entre les pages : lectures d’avril

En avril, j’ai continué à être sur les routes, et surtout, j’ai passé du temps loin des écrans et du monde (et vu la période, j’ai plutôt bien fait…), avec de la fiction en horizon. J’ai lu, lu, lu, retrouvé le plaisir des pages à engloutir, des histoires qui se mêlent, des textes qui émeuvent et interrogent. Aussitôt rentrée à Bruxelles, j’ai perdu le rythme, et délaissé un peu les mots. Je compte y revenir, dès que possible. En attendant, petit tour de mes beaux échos du mois.

Des corps en silence, Valentine Goby.

Acheté à Chalon, lu dans un train pour La Rochelle, puis dans une chambre d’hôtel à Brest, mon corps en silence transporté d’un lieu à l’autre, d’une histoire à l’autre : deux textes habilement mêlés, de maintenant et d’il y a longtemps, deux histoires de femmes et de fin du désir, de corps – encore. Je lis Valentine Goby depuis des années, déjà au lycée, et je ne m’en lasse pas. Résumé ici.

Elle connaît le manque : de Kay. Physique ; la faim de Kay, la frustration de son éloignement prolongé et parfois, la peur de sa disparition. Quand ça arrive se creusent dans sa poitrine, dans son ventre, les formes de la petite fille. Claire anticipe le renflement de la joue de Kay dans sa nuque ; la surface d’appui de son visage à la base du cou ; la marque mouillée de sa bouche sur l’épaule ; la préhension de ses vertèbres cervicales par ses petites mains nouées. Le manque est possible, il a les contours du corps de Kay. Claire peut avancer les bras, envelopper exactement les volumes invisibles, elle le fait, serrant le corps fantôme au niveau précis des aisselles, un enlacement étroit, intuitif, guidé par la mémoire précise des diamètres, des circonférences, du poids de chaque partie isolée, des distances entre elles, de leur souplesse, de leur fragilité. Elle a la sensation des jambes enroulées autour de sa taille, trop courtes pour en faire le tour ; elle les voit, dans le miroir en pied qui lui fait face, collé à la porte coulissante du placard de la chambre d’hôtel. Elle sait, d’avance, toutes les pressions : celle des genoux sur ses hanches, celle des talons contre ses reins, celle des poignets dans son cou. Le ventre un peu bombé s’imprime contre le sien. Plus haut s’ouvre un espace entre sa poitrine et le sternum de Kay, à cause du relâchement de sa tête, lourde, abandonnée contre l’épaule de sa mère, forçant son dos à la rondeur. Depuis la naissance, depuis le nourrisson à la tête ployante, à la fontanelle molle, aux os friables, aux doigts de verre jusqu’à l’enfant potelée, à la petite fille mince aux articulations trop fines, Claire connaît par cœur, à cause du manque, de la nécessité de le recomposer mentalement, charnellement, le corps de Kay.

La femme brouillon, Amandine Dhée.

D’Amandine Dhée, j’aime beaucoup Du bulgom et des hommes, dont j’utilise régulièrement des extraits en atelier. Là, son dernier livre au titre qui me parle tellement évoque la maternité ; depuis le désir (ou non) de grossesse, jusqu’au fait d’être mère et d’élever un nourrisson. C’est savoureux, féministe, interpelant, parfois très drôle et parfois un peu glaçant, ça dit les mille facettes d’une aventure infiniment complexe (enfin disons que c’est comme ça que je l’imagine) et j’ai envie de le faire lire à toutes les jeunes mères qui m’entourent et qui me sont chères. Résumé ici.

Les paroles de Cécile, la chanson de Nougaro, me reviennent. « Que toujours on te touche comme moi maintenant ». La douceur d’un coton, la tiédeur d’une main, la lenteur d’un geste, ces micro-événements dont il ne se souviendra jamais et qui laissent forcément une trace.
C’est dans ces gestes anodins, répétés des milliers de fois, que s’imprime un message.
Que toujours ton corps compte.
Pour la première fois, je comprends ce que ça signifie, avoir les mains dans la merde d’un autre. Étrange comme on méprise ces gestes. Ce sont pourtant eux qui peuvent prendre ou rendre la dignité. Je pense à toutes ces femmes qui exécutent ces soins à la chaîne, dans l’indifférence totale. Qui torchent, soignent, et nourrissent les vieux et les malades. Peut-être passe-t-on notre vie à tenter d’oublier cette idée. Quoiqu’il arrive, notre corps commence et finit entre les mains des autres.
Arrivent alors les questions vertigineuses. Comment m’a-t-on touchée, moi ?

