-on sur le chemin
C’est fermé par là, je le sais peut-être bien
Ce matin, je n’ai pas su m’empêcher
De défaire Nantes et les Sables d’Olonnes
Ce matin, je n’ai pas su éloigner
Ce qui se tient au loin, l’immense de l’automne
Ce matin, je n’ai pas su effacer
L’idée que si, peut-être… est-ce que ce serait tout comme ?
Je résiste à l’envie de cueillir les coquelicots
La peur qu’une fois saisis, ils fanent, me vrille le cerveau
La peur qu’une fois saisie, on fane.
Ce matin, j’ai peut-être oublié
Dans les sentiers que l’on jalonne
Ce matin, j’ai peut-être apaisé
Une brève idée qui désarçonne.

Pendant ma troisième édition du festival, et alors qu’à l’automne, j’allais me réinstaller à Bruxelles, les Belges présent.e.s m’ont proposé, dis, tu ne voudrais pas nous animer un atelier ? On a même un lieu à te prêter… et ça rendait la chose encore plus évidente, que c’était là, qu’il fallait aller.

Pendant d’autres éditions, il y a eu les plans pour le festival cousin à Bruxelles, et cet autre cousin aussi à La Rochelle. Les envies de bosser pour un projet à Lille. Le réseau que ça tissait. Il y a eu, un jour en stop du côté de Rouen, une conductrice qui m’a dit, ah oui je connais, une amie y va tous les ans, cette coïncidence-là et cent autres autour de ce lieu.

Pirou – été 2016

Je ne connais pas plus le nom des fleurs qu’il y a trois ans
Je sais la rose trémière qui chercher à saluer le ciel indéfiniment
Je ne connais pas plus le noms des voitures qu’il y a trois ans
Je sais les pieds qui pédalent sur le bitume pour décupler le vent
Je ne connais pas plus le nom des nuages qu’il y a trois ans
Je sais dans lequel tu voudrais habiter si tu avais le choix pourtant
Je ne connais pas plus le nom des animaux qu’il y a trois ans
Je sais les poissons qui dessinent des mandalas pour y cacher leurs œufs et échapper au temps

Depuis trois ans, les mots que j’apprends viennent de langues fragmentées
De pays mystérieux dont je ne pensais pas un jour traverser les frontières
Gardons nos peaux à mots bien loin des dictionnaires

Et puis un jour, la proposition pour l’hiver. Comme si, cette douceur et cette énergie-là, ce n’était pas de trop, deux fois dans l’année. Un Pirou d’hiver avec un marché deux fois plus petit, le village un peu vide, et l’enthousiasme des enfants dans les classes. Là, rencontrer les gens autrement, apprendre à animer avec des petit.e.s, faire une lecture dans un café autour d’un feu de cheminée, co-animer une veillée dans une bergerie. À chaque fois, la petite trouille au ventre, à chaque fois l’euphorie des défis.

Depuis trois ans, donc, il y a ces quelques jours en février ou mars, à aller d’école en école, de village en village, de café en bibliothèque, de promenade en lecture.

Cette année, il y a notamment dans le descriptif des groupes de 3 mois (3 MOIS !) à 3 ans, et des petits vraiment tout petits, et les mots qui accompagnent, « c’est une première, on improvise, on essaye et on s’adapte ; je sais qu’avec toi il n’y aura pas de problème. » Pirou, c’est un lieu de confiance, décidément.

Alors à nouveau, la trouille au ventre, mais le bonheur d’avoir cette chance-là, un lieu pour continuer à expérimenter et apprendre et grandir, et être soi, une saison après l’autre, un jour à la fois.

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Pour le programme des manifestations ouvertes au public cet hiver, c’est ici ! Pour le festival de cet été, ici ! Pour toutes les infos possibles et imaginables sur Pirouésie, .

Un commentaire

floriane

Je t’adore tellement si fort. Ton écriture apaise quelque chose en moi, le prend au creux d’un plus loin.

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