La nuit du second tour, Eric Pessan.

Après avoir adoré L’écorce et la chair le mois précédent, je n’ai pas pu résister quand je suis tombée sur le dernier roman d’Eric Pessan. L’errance de deux personnages, Mina et David, dans une nuit post-élections où le pire est arrivé… Je l’ai lu le cœur battant, mais terminé en ayant l’impression que quelque chose n’avait pas été assez creusé. Résumé ici.

À bord du porte-conteneurs, l’environnement résiste. Et ça résiste en elle. Ça reste coincé, son attention n’arrive pas à se fixer. Trop de choses, trop d’émotions, trop de nouveautés, trop de voix qui lui expliquent ce qu’est un bateau, trop de violence dans le résultat des élections, trop de douleurs en elle, Mina est victime d’un embouteillage de sensations. Elle est encombrée d’une masse confuse de pensées. Il lui faut le tamis de quelques nuits, encore, pour se débarrasser. Il lui faut un peu de distance, il lui faut arrêter d’être émerveillée par la masse colossale du cargo, l’investir de banalité comme elle a fini par reprendre sa cabine familière.
Demain, peut-être.

Dans la forêt, Jean Hegland.

C’est à La Rochelle, pendant le magnifique festival Vibrations poétiques, que ma chère amie et poète Floriane m’a dit, « Ah mais si tu vas dans une cabane dans la forêt, il faut que tu lises Dans la forêt« . Et comme j’aime bien cette idée d’accorder ses lectures aux lieux dans lesquels on les découvre (même si j’aime aussi l’inverse : je me souviens d’avoir adoré lire l’hiver hongrois de La porte de Magda Szabo dans un été burkinabé…), je lui ai fait confiance, et j’ai ajouté Dans la forêt à la pile de livres achetés à la chouette Petite Librairie lors de mon passage brestois. Et quel coup au cœur, de cœur, quelle belle découverte ! Un livre qui parle de – parmi beaucoup d’autres choses – sororité, et à ce moment-là, c’est cela particulièrement qui m’a touchée. Résumé ici.

L’autre jour, tandis que j’étudiais les chauves-souris, je suis passée à la lettre E afin d’en apprendre plus sur l’Emballonura, une chauve-souris insectivore, et là, l’article précédent a attiré mon attention : ENGELURE, lésion qui survient quand la perte de chaleur entraîne la formation de cristaux de glace dans les tissus vivants. Les tissus ainsi endommagés sont privés de sang, deviennent durs et insensibles. Afin de prévenir les complications, telles les infections ou la nécrose des tissus, il est important de réchauffer les zones affectées aussi vite et délicatement que possible ; cependant, lors du dégel, la douleur peut être intense.
C’est cela que je ressentais, quand nous nous sommes mises à passer de pièce en pièce, à examiner les objets de notre enfance, les biens de nos parents que nous avions perdus. Petit à petit les tissus s’assouplissaient, se réchauffaient, petit à petit le sang revenait, mais parfois la douleur de ce dégel était si intense que j’avais envie de rester à l’état de glace. Pourtant, une sorte de vie embrasait à nouveau mon moi gelé – cellule après cellule, toutes hurlant.

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, Lola Lafon.

Encore et toujours Lola Lafon, j’ai trouvé celui-ci – aussi – à Chalon, mais j’ai dû m’empêcher de le lire tout de suite : il y avait des échos entre le roman que j’essaie de terminer d’écrire et le début de ce livre-là, et je ne voulais pas m’auto-dégoûter de mon texte (déjà que ce n’est pas évident tous les jours…). Je me suis finalement autorisée à plonger (car c’est ça, un roman de Lola Lafon, une plongée, une apnée) quand mon texte était bien loin, et je ne suis remontée à la surface qu’après avoir englouti les 425 pages de Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, entraînée dans la vie trépidante des trois jeunes femmes dont il est question. Résumé ici.


Plus tard, il est presque l’heure d’aller au car, elle secoue la tête avec force et éclate de rire. « Tu sais, les gens qui marmonnent, « ah mais ils ne savent plus quoi inventer »… C’est peut-être un cri de désespoir. Une constatation terrible. Ils ne savent plus quoi inventer ! Mais que va-t-on devenir si plus rien n’est inventé ? Une pénurie… Je ne sais plus qui a dit ça, qu’une société qui abolit toute aventure, fait de l’abolition de cette société la seule aventure possible… »
Elle attend un peu, les sourcils fâchés, puis, comme une enfant qui n’a rien mangé depuis la veille, elle se rapproche d’un coup et jette ses bras autour de ma taille tandis que ses cheveux se posent sur mon épaule.
« J’aime j’aime que tu ne me dises jamais : sois simple… »

En quête du rien, William Wilkie Collins.

J’ai lu ce court texte à voix haute (comme La femme brouillon, dont je vous parlais plus haut) à mon amoureux qui, ma foi, fait un excellent public. Il faut dire que cette nouvelle est parfaite pour ça : elle est drôle, et l’écriture de 1857 est savoureuse. Le propos quant à lui nous a parlé, puisque le narrateur tente tant bien que mal de trouver le calme, la tranquillité à laquelle il aspire tant – un peu comme nous, à ce moment-là – ce qui s’avère beaucoup plus compliqué que prévu (pour nous finalement, ça allait) ! Résumé ici.

Et si j’allais me promener un peu ? (Non, ma chérie, je te promets, je n’en ferai pas trop ; je vais te revenir en pleine forme et nous ferons un petit tour tous les deux). Maintenant que me voici sur le seuil, dans quelle direction diriger mes pas ? Il y a deux chemins ici. Le premier mène le long de la falaise, vers l’ouest ; le second mène le long de la falaise, vers l’est. Lequel choisir ? D’ordinaire, je suis l’homme le moins porté aux atermoiements qui soit ; mais l’oisiveté semble m’avoir privé de ma force de caractère habituelle. Je vais jouer à pile ou face. Face, je vais à l’ouest ; pile, je vais à l’est. Face ! Dois-je me laisser guider par ce premier résultat, ou procédé-je à deux nouveaux lancers, pour me plier au verdict du nombre ? Oui, oui, le verdict du nombre ! Cela me prendra déjà un petit moment. Face… pile… face. C’est donc bien l’ouest. Le destin, je le crois, a tranché. Ou se peut-il que, non content de m’avoir dépouillé de toute initiative, l’oisiveté m’ait également rendu superstitieux ?

La vérité sur l’affaire Harry Québert, Joël Dicker.

Il y a quelques mois, j’avais demandé à Twitter des romans impossibles à lâcher avant la fin. On m’avait notamment conseillé le très beau Tout ce qui est solide se dissout dans l’air. On m’avait aussi parlé de ce livre-ci. Alors, quand je l’ai vu sur les étagères de la cabane, que j’avais presque fini tous les bouquins que j’avais apportés, je me suis demandé s’il était possible de le lire avant de repartir : plus de 860 pages, nous étions là encore trois jours. Finalement, il ne m’en a fallu qu’un pour venir à bout de ce pavé. Belle claque à mon snobisme littéraire, aussi, qui me fait répéter que je me fiche de l’histoire tant que c’est bien écrit. Ici, ce ne sont pas les mots « bien écrit » que j’emploierais (…), et il y a environ mille fois trop de clichés, MAIS j’ai trouvé l’histoire sacrément bien ficelée. Résumé ici.

Et à chaque fois qu’ils verront des mouettes, ils penseront à votre livre et à toute votre œuvre. Ils ne percevront plus ces oiseaux de la même façon. C’est à ce moment-là seulement que vous savez que vous êtes en train d’écrire quelque chose. Les mots sont à tout le monde, jusqu’à ce que vous prouviez que vous êtes capable de vous les approprier. Voilà ce qui définit un écrivain. Et vous verrez, Marcus, certains voudront vous faire croire que le livre est un rapport aux mots, mais c’est faux : il s’agit en fait d’un rapport aux gens.

La Trouille, Julia Billet.

Chaque nouveau livre de Julia est une fête. Je la lis depuis des années, c’est Salle des pas perdus qui m’avait poussée à lui écrire, et je n’imaginais pas qu’elle deviendrait cette amie-là. Parfois, quand je n’ose pas faire quelque chose, je repense à ma première lettre à Julia, et ça m’aide ;-) Bref, son livre La trouille est un roman pour les adolescent.e.s qui parle de la difficile question de la réinsertion et de la vie après la prison, de ce qu’on en pense quand on est juste avant l’après, justement. C’est une expédition en haute montagne à la fin de son incarcération qui va permettre au narrateur de dépasser sa peur de la suite. C’est émouvant de lire ce voyage-là… Et au passage, on salue la création d’une nouvelle maison d’édition au si joli nom, Le Calicot ! Résumé ici.

Le moteur s’est arrêté, on est descendus après quelques minutes d’immobilité et de silence. Quand j’ai levé la tête, j’ai été étourdi : à quelques encablures il y avait la neige et au-dessus, tout en haut, un sommet, des sommets, des pics blancs dans le ciel trop bleu pour les yeux. Un ciel sans limite. Sans nuage. Un ciel grand comme l’univers. Un ciel qui cognait dans la tête par trop de clarté.
Tout cet espace devant moi, au-dessus de moi, ça s’est engouffré dans ma poitrine d’un coup, ça m’a coupé le souffle. J’ai fermé les yeux tellement la lumière y entrait trop vite, trop fort. Fulgurance presque douloureuse. J’ai eu la nausée.
Personne n’a rien dit.
Les vieux et les autres étaient comme moi. Bouche bée. Immobilisés. Trop remplis de tant d’air, de tant de surface, de tant de silence. De tout cet espace dessus, dessous, devant. De nous si petits.
Je n’avais jamais vu la montagne d’aussi près. Une montagne de pierre et de neige, devant moi, obstruant l’horizon à la verticale. Une montagne d’histoires, des millénaires à portée de jambes.

Venus d’ailleurs, Paola Pigani.

Acheté à Brest, lu en tendant le pouce un lundi de Pâques, et plus tard sur la Côte d’Opale. Le voyage dont il est question dans le livre est bien plus dangereux que les miens, Simona et Mirko, un frère et une sœur sur le chemin de Lyon depuis le Kosovo. Ça parle de la vie qu’ils reconstruisent là, de cette langue bizarre à apprendre, et des repères à créer pour tenir. C’est beau. L’écriture de Paola Pigani est délicate comme dans N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, qui m’avait aussi beaucoup touchée. Et puis entre nous, un livre qui parle de ma ville natale et de FLE, ça ne pouvait pas tout à fait me déplaire :) Résumé ici.

Elle lâchait un instant sa mèche de cheveux, allait chercher Mirko, parti fumer dehors. Là, il se faisait engueuler.
Robert vient nous apprendre le français gratis. Tu dois pas sortir, c’est pas sympathique !
Robert insistait pour qu’ils prononcent les mots entiers : sympathique, réfrigérateur, télévision, automobile, cinématographe… La jeune fille se délectait de ces mots à plus de trois syllabes. Elle aimait bien cet instituteur âgé, austère et doux. Il souriait peu mais sa voix régulière et feutrée distillait des leçons de lenteur incomparables. Chaque semaine, elle attendait sa venue, un peu tendue. Ce n’était pas l’effort, apprendre, retenir, comprendre, parler… C’était le désir. Entrer dans une langue nouvelle, une grande demeure de plusieurs étages. Entendre sur le même palier l’argot des collégiens tchétchènes ou soudanais, lee parler clair et claquant de Thierry, les injonctions du médecin ou de Myriam, les dialogues des téléfilms et les publicités à la télévision. Simona aspirait à parler à la fois comme le vieil instituteur et l’actrice Marion Cotillard.

Ouf, et voilà pour cette fois ! J’aime bien vous raconter ces pages traversées, je me rends compte aussi des fils qui se tissent entre chaque livre, du réseau que cela crée… Et vous, est-ce que ces livres-ci vous font penser à d’autres ? Qu’avez-vous lu de beau, et qu’est-ce que les histoires tricotent en vous ?

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sebastien poutrain

Merci Amélie pour ces conseils et cette veille littéraire. Je pense m’en inspirer pour mes prochains moments d’évasion.

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meliemeliie

Avec plaisir ! Tu me diras si tu t’es laissé tenter par l’un ou l’autre !

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